Act. IX, 16. — 2. Matth. v; 28. - 3. 7/ Petr. II
souvent de s'être si fort travaillés pour rien. L'âge et l'expérience nous font voir combien sont vaines les choses que nous avions le plus désirées : et encore ces plaisirs tels quels, combien sont-ils rares dans la vie? Quelle joie peut-on ressentir, où la douleur ne se jette comme à la traverse? Et s'il nous falloit retrancher de nos jours tous ceux que nous avons mal passés, même selon les maximes du monde, pourrions-nous bien trouver en toute la vie de quoi faire trois ou quatre mois? Mais accordons aux fols amateurs du siècle, que ce qu'ils aiment est considérable : combien dure cette félicité ? Elle fuit comme un fantôme, qui, nous ayant donné quelque espèce de contentement pendant qu'il demeure avec nous, ne nous laisse en nous quittant que du trouble.
Bernard, Bernard, disoit-il, cette verte jeunesse ne durera pas toujours : cette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence : la vie nous manquera, comme un faux ami, au milieu de nos entreprises. Là tous nos beaux desseins tomberont par terre; là s'évanouiront toutes nos pensées. Les riches de la terre, qui durant cette vie jouissant de la tromperie d'un songe agréable, s'imaginent avoir de grands biens, s'éveillant tout à coup dans ce grand jour de l'éternité, seront tout étonnés de se trouver les mains vides. La mort, cette fatale ennemie, entraînera avec elle tous nos plaisirs et tous nos honneurs dans l'oubli et dans le néant. Hélas l on ne parle que de passer le temps. Le temps passe en effet, et nous passons avec lui; et ce qui passe à mon égard, par le moyen du temps qui s'écoule, entre dans l'éternité qui ne passe pas, et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui subsiste toujours. 0 Dieu éternel, quel sera notre étonnement lorsque le juge sévère, qui préside dans l'autre siècle, où celui-ci nous conduit malgré nous, nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d'une voix terri rible : Insensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs qui passent, qui n'avez pas considéré la suite, qui ne passe pas 1
Allons, concluoit Bernard; et puisque notre vie est toujours emportée par le temps qui ne cesse de nous échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui nous demeure; puis retournant à son grand livre, qu'il étudioit continuellement avec une douceur incroyable, je veux dire, à la croix de Jésus, il se rassasioit de son sang, et avec cette divine liqueur il humoit le mépris du monde. Je viens, disoit-il, ô mon Maître, je viens me crucifier avec vous. Je vois que ces yeux si doux, dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières : je tiendrai les miens fermés à jamais à la pompe du siècle; ils n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle découloient des fleuves de cette eau vive, qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle, je vois que la mort l'a fermée : je condamnerai la mienne au silence, et ne l'ouvrirai que pour confesser mes péchés et votre miséricorde. Mon cœur sera de glace pour les vains plaisirs; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous côtés sur moi-même les marques de vos souffrances, afin d'être un jour entièrement revêtu de votre glo-
rieuse résurrection. Enfin je me jetterai à corps perdu sur vous ô aimable mort et je mourrai avec vous; je m'envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire : aussi bien j'apprends de l'apôtre» que nous sommes e-isevelis avec vous dans le saint baptême.
Ainsi le pieux Bernard s'enflamme au mépris du monde comme il est aisé de le recueillir de ses livres. Il ne songe plus qu à chercher un lieu de retraite et de pénitence : mais comme il ne dés.re que la rigueur et l'humilité, il ne se jette point dans ces fameux monastères, que leur réputation ou leur abondance rend illustres par toute la terre. En ce temps-là un petit nombre de religieux v.voient à Cîteaux sous l'abbé Etienne. L'austérité qui s'y pratiquent, les empechoit de s attirer des imitateurs; mais autant que leur vie étoit inconnue aux hommes, autant elle étoit en admiration devant les saints anges. Us ne se relachoient pas pour cela, jugeant plus à propos de persister dans leur institut pour l'amour de Dieu, que d'y rien changer pour 1 amour des hommes. Cette abbaye, maintenant si célèbre, étoit pour lors inconnue et sans nom. Le bienheureux Bernard, à qui le voisinage donnoit quelque connoissance de la vertu de ces saints personnages embrasse leur règle et leur discipline, ravi d'avoir trouvé tout ensemble la sainteté de vie, l'extrême rigueur de la pénitence, et 1 obscurité. Là .1 commença de vivre de telle sorte, qu'il fut bientôt en admiration même à ces anges terrestres; et comme ils le voyoient toujours croître en vertu, il ne fut pas longtemps parmi eux, que, tout jeune qu il étoit alors, ils le jugèrent capable de former les autres. Je laisse les actions éclatantes de ce grand homme; et pour la confusion de notre mollesse, à la louange de la grâce de Dieu, je vous ferai un tableau de sa pénitence, tiré de ses paroles et de ses écrits.
Il avoit accoutumé de dire qu'un novice, entrant dans le monastère , devoit laisser son corps à la porte; et le saint homme en usoit ainsi ». Ses sens étoient tellement mortifiés, qu'il ne voyoit plus ce qui se présentoit à ses yeux. La longue habitude de mépriser le plaisir du goût avoit éteint en lui toute la pointe de la saveur. Il mangeoit de toutes choses sans choix; il buvoit de l'eau ou de l'huile indifféremment, selon qu'il les avoit à la main. A ceux qui s'effrayoient de la solitude, il leur représentoit l'horreur des ténèbres extérieures, et ce grincement de dents éternel. Si quelqu'un trouvoit trop rude ce long et horrible silence, il les avertissoit que, s'ils considéroient attentivement l'examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles, ils n'auraient pas beaucoup de peine à se taire. Il avoit peu de soin de la santé de son corps, et blàmoit fort en ce point la grande délicatesse des hommes, quivou droient se rendre immortels, tant le désir qu'ils ont de la vie est désordonné : pour lui, il mettoit ses infirmités parmi les exercices de la pénitence. Pour contre-carrer la mollesse du monde, il choisissoit d'ordinaire pour sa demeure un air humide et malsain, afin d'être non tant malade que faible; et il estimoit qu'un religieux étoit sain, quand il se portoit assez bien pour chanter et psalmodier. Épicure nous ap-
|É o'îjs. h, 12. — 2. Vit. S. Dem. lib. I, cap. k, n. 20 tom. II. col. 1070.
prend, disoit-il, à nourrir le corps parmi les plaisirs, et Hippocrate promet de le conserver en bonne santé : pour moi, je suis disciple d Jésus-Christ, qui m'enseigne à mépriser l'un et l'autre. Il vouloit que les moines excitassent l'appétit de manger, non par les viandes, mais par les jeûnes; non par la délicatesse de la table, mais par le travail des mains. Le pain dont il usoit étoit si amer, que Ton voyoit bien que sa plus grande appréhension étoit de donner quelque contentement à son corps : cependant, pour n'être pas tout à fait dégoûté de son pain d'avoine et de ses légumes, il attendoit que la faim les rendît un peu supportables. Il couchoit sur la dure; mais pour y dormir, disoit-il, il attiroit le sommeil par les veilles, par la psalmodie de la nuit, et par le travail de la journée : de sorte que dans cet homme les fonctions même naturelles étoient exercées, non tant par la nature que par la vertu. Quel homme a jamais pu dire avec plus juste raison ce que disoit l'apôtre saint Paul1 : « Le monde m'est crucifié, et moi je suis crucifié au monde?» « Mihi mundus crucifixus est, et ego a mundo. »
Ah! que l'admirable saint Lnrysostome fait une excellente réflexion sur ces beaux mots de saint Paul! Ce ne lui étoit pas assez, remarque ce saint évêque 2, d'avoir dit que le monde étoit mort pour lui, il faut qu'il ajoute que lui-même est mort au monde. Certes, poursuit ce savant interprète, l'apôtre considéroit que non-seulement les vivants ont quelques sentiments les uns pour les autres, mais qu'il leur reste encore quelque affection pour les morts; qu'ils en conservent le souvenir, et rendent du moins à leurs corps les honneurs de la sépulture. Tellement que saint Paul, pour nous faire entendre jusqu'à quelle extrémité le fidèle doit se dégager des plaisirs du siècle: Ce n'est pas assez, dit-il, que le commerce soit rompu entre le monde et le chrétien , comme il l'est entre les vivants et les morts; car il peut y rester quelque petite alliance : mais tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tels doivent être l'un à l'autre le monde et le chrétien.
0 terrible raisonnement pour nous autres lâches et efféminés, et qui ne sommes chrétiens que de nom : mais le grand saint Bernard l'avoit fortement gravé en son cœur. Car ce qui nous fait vivre au monde, c'est l'inclination pour le monde : ce qui fait vivre le monde pour nous, c'est un certain éclat qui nous charme dans les biens sensibles. La mort éteint les inclinations, la mort ternit le lustre de toutes choses. Voyez le plus beau corps du monde : sitôt que l'âme s'est retirée, bien que les linéaments soient presque les mêmes, cette fleur de beauté s'efface , et cette bonne grâce s'évanouit. Ainsi le monde n'ayant plus d'appas pour Bernard, et Bernard n'ayant plus aucun sentiment pour le monde, le monde est mort pour lui, et lui il est mort au monde.
Chrétiens, quel sacrifice le pieux Bernard offre à Dieu par ses continuelles mortifications! Son corps est une victime que la charité lui consacre : en l'immolant elle le conserve, afin de le pouvoir toujours
i. GalaU ^ — 2. De Compunct. lib. II, n. 2, tom. I, p. 142.
immoler. Que peut-il présenter de plus agréable au sauveur Jésus, qu'une âme dégoûtée de toute autre chose que de Jésus même; qui se plaît si fort en Jésus, qu'elle craint de se plaire en autre cnose qu'ex» lui; qui veut être toujours affligée, jusqu'à ce qu'elle le possède parfaitement? Pour Jésus le pieux Bernard se dépouille de toutes choses, et même, si j'ose le dire, pour Jésus il se dépouille de ses bonnes œuvres.
Et en effet, Fidèles, comme les bonnes œuvres n'ont de mérite qu'autant qu'elles viennent de Jésus-Christ, elles perdent leur prix, sitôt que nous nous les attribuons à nous-mêmes. Il les faut rendre à celui qui les donne; et c'est encore ce que l'humble Bernard avoit appris au pied de la croix. Combien belle, combien chrétienne fut cette parole de l'humble Bernard, lorsqu'étant entré dans de vives appréhensions du terrible jugement de Dieu : Je sais, dit-il1, que je ne mérite point le royaume des bienheureux; mais Jésus mon Sauveur le possède par deux raisons : il lui appartient par sa nature et par ses travaux , comme son héritage et comme sa conquête. Ce bon Maître se contente du premier titre, et me cède libéralement le second. 0 sentence digne d'un chrétien! Non, vous ne serez pas confondu, ô pieux Bernard! puisque vous appuyez votre espérance sur le fondement de la croix.
Mais,ô Dieu! comment ne tremblons-nous pas, misérables pécheurs que nous sommes, entendant une telle parole? Bernard, consommé en vertus, croit n'avoir rien fait pour le ciel; et nous, nous présumons de nous-mêmes, nous croyons avoir beaucoup fait, quand nous nous sommes légèrement acquittés de quelque petit devoir d'une dévotion superficielle. Cependant, ô douleur! l'amour du monde règne en nos cœurs, le seul mot de mortification nous fait horreur. C'est en vain que la justice divine nous frappe, et nous menace encore de nos plus grands malheurs, nous ne laissons pas de courir après les plaisirs, comme s'il nous étoit possible d'être heureux en ce monde et en l'autre. Mes Frères, que pensez-vous faire, quand vous louez les vertus du grand saint Bernard? En faisant son éloge, ne prononcez-vous pas votre condamnation?
Certes, il n'avoit pas un corps de fer ni d'airain : il étoit sensible aux douleurs, d'une complexion délicate; pour nous apprendre que ce n'est pas le corps qui nous manque, mais plutôt le courage et la foi. Pour condamner tous les âges en sa personne, Dieu a voulu que sa pénitence commençât dès sa tendre jeunesse, et que sa vieillesse la plus décrépite jamais ne la vît relâchée. Vous vous excusez sur vos grands empiois Bernard étoit accablé des affaires, non-seulement de son ordre, mais presque de toute l'Église. Il prêchoit, il écrivoit, il traitoit les affaires des papes et des évêques, des rois et des princes : il négocioit pour les grands et pour les petits, ouvrant à tout le monde les entrailles de sa charité; et parmi tant de diverses occupations, il ne modéroit point ses austérités, afin que la mollesse de toutes les
i Vit. S. Bern. lib. I, cap. 12, to t.. II, col. 1034.
conditions et de tous les âges fût éternellement condamnée par l'exemple de ce saint homme.
Vous me direz peut-être qu'il n'est pas nécessaire que tout le monde vive comme lui. Mais du moins faut-il considérer, Chrétiens, qu'entre les disciples du même Évangile il doit y avoir quelque ressemblance. Si nous prétendons au même paradis où saint Bernard est maintenant glorieux, comment se peut-il faire qu'il y ait une telle inégalité, une telle contrariété entre ses actions et les nôtres? Par des routes si opposées, espérons-nous parvenir à la même fin, et arriver par les voluptés où il a cru ne pouvoir atteindre que par les souffrances? Si nous xi'aspirons pas à cette éminente perfection, du moins devrions-nous imiter quelque chose de sa pénitence. Mais nous nous donnons tout entiers aux folles joies de ce monde ; nous aimons les plaisirs et la bonne chère, la vie commode et voluptueuse; et après cela nous voulons encore être appelés chrétiens. N'appréhendons-nous pas. cette terrible sentence du Fils de Dieu : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ' ? »
Et comment ne comprenons-nous pas que la croix de Jésus doit être gravée jusqu'au plus profond de nos âmes, si nous voulons être chrétiens? C'est pourquoi l'apôtre nous dit que nous sommes morts, et que notre vie est cachée, et que nous sommes ensevelis avec Jésus- Christ2. Nous entendons peu ce qu'on veut nous dire, si, lorsqu'on ne nous parle que de mort et de sépulture, nous ne concevons pas que le Fils de Dieu ne se contente pas de nous demander un changement médiocre. Il faut se changer jusqu'au fond; et pour faire ce changement, ne nous persuadons pas, Chrétiens, qu'une diligence ordinaire suffise. Cependant l'affaire de notre salut est toujours la plus négligée. Toutes les autres choses nous pressent et nous embarrassent : il n'y a que pour le salut que nous sommes froids et languissants; et toutefois le Sauveur nous dit que le royaume des cieux ne peut être pris que de force, et qu'il n'y a que les violents qui l'emportent3. 0 Dieu éternel, s'il faut de la force, s'il faut delà violence, quelle espérance y a-t-il pour nous dans ce bienheureux héritage? Mais je vous laisse sur cette pensée; car je me sens trop foible et trop languissant pour vous en représenter l'importance, et il faudroit pour cela que j'eusse quelque étincelle de ce zèle apostolique de saint Bernard, que nous allons considérer un moment dans la seconde partie.
SECOND POINT
Ce qui me reste à vous dire de saint Bernard est si grand et si admirable, que plusieurs discours ne suffi roient pas à vous le faire considérer comme il faut. Toutefois, puisque je vous ai promis de vous représenter ce saint homme dans les emplois publics et apostoliques, disons-en quelque chose brièvement, de peur que votre dévotion ne soit frustrée d'une attente si douce. Voulez-vous que nous voyions lo
t. Lee vi, 25. - 2. Coloss. Tir, 3. — 3. Matth. xi. 12.
BOSSU KT. — V i
commencement de l'apostolat de saint Bernard? Ce fut sur sa famille qu'il répandit ses premières lumières, commençant, dès sa tendre jeunesse, à prêcher la croix de Jésus à ses oncles et à ses frères, aux amis, aux voisins, à tous ceux qui fréquentoient la maison de son père. Dès lors il leur parloit de l'éternité avec une telle énergie, qu'il leur laissoit je ne sais quoi dans l'âme qui ne leur permettoit pas de se plaire au monde. Son bon oncle Gaudri, homme très-considérable dans le pays, fut le premier disciple de.ce cher neveu. Ses aînés, ses cadets, tousse rangeoient sous sa discipline; et Dieu voulut que tous ses frères, après avoir résisté quelque temps, vinssent à lui l'un après l'autre dans les moments marqués par sa providence. Gui, l'aîné de cette maison, quitta tous les emplois militaires et les douceurs de son nouveau mariage. Tous ensemble ils renoncèrent aux charges qu'ils avoient, ou qu'ils prétendoient dans la guerre; et ces braves, ces généreux militaires, accoutumés au commandement et à ce noble tumulte des armes, ne dédaignent ni le silence, ni la bassesse, ni l'oi siveté de Cîteaux, si saintement occupée. Ils vont commencer de plus beaux combats, où la mort même donne la victoire.
Ces quatre frères alloient ainsi, disant au monde le dernier adieu, accompagnés de plusieurs gentilshommes, que Bernard, ce jeune pêcheur, avoit pris dans les filets de Jésus. Nivard, le dernier de tous, qu'il laissoit avec leur bon père pour être le support de sa caduque vieillesse, les étant venu embrasser : Vous aurez, lui disoient-ils, tous nos biens. Cet enfant, inspiré de Dieu, leur fit cette belle réponse Eh, quoi donc? vous prenez le ciel, et vous me laissez la terre ' 1 De cette sorte, il se plaignoit doucement qu'ils le partageoient un peu trop en cadet; et cette sainte pensée fit une telle impression sur son âme, qu'ayant demeuré quelque temps dans le monde, il obtint son congé de son père, pour s'aller mettre en possession du même héritage que ses chers frères, non pour le partager, mais pour en jouir en commun avec eux.
Que reste-t-il au pieux Bernard pour voir toute sa famille conquise au Sauveur? 11 avoit encore une sœur, qui, profitant de la piété de ses frères, vivoit dans le luxe et dans la grandeur. Elle les vint un jour visiter, brillante de pierreries, avec une mine hautaine et un équipage superbe. Jamais elle ne put obtenir la satisfaction de les voir, jusqu'à ce qu'elle eût protesté qu'elle suivroit leurs bonnes instructions. Alors le vénérable Bernard s'approcha : Et pourquoi, lui dit-il', veniez-vous troubler le repos de ce monastère, et porter la pompe du diable jusque dans la maison de Dieu? Quelle honte de vous parer du patrimoine des pauvres! Il lui fit entendre qu'elle avoit grand tort d'orner ainsi de la pourriture; c'est ainsi qu'il appeloit notre corps. Ce corps en effet, Chrétiens, n'est qu'une masse de boue, que l'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure. Car de même que si un roi étoit contraint par quelque accident de loger en une ca-
1. Vit. Béni. lib. I, cap. m, tom II, col. 1069. I. Ibicl., lib. I, cap. 6, col. 1075.
bane, on tâcheroit de l'orner, eil'on y verroit quelque petit rayon de la magnificence royale : mais c'est toujours une maison de village, à qui cet honneur passager, dont elle seroit bientôt dépouillée, ne fait point perdre sa qualité. Ainsi cette ordure de notre corps est revêtue de quelque vain éclat, en faveur de l'âme qui doit y habiter quelque temps : toutefois c'est toujours de l'ordure, qui, au bout d'un terme bien court, retombera dans la première bassesse de sa naturelle corruption. Avoir tant de soin de si peu de chose, et négliger pour elle cette âme faite à l'image de Dieu, d'une nature immortelle et divine, n'est-ce pas une extrême fureur? Ah ! la sœur du pieux Bernard est touchée au vif de cette pensée : elle court aussitôt aux jeûnes, à la retraite, au sac, au monastère, à la pénitence. Cette femme orgueilleuse, domptée par une parole de saint Bernard , suit l'étendard de Jésus avec une fermeté invincible.
Mais comment vous ferai-je voir le comble de la joie du saint homme, et sa dernière conquête dans sa famille? Son bon père, le vieux Tesselin, qui étoit seul demeuré dans le monde, vient rejoindre ses enfants à Clairvaux. 0 Dieu éternel 1 quelle joie ! quelles larmes du père et du fils ! Il n'est pas croyable avec quelle constance ce bon homme avoit perdu ses enfants, l'honneur de sa maison, et le support de son âge caduc. Par leur retraite, il voyoit son nom éteint sur la terre; mais il se réjouissoit que sa sainte famille alloit s'éterniser dans le ciel : et voici que touché de l'Esprit de Dieu, afin que toute la maison lui fût consacrée, ce bon vieiilard, sur le déclin de sa vie, devient enfant en Notre-Seigneur Jésus-Christ sous la conduite de son cher fils, qu'il reconnolt désormais pour son père. N'épargnez pas vos soins, ô parents, à élever en la crainte de Dieu les enfants que Dieu vous a confiés : vous ne savez pas quelle récompense cette bonté infinie vous réserve. Ce pieux Tesselin, qui avoit si bien nourri les siens dans la piété, en reçoit sur la fin de ses jours une bénédiction abondante; puisque, par le moyen de son fils, après une longue vie, il meurt dans une bonne espérance, et, si j'ose le dire, dans la paix et dans les embrassements du Sauveur. Ainsi vous voyez que le grand saint Bernard est l'apôtre de sa famille.
Voulez-vous que je passe plus outre, et que je vous fasse voir comme il prêche la croix dans son monastère; combien de sortes de gens venoient, de tous les endroits de la terre, faire pénitence sous sa discipline? Il avoit ordinairement sept cents anges, j'appelle ainsi ces hommes célestes qui servoient Dieu avec lui à Clairvaux, si recueillis, si mortifiés, que le vénérable Guillaume, abbé de Saint-Thierry, nous rapporte que lorsqu'il entroit dans cette abbaye, voyant cet ordre, ce silence, cette retenue, il n'étoit pas moins saisi de respect que s'il eût approché de nos redoutables autels. Bernard, qui par ses divines prédications les accoutumoit à la douceur de la croix, les faisoit vivre de telle manière, qu'ils ne savoient non plus de nouvelles du monde que si un océan immense les en eût séparés de bien loin : au reste, si ardents dans leurs exercices, si exacts dans leur pénitence, si rigoureux à eux-mêmes, qu'il étoit aisé de juger qu'ils ne songeoient pas à
( BI8LIOTHÈCÂ J
vivre, ruais à mourir. Cette société de pénitence les unissoit entre eux comme frères, avec saint Bernard comme avec un bon père, et saint Bernard avec eux comme avec ses enfants bien-aimés, dans une si parfaite et si cordiale correspondance, qu'il ne se voyoit point dans le monde une image plus achevée de l'ancienne Eglise ( qui n'avoit qu'une âme et qu'un cœur.
Quelle douleur à cet homme de Dieu, quand il lui falloit quitter ses enfants, qu'il aimoit si tendrement dans les entrailles de Jésus-Christ ! Mais Dieu, qui l'avoit séparé dès le ventre de sa mère pour renouveler en son temps l'esprit et la prédication des apôtres, le tiroit de la solitude pour le salut des âmes qu'il vouloit sauver par son ministère. C'est ici, c'est ici, Chrétiens, où il paroissojt véritablement un apôtre. Les apôtres alloient par toute la terre, portant l'Évangile de Jésus- Christ jusque dans les nations les plus reculées : et quelle partie du monde n'a pas été éclairée de la prédication de Bernard? Les apôtres fondoientles Églises : et dans ce grand schisme de Pierre Léon, combien d'Églises rebelles, combien de troupeaux séparés Bernard a-t-il ramenés à l'unité catholique, se rendant ainsi comme le second fondateur des Églises? L'apôtre compte parmi les fonctions de l'apostolat le soin de toutes les Églises ' : et le pieux Bernard ne régissoit-il pas presque toutes les Églises, par les salutaires conseils qu'on lui demandoit de toutes les parties de la terre? Il sembloit que Dieu ne vouloit pas l'attacher à aucune Église en particulier, afin qu'il fût le père commun de toutes.
Les signes et les prodiges suivoient la prédication des apôtres : que de prophéties, que de guérisons, que d'événements extraordinaires et surnaturels ont confirmé les prédications de saint Bernard ! Saint Paul se glorifie qu'il prêchoit, non point avec une éloquence affectée, ni par des discours de flatterie et de complaisance 2, mais seulement qu'il ornoit ses sermons de la simplicité et de la vérité : qu'y a-t-il de plus ferme et de plus pénétrant que la simplicité de Bernard, qui captive tout entendement au service de la foi de Jésus? Lorsque les apôtres prêchoient Jésus-Christ, une ardeur céleste les transportoit, et paroissoittout visiblement dans la véhémence de leur action; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul qu'il agissoit hardiment en Notre-Seigneur^, et que sa prédication étoit accompagnée de la démonstration de l'Esprit4. Ainsi paroissoit le zélé Bernard, qui, prêchant aux Allemands dans une langue qui leur étoit inconnue, ne laissoit pas de les émouvoir, à cause qu'il leur parloit comme un homme venu du ciel, jaloux de l'honneur de Jésus.
Une des choses qui étoit autant admirable dans les apôtres, c'étoit de voir en des personnes, si viles en apparence, cette autorité magistrale, cette censure généreuse qu'ils exerçoient sur les mœurs, cette puissance dont ils usoient pour édifier, non pour détruire. C est pourquoi l'apôtre, formant Timothée au ministère de la parole : « Prends garde, lui dit-il, que personne ne te méprise : » « Nemo te contem-
i. Il Cor. xi, 28. - 2. / Cor. i, 12. - 3. / Thess. n, 2.-4. / Cor. h, 4.
a nat '. » Dieu avoit imprimé sur le front du vénérable Bernard une majesté si terrible pour les impies, qu'enfin ils étoient contraints de fléchir; témoins ce violent prince d'Aquitaine et tant d'autres, dont ses seules paroles ont souvent désarmé la fureur.
Mais ce qui étoit de plus divin dans les saints apôtres, c'étoit cette charité pour ceux qu'ils prêchoient. ils étoient pères pour la conduite, et mères pour la tendresse, et nourrices pour la douceur : saint Pauf prend toutes ces qualités. Ils reprenoient, ils avertissoient opportune ment, importunément, tantôt avec une sincère douceur, tantôt avec une sainte colère, avec des larmes, avec des reproches : ils prenoient mille formes différentes, et toujours la même charité dominoit; ils bégayoient avec les enfants, ils parloient avec les hommes. Juif aux Juifs, Gentil aux Gentils, a tout à tous, disoit l'apôtre saint Paul, afin de les gagner tous : » « Omnibus omnia factus sum, ut omnes facerem a salvos 2. »: Voyez les écrits de l'admirable Bernard, vous y verrez les mêmes mouvements et la même charité apostolique. Quel homme a compati avec plus de tendresse aux foibles, et aux misérables, et aux ignorants? Il ne dédaignoit ni les plus pauvres ni les plus abjects. Quel autre a repris plus hardiment les mœurs dépravées de son siècle? Il n'épargnoit ni les princes, ni les potentats, ni les évêques, ni les cardinaux, ni les papes. Autant qu'il respectoit leur degré, autant a t-il quelquefois repris leui personne, avec un si juste tempérament de charité, que sans être ni lâche, ni emporté, il avoit toute la douceur de la complaisance et toute la vigueur d'une liberté vraiment chrétienne.
Bel exemple pour les réformateurs de ces derniers siècles ! Si leur arrogance insupportable et trop visible leur eût permis de traiter les choses avec une pareille modération, ils auraient blâmé les mauvaises mœurs sans rompre la commuaion, et réprimé les vices sans violer l'autorité légitime. Mais le nom de chef de parti les a trop flattés • poussé d'un vain désir de paroître, leur éloquence s'est débordée en invectives sanglantes; elle n'a que du fiel et de la colère. Ils n'ont pas été vigoureux, mais fiers, emportés et méprisants : de là vient qu'ils ont fait le schisme, et n'ont pas apporté la réformation. Il falloit, pour un tel dessein, le courage et l'humilité de Bernard. Il étoit vénérable à tous, à cause qu'on le voyoit et libre et modeste, également ferme et respectueux : c'est ce qui lui donnoit une si grande autorité dans le monde. S'élevoit-il quelque schisme ou quelque doctrine suspecte, les évêques déféroient tout à l'autorité de Bernard. Y avoit-il des querelles parmi les princes, Bernard étoit aussitôt le médiateur.
Puissante ville de Metz, son entremise t'a été autrefois extrêmement favorable. 0 belle et noble cité ! il y a' longtemps que tu as été enviée. Ta situation trop importante t'a presque toujours exposée en proie : souvent tu as été réduite à la dernière extrémitéde misères; mais Dieu, de temps en temps, t'a envoyé de bons protectears. Les princes tes voisins avoient conjuré ta ruine; tes bons citoyens avoient été défaits