‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 29 sur 171 · Tim. îv, 12. — » ' Cor. 1X · texte numérisé non relu

Tim. îv, 12. — » ' Cor. 1X

dans une grande bataille '; tes ennemis étoient enflés de leur bon succès, et toi enflammée du désir de vengeance : tout se préparoit à une guerre cruelle, si le bon Hillin, archevêque de Trêves, n'eût cherché un charitable pacificateur. Ce fut le pieux Bernard, qui, épuisé de forces par ses longues austérités et ses travaux sans nombre, attendoit la dernière heure à Clairvaux. Mais quelle foiblesse eût été capable de ralentir l'ardeur de sa charité? Il surmonte la maladie pour se rendre promptement dans tes murs; mais il ne pouvoit surmonter l'animosité des esprits, extraordinairement échauffés. Chacun couroit aux armes avec une fureur incroyable : les armées étoient en vue, et prêtes de donner. La charité, qui ne se désespère jamais, presse le vénérable Bernard : il parle, il prie, il conjure qu'on épargne le sang chrétien, et le prix du sang de Jésus. Ces âmes de fer se laissent fléchir; les ennemis deviennent des frères; tous détestent leur aveugle fureur, et d'un commun accord ils vénèrent l'auteur d'un si grand miracle.

0 ville si fidèle et si bonne ! ne veux-tu pas honorer ton libérateur? Mais, Fidèles, quels honneurs lui pourrons-nous rendre? Certes, on ne sauroit honorer les saints, sinon en imitant leurs vertus : sans cela nos louanges leur sont à charge , et nous sont pernicieuses à nousmêmes. Fidèles, que pensons-nous faire, quand nous louons les vertus du grand saint Bernard?

0 Dieu de nos cœurs 1 quelle indignité ! Cet innocent a fait une pénitence si longue, et nous criminels, nous ne voulons pas la faire. La pénitence autrefois tenoit un grand rang dans l'Église : je ne sais dans quel coin du monde elle s'est maintenant retirée. Autrefois ceux qui scandalisoient l'Église par leurs désordres étoient tenus comme des Gentils et des publicains : maintenant tout le monde leur applaudit. On ne les eût autrefois reçus à la communion des mystères qu'après une longue satisfaction et une grande épreuve de pénitence : maintenant ils entrent jusqu'au sanctuaire. Autrefois ceux qui par des péchés mortels avoient foulé aux pieds le sang de Jésus, n'osoient même regarder les autels où on le distribue aux fidèles, si auparavant ils ne s'étoient purgés par des larmes, par des jeûnes et par des aumônes. Ils croyoient être obligés de venger eux-mêmes leur ingratitude, de peur que Dieu ne la vengeât dans son implacable fureur : après avoir pris des plaisirs illicites, ils ne pensoient pas pouvoir obtenir miséricorde, s'ils ne se privoient de ceux qui nous sont permis.

Ainsi vivoient nos pères, dans le temps où la piété florissoit dans l'Église de Dieu. Pensons-nous que les flammes de l'enfer aient perdu depuis ce temps-là leur intolérable ardeur, à cause que notre froideur a contraint l'Église de relâcher l'ancienne rigueur de sa discipline, à cause que la vigueur ecclésiastique est énervée? pensons- nous que ce

1. Ce fut en 11d3 »pie se donna cette bataille. Les Messins indignés des ravages que commettoient sur leur territoire les seigneurs voisins, dont le chef étoit Renaud II, comte de Bar, sortirent à leur rencontre. Le combat se livra à Thircy, près de Pont-à-Mousson. Les habitants de Metz, quoique plus nombreux, furents défaits, et il en périt environ deux mille qui turent tués ou noyés dans la Moselle.

Dieu jaloux, qui punit si rudement les péchés, en soit pour cela moins sévère, ou qu'il nous soit plus doux, parce que les iniquités se sont augmentées? Vous voyez combien ce sentiment seroit ridicule. Toutefois, comme si nous en étions persuadés, au lieu de songer à la pénitence, nous ne songeons à autre chose qu'à nous enrichir. C'est déjà une dangereuse pensée; car l'apôtre avertit Timothée, a que le désir des richesses est la racine de tous les maux : » « Radix omnium maloa rum est cupiditas ' : » encore songeons-nous à nous enrichir par des voies injustes, par des rapines, par des usures, par des voleries. Nous n'avons pas un cœur de chrétiens, parce qu'il est dur à la misère des pauvres. Notre charité est languissante , et nos haines sont irréconciliables. C'est en vain que la justice divine nous frappe, et nous menace encore de plusieurs malheurs : nous ne laissons pas de nous donner tout entiers aux folles joies de ce monde. Le seul mot de mortification nous fait horreur : nous aimons la débauche, la bonne chère, la vie commode et voluptueuse; et après cela nous voulons encore être appelés chrétiens. Nous n'appréhendons pas cette terrible sentence du Fils de Dieu : «Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez2 ! » et cette autre : « Le ris est mêlé de douleur, et les pleurs suivent la joie de bien près5; » et celle-ci : a Ils passent leur vie dans les biens, et en un moment ils descendront dans les enfers4. »

Retournons donc, Fidèles, retournons à Dieu de tout notre cœur. La pénitence n'est amère que pour un temps; après, toute son amertume se tourne en une incroyable douceur. Elle mortifie les appétits déréglés, elle fait goûter les plaisirs célestes, elle donne une bonne espérance, elle ouvre les portes du ciel. On attend la miséricorde divine avec une grande consolation, quand on tâche de tout son pouvoir d'apaiser la justice par la pénitence.

0 pieux Bernard ! ô saint pénitent ! impétrez-nous pas vos saintes intercessions les larmes de la pénitence, qui vous donnoient une si sainte joie; et afin qu'elle soit renouvelée dans le monde, priez Dieu qu'il enflamme les prédicateurs de l'esprit apostolique qui vous animoit. Nous vous demandons encore votre secours et votre médiation au milieu des troubles qui nous agitent. O vous ! qui avez tant de fois désarmé les princes qui se préparoient à la guerre, vous voyez que depuis tant d'années tous les fleuves sont teints, et que toutes les campagnes fument de toutes parts du sang chrétien 1 Les chrétiens, qui devroient être des enfants de paix, sont devenus des loups insatiables de sang. La fraternité chrétienne est rompue ; et ce qui est de plus pitoyable, c'est que la licence des armes ne cesse d'enrichir l'enfer. Priez Dieu qu'il nous donne la paix, qu'il donne le repos à cette ville que vous avez autrefois chérie; ou que s'il est écrit dans le livre de ses décrets éternels que nous ne puissions voir la paix en ce monde, qu'il nous la donne à la fin dans le ciel, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, t Amen. »

*. / Tim. vi, io. — 2. Luc. vi, 25. — 3. Prov. xiv. 13. — 4. Job. xxi, 13.

Folie sublime et céleste de saint François, qui lui fait établir ses ricneil H dans la pauvreté, ses délices dans les souffrances, et sa gloire dans la fcu sesse.

Si quis videtur inter vos sapiens esse in hoc saeculo, stultus fiatv. sit sapiens.

S'il y a quelqu'un parmi vous qui paroisse sage selon le siècle , qu'il devienne fou afin d'être sage. (1 Cor. m. 18.)

Le Sauveur Jésus, Chrétiens, a donné un ample sujet de discourir, mais d'une manière bien différente, à quatre sortes de personnes, aux Juifs, aux Gentils, aux hérétiques et aux fidèles. Les Juifs, qui étoient préoccupés de cette opinion si mal fondée, que le Messie viendroit au monde avec une pompe royale; prévenus de cette fausse croyance, se sont approchés du Sauveur : ils ont vu qu'il ètoit réduit dans un entier dépouillement de tout ce qui peut frapper les sens, un homme pauvre, un homme sans faste et sans éclat; ils l'ont méprisé : a Jésus leur a été un scandale : » a Judaeis quidem scandalum, » dit le grand apôtre '. Les Gentils, d'autre part, qui se croyoient les auteurs et les maîtres delà bonne philosophie, et qui depuis plusieurs siècles avoient vu briller au milieu d'eux les esprits les plus célèbres du monde, ont voulu examiner Jésus-Christ selon les maximes reçues parmi les savants de la terre; mais aussitôt qu'ils ont ouï parler d'un Dieu fait homme, qui avoit vécu misérablement, qui étoit mort attaché à une croix, ils en ont fait un sujet de risée : <* Jésus a été pour eux une folie, » a Gentibus autem stultitiam, » poursuit saint Paul.

Après eux sont venus d'autres hommes que l'on appeloit dans l'Église manichéens et marcionites, tous feignant d'être chrétiens; qui trop émus des invectives sanglantes des Gentils contre le Fils de Dieu, l'ont voulu mettre à couvert des moqueries de ces idolâtres, mais d'une manière tout à fait contraire aux desseins de la bonté divine sur nous. Ces foiblesses de notre Dieu, a pusillates Dei, » comme les appeloit un ancien2, leur ont semblé trop honteuses pour les avouer franchement : au lieu que les Gentils les exagéroient pour en faire une pièce de raillerie, ceux-ci au contraire tâchoient de les dissimuler, travaillant vainement à diminuer quelque chose aux opprobres de l'Évangile, si utiles pour notre salut. Ils ont cru, avec les Gentils et les Juifs, qu'il étoit indigne d'un Dieu de prendre une chair comme la nôtre, et de se soumettre à tant de souffrances; et pour excuser ces bassesses, ils ont soutenu que son corps étoit imaginaire, et par conséquent que sa nativité, et ensuite sa passion et sa mort, étoient fantastiques et illu-

l. / Cor. i, 23. -- '2 Tcrtull. udv. Marcion., ljb. II, n. 'il.

soires : en un mot, à les en croire, toute sa vie n'étoit qu'une représentation sans réalité. Sans doute les vérités de Jésus ont été un scandale à ces hérétiques, puisqu'ils ont fait un fantôme du sujet de notre espérance; ils ont voulu être trop sages, et par ce moyen ont détruit, selon leur pouvoir, le déshonneur nécessaire de notre foi : « Necessaa rium dedecus fidei, » dit le grave Tertullien l.

Mais les vrais serviteurs de Jésus-Christ n'ont point eu de ces délicatesses, ni de ces vaines complaisances. Us se sont bien gardés de croire les choses à demi, ni de rougir de l'ignominie de leur Maître: ils n'ont point craint de faire éclater par toute la terre le scandale et la folie de la croix dans toute leur étendue : ils ont prédit aux Gentils que cette folie détruiroit leur sagesse. Et quant à ces grandes absurdités que les païens trouvoient dans notre doctrine, nos Pères ont répondu que les vérités évangéliques leur sembloient d'autant plus croyables que selon la philosophie humaine elles paroissoient tout à fait impossibles : « Prorsus cred'ibile est, quia ineptum est;.... certum est, quia impossi- « bile est, » disoit autrefois Tertullien 2. Ainsi notre foi se plaît d'étourdir la sagesse humaine par des propositions hardies, où elle ne peut rien comprendre.

Depuis ce temps-là, mes Frères, la folie est devenue une qualité honorable; et l'apôtre saint Paul a publié, de la part de Dieu, cet édit que j'ai récité dans mon texte : « Si quelqu'un veut être sage, il faut nécessairement qu'il soit fou, » a stultus fiât ut sit sapiens. » C'est pourquoi ne vous étonnez pas si ayant entrepris aujourd'hui le panégyrique de saint François je ne fais autre chose que vous montrer sa folie, beaucoup plus estimable que toute la prudence du monde. Mais d'autant que la première et la plus grande folie, c'est-à-dire la plus haute et la plus divine sagesse que l'Évangile nous prêche, c'est l'incarnation du Sauveur, il ne sera pas hors de propos, pour prendre déjà quelque idée de ce que j'ai à vous dire , que vous fassiez réflexion sur cet auguste mystère, pendant que nous réciterons les paroles que l'ange adressa à Marie lorsqu'il lui en apporta les nouvelles. Implorons donc l'assistance du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. a Ave. »

Cette orgueilleuse sagesse du siècle, qui, ne pouvant comprendre la justice des voies de Dieu, emploie toutes ses fausses lumières à les contredire, se trouve merveilleusement confondue par la doctrine de l'Évangile, et par les très-saints mystères du Sauveur Jésus. Déjà la toute-puissance divine avoit commencé à lui faire sentir sa foiblesse dès l'origine de l'univers, en lui proposant des énigmes indissolubles dans tous les ordres des créatures, en lui présentant le monde comme un sujet éternel de questions inutiles, qui ne seront jamais terminées par aucunes décisions. Et certes il étoit vraisemblable que ces grands et impénétrables secrets, qui bornent et resserrent si fort les connoissances de l'esprit humain, donneroient en même temps des limites à son orgueil. Toutefois, à notre malheur, il n'en est pas arrivé de la

t. De came Chr., n. 5. — 2. Ibid.

sorte, et en voici la cause qui me semble la plus apparente : c'est que la raison humaine, toujours téméraire et présomptueuse, ayant entrevu quelque petit jour dans les ouvrages de la nature, s'est imaginé découvrir quelque grande et merveilleuse lumière; au lieu d'adorer son Créateur, elle s'est admirée elle-même. L'orgueil, comme vous savez, Chrétiens, a cela de propre, qu'il prend son accroissement de lui-même, si petits que puissent être ses commencements, parce qu'il enchérit toujours sur ses premières complaisances par ses flatteuses réflexions.

Ainsi l'homme s'étant trop plu dans ces belles conceptions, s'est persuadé que tout l'ordre du monde devoit aller selon ses maximes. Il s'est enfin lassé de suivre la conduite que Dieu lui avoit prescrite, afin de le ramener à lui comme à son principe. Au contraire, il a voulu que la divinité se réglât selon ses idées; il s'est fait des dieux à sa mode, il a adoré ses ouvrages et ses fantaisies : et s'étant évanoui, comme dit l'apôtre >, dans l'incertitude de ses pensées, lorsqu'il a cru se voir élevé au comble de la sagesse, il s'est précipité dans une extrême folie : aDicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt2. *

C'est pourquoi cette sagesse éternelle qui prend plaisir de guérir ou de confondre la sagesse humaine, s'est sentie obligée de former de nouveaux desseins et de commencer un nouvel ordre de choses par Notre-Seigneur Jésus-Christ; et admirez, s'il vous plaît, la profondeur de ses jugements. Dans le premier ouvrage que Dieu nous avoit proposé, qui est cette belle fabrique du monde, notre esprit y voyoit d'abord des traits de sagesse infinie. Dans le second ouvrage, qui comprend la doctrine et la vie de notre Maître crucifié, il n'y découvre au Dremier aspect que folie et extravagance. Dans le premier, nous vous disions tout à l'heure que la raison humaine y avoit compris quelque chose; et en étant devenue insolente, elle n'a pas voulu reconnoître celui qui lui donnoit ses lumières. Dans le second dessein, qui est d'une toute autre excellence, tou.tes ses connoissances se perdent, elle ne sait du tout où se prendre; et par là il faudra nécessairement, ou bien qu'elle se soumette à une raison plus haute, ou bien qu'elle soit confondue : et de façon ou d'autre , la victoire demeurera à la sagesse divine.

Et c'est ce que nous apprenons par ce docte raisonnement de l'apôtre. Notre Dieu, dit ce grand personnage, avoit introduit l'homme dans ce bel édifice du monde, afin qu'en admirant l'artifice, il en adorât l'architecte. Cependant l'homme ne s'est pas servi de la sagesse que Dieu lui donnoit, pour reconnoître son Créateur par les ouvrages de sa sagesse, ainsi que l'apôtre nous le déclare : a Quia in Dei sa- « pientia non cognovlt raundus per sapientiam Deum s. » Hé bien ! qu'en arrivera-t-il, saint apôtre? Pour cela, continue- t-il, Dieu a posé cette loi éternelle, que dorénavant les croyants ne pussent être sauvés que par la folie de la prédication : « Placuit Deo per stultitiam praea dicationis salvos facere credentes4. » A quoi te résoudras-tu donc,

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