iMatth. xxv
mépris des pauvres, que je vous représentois tout à l'heure. Mais, afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s'il vous plaît, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique: ils ne se mettent point en peine que l'on les entende, pourvu qu'ils reconnoissent que l'on les admire. Pour nous qui-sommes ici dans la chaire du Sauveur Jésus, ornons notre discours de la simplicité de son Évangile, et repaissons nos âmes de vérités solides et intelligibles.
Je dis donc, ô riches du siècle, que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux : afin que vous le sachiez, si nous voulions monter à l'origine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auroient pas moins de droit que vous aux biens que vous possédez. La nature, ou plutôt, pour parler plus chrétiennement, Dieu, le Père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal à tous ses enfants sur toutes les choses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne se peut vanter d'être plus avantagé que les autres par la nature; mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage et à leur propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mot de mien et de tien, cette parole si froide, dit l'admirable saint Jean Chrysostome '; de là cette grande diversité de conditions, les uns vivant dans l'affluence de toutes choses, les autres languissant dans une extrême indigence. C'est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard, et à l'origine des choses, et à cette libéralité générale de la nature envers tous les hommes, n'ont pas fait de difficulté d'assurer que c'étoit en quelque sorte frustrer les pauvres de leur propre bien, que de leur dénier celui qui nous est superflu.
Je ne veux pas dire par là, mes Frères, que vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez; ce n'est pas oe que je prétends. Car ce partage de biens s'étant fait d'un commun consentement de toutes les nations, et ayant été autorisé par la loi divine, vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue : mais sachez que, si vous en êtes ies véritables propriétaires selon la justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice de Dieu, qui vous en fera rendre compte. Ne vous per luadez pas qu'il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses, gardez-vous bien de croire qu'ils aient tout à fait perdu ce droit si naturel qu'ils ont de prendre dans la masse commune tout ce qui leur est nécessaire. Non, non, ô riches du siècle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil, n qu'il arrose la terre, ni qu'il fait profiter dans son sein une si grande diversité de semences : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J'avoue que Dieu ne leur a donné aucun fonds en propriété; mais il leur a assigné leur subsistance sur les biens que vous possédez, tout autant que vous êtes de riches. Ce n'est pas qu'il n'eût bien le moyen de les entretenir d'une autre manière, lui sous le règne duquel les
t. Ilom de y. Phi o#., n. I, tom. I, p. 493.
animaux, même les plus vils, ne manquent d'aucunes des choses convenables à leur subsistance : ni sa main n'est point raccourcie, ni ses trésors ne sont point épuisés; mais il a voulu que vous eussiez l'honnmr de faire vivre vos semblables. Quelle gloire en vérité, chrétiens, si nous la savions bien comprendre ! Par conséquent, bien loin de mépriser les pauvres, vous les devriez respecter, les considérant comme de s personnes que Dieu vous adresse et vous recommande.
Car enfin méprisez-les, traitez-les indignement tant qu'il vous plaira, il faut néanmoins qu'ils vivent à vos dépens, si vous ne voulez encourir l'indignation de celui qui, parmi ces noms si augustes d'Éternel et de Dieu des armées, se glorifie encore de se dire le père des pauvres. "Vive Dieu, dit le Seigneur, c'est jurer par moi-même, le ciel et la terre et tout ce qu'ils enferment est à moi : vous êtes obligés de me rendre la redevance de tous les biens que vous possédez. Mais certes pour moi je n'ai que l'aire ni de vos offrandes ni de vos richesses : je suis votre Dieu, et n'ai pas besoin de vos biens. Je ne peux souffrir de nécessité qu'en la personne des pauvres, que j'avoue pour mes enfants; c'est à eux que j'ordonne que vous payiez fidèlement le tribut que vous me devez. Voyez-vous, mes Frères; ces pauvres que vous méprisez tant, Dieu les établit ses trésoriers et ses receveurs généraux : il veut que l'on consigne en leurs mains tout l'argent qui doit entrer dans ses coffres. 11 ne leur donne ici-bas aucun droit qu'ils puissent exiger par une justice étroite; mais il leur permet de lever sur tous ceux qu'il a enrichis un impôt volontaire, non par crainte, mais par charité. Que si on les refuse, si on les maltraite, il n'entend pas qu'ils portent leur plainte par-devant des juges mortels; lui-même il écoutera leurs cris du plus haut des cieux : comme ce qui est dû aux pauvres ce sont ses propres deniers, il en a réservé la connoissance à son tribunal. C'est moi qui les vengerai, dit-il : je ferai miséricorde à qui leur fera miséricorde, je serai impitoyable à qui sera impitoyable pour eux. Merveilleuse dignité des pauvres! la grâce, la miséricorde, le pardon est entre leurs mains; et il y a des personnes assez insensées pour les mépriser : mais encore n'est-ce pas là par où saint François les considère le plus.
Ce petit enfant de Bethléem, c'est afnsi qu'il appelle mon Maître, c* Jésus « qui étant si riche s'est fait pauvre pour l'amour de nous, afu de nous enrichir par son indigence, » comme dit l'apôtre saint Paul1; ce Roi pauvre, qui venant au monde n'y trouve point d'habit plus digne de sa grandeur que celui de la pauvreté, c'est là ce qui touche son âme. Ma chère pauvreté, disoit-il, si basse que soit ton extraction, selon le jugement des hommes, je ne puis que je ne t'estime depuis que mon Maître t'a épousée. Et certes il avoit raison, Chrétiens. Si un roi épouse une fille de basse extraction, elle devient reine : on en murmure quelque temps; mais enfin on la reconnolt : elle est anoblie par le mariage du prince; sa noblesse passe à sa maison, ses parents ordinairement sont appelés aux plus belles charges , et ses eu-
t. // Cor. vin, 8.
DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. llo
lants sont les héritiers du royaume. Ainsi après que le Fils de Dieu a épousé la pauvreté, bien qu'on y résiste, bien qu'on en murmure, elle est noble et considérable par cette alliance. Les pauvres, depuis ce temps-là, sont les confidents du Sauveur, et les premiers ministres de ce royaume spirituel qu'il est venu établir sur la terre. Jésus même, dans cet admirable discours qu'il fait à un grand auditoire sur cette mystérieuse montagne, ne daignant parler aux riches, sinon pour foudroyer leur orgueil, adresse la parole aux pauvres, ses bons amis, et leur dit avec une incroyable consolation de son âme : « 0 pauvres, que vous êtes heureux; parce qu'à vous appartient le royaume de Dieu! » « Beati pauperes, quia vestrum est regnum Dei ' ! »
Heureux donc mille et mille fois le pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j'ose parler de la sorte, le plus désespéré amateur de lu pauvreté qui ait peut-être été dans l'Église. Avec quel, excès de zèle ne l'a-t-il poir.t embrassée! combien belle, combien généreuse, combien digne d'être consacrée à la mémoire éternelle de la postérité, fut cette réponse qu'il fit à son père lorsqu'il le pressoit, en présence de l'évêque d'Assise, de renoncer à ses biens! Il accusoit son fils d'être le plus excessif en dépense qui fût dans tout le pays. Il ne sauroit, disoit-il, refuser un pauvre : il ne peut souffrir qu'il y ait dans la ville des familles nécessiteuses. 11 vend toutes mes marchandises, et leur en distribue le prix. Et en effet, Chrétiens, à voir comme François en usoit, on eût dit qu'il avoit engagé son bien aux pauvres de la province, et que l'aumône qu'il leur faisoit étoit moins un bienfait qu'une dette. Et parce que tout son patrimoine ne pouvoit suffire à payer ces dettes infinies d'une charité immense et sans bornes, son père soutenoit qu'il étoit obligé à faire cession de biens; d'autant plus, disoit-il, qu'il étoit incorrigible, et qu'il n'y avoit aucune apparence qu'il devînt meilleur ménager.
Que répondra François à des accusations si pressantes, faites avec toute la véhémence de l'autorité paternelle? 0 Dieu éternel, que vous inspirez de belles réponses à vos serviteurs quand ils se laissent conduire à votre Esprit saint! Tenez, dit François animé d'un instinct céleste, tenez, ô mon père, je vous donne plus que vous ne voulez; et dans le même moment, jetant à ses pieds ses habits : Jusqu'ici, poursuit-il, je vous avois appelé mon père; maintenant que je n'attendrai plus aucun bien de vous, j'en dirai plus hardiment et avec une confiance plus pleine : Notre Père, qui êtes aux cieux. Quelle éloquence assez forte, quels raisonnements assez magnifiques pourroient ici égaler la majesté de cette parole? O la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce marchand ! O homme , non tant incapable d'avoir des richesses, que digne de n'en avoir pas, digne d'être écrit dans le livre des pauvres évangéliques, et de vivre dorénavant sur les fonds de la Providence! Enfin il a rencontré cette pauvreté si ardemment désirée, en laquelle il avoit mis son trésor : plus on lui ôte, plus on l'enrichit. Que l'on a bien fait de le dépouiller entièrement de ses biens; puisque aussi bieo
t. Luc. VI, 20.
on vouloit lui ravir ce qu'il estimoit de plus beau dans toutes ces possessions, qui étoit le pouvoir de les répandre abondamment sur les pauvres! Il a trouvé un Père qui ne l'empochera pas de donner, ni ce qu'il gagnera par le travail de ses mains, ni ce qu'il pourra obtenir de la charité des fidèles. Heureux, de n'avoir plus rien dans le siècle, son habit même lui venant de l'aumône! Heureux, de n'avoir d'autre bien que Dieu, de n'attendre rien que de lui, de ne recevoir rien que pour l'amour de lui! Grâce à la miséricorde divine, il n'a plus aucune affaire que de servir Dieu : toute sa nourriture est de faire sa volonté. Que son état est différent de celui des riches ! vous le verrez dans ma seconde partie.
SECOND POINT
Quand je vous considère, ô riches du siècle, vous me semblez bien pauvres en comparaison de François. Vous ne sauriez avoir tant de richesses, que vos passions déréglées n'en consument encore davantage. Il vous en faut pour la nécessité, pour la vanité, pour le luxe, pour les plaisirs, pour la pompe, pour la parade, pour mille superfluités. François, au contraire, ne sauroit avoir ni un habillement si sordide, ni une nourriture si modique, qu'il ne soit parfaitement satisfait; tout prêt même à mourir de faim, si telle est la volonté de son Père, 'il s'en va tantôt dans une sombre forêt, tantôt sur le haut d'une montagne, admirant les ouvrages de Dieu, invitant toutes les créatures à le louer et à le bénir, leur prêtant pour cela son intelligence et sa voix, passant les jours et les nuits à prononcer, à méditer, à goûter cette pieuse parole : « Notre Père, qui êtes aux deux; » et cette autre: a Mon Dieu et mon tout, » qu'il avoit sans cesse à la bouche, a Deus meus et omnia. » Il court par toutes les villes, par toutes les bourgades, par tous les hameaux : il lève hautement l'étendard de la pauvreté; il commence à exercer un nouveau genre de négoce, il établit le plus beau et le plus riche commerce dont on se puisse jamais aviser. O vous, disoit-il, vous qui désirez acquérir cette perle unique de l'Évangile, venez, associons-nous, afin de trafiquer dans le ciel : vendez tous vos biens, donnez tout aux pauvres; venez avec moi, libres de tous soins séculiers : venez, nous ferons pénitence; venez, nous louerons et servirons notre Dieu en simplicité et en pauvreté.
O sainte compagnie, qui commencez à vous assembler sous la conduite de saint François, puissiez-vous, en vous étendant de toutes parts, inspirer à tous les hommes du monde un généreux mépris des richesses, et porter tous les peuples à l'exercice de la pénitence ! Mais que prétendez-vous faire avec ces habits d'une forme si singulière, si pesants en été, si peu propres à vous garantir des rigueurs du froid?
pourquoi n'avez-vous plus d'égard à la nécessité ou à la foiblesse de la chairî Fidèles, le pauvre François, qui leur a donné ce conseil,
ne comprend pas ce discours : il est prévenu d'autres maximes- plus
m^es et plus élevées. Il se souvient de ces feuilles de figuier qui cou-
vrirent, dans le paradis, la nudité de nos premiers parents, sitôt que leur désobéissance la leur eut fait connoître. Il songe que l'homme a été nu, tant qu'il a été innocent; et par conséquent que ce n'est pas la nécessité, mais le péché et la honte qui ont fait les premiers habits. Que si c'est le péché qui a habillé la nature corrompue, il juge qu'il sera bienséant que la pénitence l'habille après qu'elle a été réparée.
Mais pourquoi vous exténuez-vons par tant déjeunes? pourquoi vous consumez-vous par tant de veilles? pourquoi vous jetez- vous sur ces neiges ? pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps, que l'on pourroit prendre pour une autre peau qui se seroit formée sur la première? Répondez, François, répondez : vos sentiments sont si chrétiens que je croirois diminuer quelque chose de leur générosité, si je ne vous les faisois exposer à vous-même. Qui êtes-vous, dira-t-il, vous qui me faites cette question? ignorez-vous que le nom de chrétien signifie un homme souffrant? Ne vous souvenez-vous pas de ces deux braves athlètes, Paul et Barnabe, qui alloient confirmant et consolant les Eglises? et que leur disoient-ils pour les consoler? « Qu'il falloit par de longs travaux, et une grande suite de tribulations, parvenir au royaume des cieux : » « Quia per multas angustias et tribula- « tiones oportet pervenire ad regnum Dei '. » Sachez, poursu;vra-t-il; et pardonnez-moi, Chrétiens, si je prends plaisir aujourd'hui à vous faire parler si souvent ce merveilleux personnage : sachez donc, dirat-il, que nous autres chrétiens « nous avons un corps et une âme qui doivent être exposés à toute sorte d'incommodités : » « lpsam animam « ipsumque corpus expositum omnibus ad injuriam gerimus2. » Et c'est ainsi que pour suivre le commandement de l'Apôtre3, afin de ne point courir en vain « je travaille à dompter mon corps, et à réduire en servitude l'appétit de ces voluptés qui, par leur délicatesse, rendent molle et efféminée cette mâle vertu de la foi : » a Discutiendae sunt « deliciae, quarum mollitia et llexu fidei virtus effeminari potest *. » « Après tout quelles plus grandes délices à un chrétien, que le dégoût des délices? » a Quae major voluptas, quam fastidium ipsius volupta- « tis&?» a Quoi! ne pourrons-nous pas vivre sans plaisir, nous qui devons mourir avec plaisir? » « Non possumus vivere sine voluptate, « qui mori cum voluptate debemus6?» Ce sont les paroles du grave Tertullien , qu'il prêtera volontiers aux sentiments de François, si dignes de cette première vigueur et fermeté des mœurs chrétiennes.
Sévère mais évangélique doctrine, dures mais indubitables vérités, qui faites frémir tous nos sens, et paroissez si folles à notre aveugle sagesse : c'est vous qui avez rendu l'inimitable François si heureusement insensé; c'est vous qui l'avez enflammé d'un violent désir du martyre, qui lui fait chercher de toutes parts quelque infidèle qui ait soif de son sang. Et certes il est véritable, encore que tous nos sens y répugnent, qu'un chrétien qui est blessé de l'amour de notre Sau-
i. Art. xiv, 2t. — 2. Tcrtull., De patient, n. 8.-3. / Cor. ix, 26, 27. %. Ter., De cultu femin., n. 13. — 5. Id., De spect., n. 29. — 6. Ibid., n. 28-
veur n'a pas de plus grand plaisir que de répandre son sang pour lui. C'est là, peut-être, le seul avantage que nous pouvons remporter sur les anges. Ils peuvent bien être les compagnons de la gloire de Notre- Seigneur, mais ils ne peuvent pas être les compagnons de sa mort. Ces bienheureuses intelligences peuvent bien paroître devant la face de Dieu comme des victimes brûlantes d'une charité éternelle, mais leur nature impassible ne leur permet pas de faire une généreuse épreuve de leur affection parmi les souffrances; et de recevoir cet honneur, si doux à celui qui aime, d'aimer jusqu'à mourir, et même de mourir par amour. Pour nous, au contraire, nous jouissons de ce précieux avantage : car des deux sortes de vies qu'il a plu à Dieu nous donner, l'une, immortelle et incorruptible, fera durer notre amour éternellement dans le ciel; et pour l'autre, qui est périssable, nous la lui pouvons immoler pour signaler cet amour sur la terre. Et c'est comme je vous disois tout à l'heure, ce qui peut arriver de plus doux à une âme vraiment percée des traits de l'amour divin.
Ne voyez-vous pas, Chrétiens, que le Sauveur Jésus durant le cours de sa vie mortelle n'a point eu de plus délicieuse pensée que celle qui lui représentoit la mort qu'il devoit endurer pour l'amour de vous? Et d'où lui venoit ce goût, ce plaisir ineffable qu'il ressentoit dans la considération de maux si pénibles et si étranges? C'est parce qu'il nous aimoit d'une charité immense, dont nous ne saurions jamais nous former qu'une très-foible idée. C'est pourquoi il brûle d'impatience de voir bientôt luire au monde cette pâque si mémorable1, qu'il devoit sanctifier par sa mort. Il soupire sans cesse après ce baptême de sang2 et après cette heure dernière, qu'il appeloit aussi son heure par excellence 3, comme étant celle où son amour devoit triompher. Lorsque Jean-Baptiste, son saint précurseur, voit reposer le Saint-P]sprit sur sa tête 4, que le ciel s'entr'ouvre sur lui, que le Père le reconnoît publiquement pour son Fils, ce n'est pas là, Chrétiens, ce qu'il appelle son heure. Cette heure, qui est la sienne, selon sa façon de parler ordinaire, et selon la phrase de l'Écriture, c'est celle à laquelle, portant nos iniquités sur le bois, il se doit immoler pour nous par un sacrifice de charité.
Que si le Créateur trouve une joie si parfaite à mourir pour sa créature, quel contentement doit éprouver la créature de mourir pour son Créateur! Et c'est ici où l'âme fidèle ressent de merveilleux transports dans la contemplation de notre Maître crucifié. Ce sang précieux, qui ruisselle de toutes parts de ses veinas cruellement déchirées, devient pour elle comme un fleuve de flammes, qui l'embrase d'une ardeur 'nvincible de se consumer pour lui. Et pourrions-nous voir notre brave et victorieux capitaine verser son sang pour notre salut avec une si grande joie, sans que le nôtre s'éehauffât en nous-mêmes par ce spectacle d'amour? Les médecins nous apprennent que ce sont certains esprits chauds, et par conséquent actifs et vigoureux, qui, se mêlant parmi notre sang, le font sortir ordinairement avec une grande irnpé-
l. Luc. xxii i5 — Î2. Ibid., jeu, 50 —3. Joan. xiu, t.— *». Matth.m, 16,17.
tuosité sitôt que la veine est ouverte. Ah! que le sang de Jésus-Christ, qui est coulé dans nos veines par la vertu de ses sacrements, anime le sang des martyrs d'une sainte et divine chaleur, qui le fait jaillir d'ici-bas jusque sur le trône de Dieu , lorsqu'une épée infidèle l'épanché pour la confession de la foi ! Regardez ces bienheureux soldats du Sauveur, avec quelle contenance ils alloient se présenter au supplice. Une sainte et divine joie éclatoit dans leurs yeux et sur leurs visages, par je ne sais quelle ardeur plus qu'humaine qui étonnoit tous les spectateurs. C'est qu'ils considéroient en esprit ces torrents du sang de Jésus, qui se débordoient sur leurs âmes par une inondation merveilleuse.
Je ne m'étonne donc plus si l'incomparable François désire si ardemment le martyre, lui qui ne perdoit jamais de vue le Sauveur attaché à la croix; et qui attiroit continuellement, de ses adorables blessures, cette eau céleste de l'amour de Dieu, qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Enivré de ce divin breuvage, il court au martyre comme un insensé : ni les fleuves, ni les montagnes, ni les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter son ardeur. Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Évangile : il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophète. Quoi, ces reproches si véhéments n'animent pas ces barbares contre le généreux François? Au contraire ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son Maître, recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse : mais, étrange et merveilleuse insensibilité ! ils ne lui témoignent pas moins de déférence; et le brave athlète de Jésus-Christ, voyant qu'il ne pouvoit mériter qu'ils lui donnassent la mort : Sortons d'ici, mon frère, disoit-il à son compagnon; fuyons, fuyons bien loin de ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs. 0 Dieu! quand mèrite- Tons-nous le triomphe du martyre, si nous trouvons des honneurs même parmi les peuples les plus infidèles? Puisque Dieu ne nous juge pas dignes de la grâce du martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres, allons-nous-en, mon frère, allons achever notre vie dans le martyre de la pénitence; ou cherchons quelque endroit de la terre où nous puissions boire à longs traits l'ignominie de la croix.
Ce seroit en cet endroit, Chrétiens, qu'il seroit beau de vous représenter le dernier trait de folie du sage et admirable François. Que vous seriez ravis de lui voir établir sa gloire sur le mépris des honneurs! Quelles louanges ne donneriez-vous pas à la naïve enfance de son innocente simplicité; et à cette humilité si profonde, par laquelle il se considéroit comme le plus grand des pécheurs; et à cette confiance fidèle, qui lui faisoit fonder tout l'appui de son espérance sur les mérites du Fils de Dieu; et à cette crainte si humble qu'il avoit de faire paroître ces sacrés caractères de la passion du Sauveur, que Jésus cru-
cifié, par une miséricorde ineffable, avoit imprimés sur sa chair! Mais combien seriez-vous étonnés quand je vous dirois que François, François, cet admirable personnage, qui a mené une vie plus angélique qu'humaine, refuse la sainte prêtrise, estimant cette dignité trop pesante pour ses épaules? Hélas! quelque imparfaits que nous soyons, nous y courons souvent sans y être appelés, avec une hardiesse, une précipitation qui fait frémir la religion : téméraires, qui ne comprenons pas la hauteur des mystères de Dieu et la vertu qu'ils exigent dans ceux qui prétendent en être les dispensateurs. Et François au contraire, cet ange terrestre, après tant d'actions héroïques et un si long exercice d'une vertu consommée, bien que tout l'ordre ecclésiastique lui tende les bras comme à un homme qui devoit être un de ses plus beaux luminaires, tremble et frémit au seul nom de prêtre, et n'ose, malgré la vocation la plus légitime, regarder que de loin une dignité si redoutable! Mais certes, si je commençois à vous raconter ces merveilles, j'entreprendrois un nouveau discours; et sur la fin de ma course, je m'ouvrirois une carrière immense. Puis donc que nous faisons dans l'Église les panégyriques des saints, moins pour célébrer leurs vertus, qui sont déjà couronnées, que pour nous en proposer l'exemple, il vaut mieux que nous retranchions quelque chose des éloges de saint François, afin de nous réserver plus de temps pour tirer quelque utilité de sa vie.
Que choisirons-nous, Chrétiens, dans les actions de saint François, pour y trouver notre instruction? Ce seroit peut-être une entreprise trop téméraire, que de rechercher curieusement celle de ses vertus qui seroit la plus éminente : il n'appartient qu'à celui qui les donne d'en faire l'estimation. Que chacun prenne donc pour soi ce qu'il sent en sa conscience lui devoir être le plus utile; et moi, pour l'édification de l'Eglise, je vous proposerai ce qui me semble le plus profitable au salut de tous : et je ne sais quel sentiment me dit au fond de mon cœur que ce doit être le mépris des richesses, auxquelles il est tout visible que nous sommes trop attachés. L'Apôtre parlant à Timothée, instruit en sa personne les prédicateurs comme ils doivent exhorter les riches : «Commandez, dit-il. aux riches du siècle, qu'ils se gardent d'être hautains, et de mettre leur espérance dans l'incertitude des richesses : » « Divitibus hujus saeculi praecipe non sublime sapere, ne- * que sperare in incerto divitiarum '. » C'est ce que dit l'apôtre saint Paul-, où il touche fort à propos les deux principales maladies des riches : la première , ce grand attachement à leurs biens; la seconde, cette grande estime qu'ils font ordinairement de leurs personnes : parce qu'ils voient que leurs richesses les mettent en considération dans le monde.
Or, mes Frères, quand je ne ferois ici que le personnage d'un philosophe, je ne manquerois pas de raisons pour vous faire voir que c'est une grande folie de faire tant d'état de ces biens qui nous peuvent èice ravis par une infinité d'accidents, et dont la mor* enfin nous dépouil-
i. / Tim. vi, 17.
lera sans ressource, après que nous aurons pris beaucoup de peine à les sauver des autres embûches que leur dressera la fortune. Que si la philosophie a si bien reconnu la vanité des richesses, noue autres chrétiens combien les devons-nous mépriser; nous, dis-je, qui établissons ce mépris non sur des raisonnements humains, mais sur des vérités que le Fils du Père éternel a scellées et confirmées par son sang! S'il est donc vrai que l'héritage céleste, que Dieu nous a préparé par son Fils unique, soit l'unique objet de nos espérances, nous ne devons par conséquent estimer les choses que selon qu'elles nous y conduisent, et nous devons détester au contraire tout ce qui s'oppose à un si grand bonheur. Mais de tous les obstacles que le diable met à notre salut, il n'y en a aucun ni plus grand ni plus redoutable que les richesses. Pourquoi? Je n'en alléguerai aucune raison; je me contenterai d'employer un mot de .notre Sauveur, plus puissant que toutes les raisons. Il est rapporté par trois évangélistes, mais particulièrement par saint Marc avec une merveilleuse énergie.
« Mes enfants bien-aimés, » dit notre Maître à ses chers disciples ; après les avoir longtemps regardés, afin de leur faire entendre que ce qu'il avoit à leur enseigner étoit d'une importance extraordinaire : « mes enfants bien-aimés, ô qu'il est difficile que les riches puissent être sauvés! Je vous dis en vérité, qu'il est plus aisé de faire passer un câble ou un chameau par l'ouverture d'une aiguille '. » Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous paroît extraordinaire. C'étoit un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimoient ordinairement les choses qu'ils croyoient impossibles; comme qui diroit parmi nous : Plutôt le ciel tomberoit, ou quelque autre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter : voyez, voyez seulement en quel rang le Sauveur a mis le salut des riches. Vous me direz peut-êtie que c'est une exagération : sans doute vous vous flatterez de cette pensée; et moi je soutiens, au contraire, qu'il faut entendre cette parole à la lettre. J'espère vous le prouver parla suite de l'Évangile : rendez-vous attentifs; c'est le Sauveur qui parle : il est question d'entendre sa parole, qui est la vie éternelle.
Quand un homme parle avec exagération, cela se remarque ordinairement à son action, à sa contenance, et surtout au sentiment que son discours imprime sur l'esprit de ses auditeurs. Par exemple, s'il m'étoit arrivé de dire quelque chose de cette sorte; vous le connoltriez beaucoup mieux et vous en seriez meilleurs j uges, que ceux qui ne m'ont pas entendu : rien de plus constant que cette vérité. Or qui sont ceux qui ont écouté le Sauveur ? ce sont les bienheureux apôtres. Quel sentiment ont-ils eu de son discours? ont-ils cru que cette sentence fût prononcée avec exagération? Jugez-en vous-mêmes par leur étonnement et par leur réponse A ces paroles du Sauveur, dit l'évangéliste, ils demeurent entièrement interdits, admirant sans doute la véhémence extraordinaire avec laquelle leur Maître avoit avancé cette terrible proposition. Faisant ensuite réflexion en eux-mêmes sur l'amour désor-
l. Marc, x, 2*.
donné des richesses, qui règne presque partout, ils se disent les uns aux autres : « Et qui pourra donc être sauvé ? » « Et quis potest salvus « fieri'? v Ha! qu'il est bien visible, par cette réponse, qu'ils avoient pris à la lettre cette parole du Fils de Dieu! car il est très-certain qu'une exagération ne les auroit pas si fort émus. Mais Jésus n'en demeure pas là : au contraire, les voyant étonnés; bien loin de leur lever ce scrupule, comme les riches le souhaiteraient, il appuie encore davantage. Vous dites, ô mes disciples, que, si cela est ainsi, le salut est donc impossible : aussi est-il impossible aux hommes, mais à Dieu il n'est pas impossible; et il en ajoute la raison : parce que, dit-il, tout est possible à Dieu.
Que vous dirai-je ici, Chrétiens? il pourroit sembler d'abord que le Fils de Dieu se seroit beaucoup relâché de sa première rigueur. Mais certes ce seroit mal entendre la force de ses paroles; expliquons-les par d'autres endroits. Je remarque dans les Écritures, que cette façon de parler n'y est jamais employée que dans une prodigieuse et invincible difficulté. C'est alors en effet, quand toutes les raisons humaines défaillent, qu'il semble absolument nécessaire d'alléguer, pour dernière raison, la toute-puissance divine. C'est ce que l'ange pratique à l'égard de la sainte Vierge, lorsque, lui voulant faire entendre qu'elle pourroit enfanter et demeurer vierge, il lui apporte l'exemple d'une stérile qui a conçu; parce que enfin, poursuit-il, devant Dieu rien n'est impossible. Faites comparaison de ces choses. Une vierge peut concevoir, une stérile peut enfanter, un riche peut être sauvé; ce sont trois miracles dont les saintes lettres ne nous rendent point d'autre raison, sinon que Dieu est tout-puissant. Donc il est vrai, ô riche du siècle, que ton salut n'est point un ouvrage médiocre; donc il seroit impossible, si Dieu n'étoit pas tout-puissant; donc cette difficulté passe de bien loin nos pensées, puisqu'il faut, pour la surmonter, une puissance infinie.
Et ne me dites pas que cette parole ne vous touche point, parce que peut-être vous n'êtes pas riches. Si voua l'êtes pas riches, vous avez envie de le devenir; et ces malédictions des richesses doivent tomber non tant sur les riches, que sur ceux qui désirent de l'être. C'est de ceux-là que l'Apôtre prononce*, qu'ils s'engagent dans ie piège du diable; et dans beaucoup de mauvais désirs, qui précipitent l'homme dans la perdition. Le Fils de Dieu, dans le texte que je vous citois tout à l'heure, ne parle pas seulement des riches, mais de ceux « qui se fient aux richesses : » a confidentes in pecuniis. » Or le désir et l'espérance étant inséparables, il est impossible de les désirer sans y mettre son espérance.
Vous raconterai-je ici tous les maux que ce maudit désir des richesses a apportés au genre humain? les fraudes, les voleries, les usures, les injustices, les oppressions, les inimitiés, les parjures, les perfidies, c'est le désir des richesses qui les a ordinairement amenés sur la terre. Aussi l'Apôtre a-t-il raison de dire, que « le désir des richesses est la racine de tous les maux : » « Radix omnium malorum est cupiditas3. *
\. Marc, x, 26.-2. / Tim. vi, 9. — 3. Ibid., 10
Fourquoi l'avaricieux, mettant sa joie et son espérance dans quelque mauvaise année et dans la disette publique, prépare et agrandit-il ses greniers, afin d'y engloutir toute la substance du pauvre, qu'il lui fera acheter le prix de son sang, lorsqu'il sera réduit aux abois? Pourquoi le marchand trompeur prononce-t-il plus de mensonges, plus de faux sermeDts qu'ils ne débite de marchandises? Pourquoi le laboureur impatient maudit-il si souvent son travail et la Providece divine ? Pourquoi le soldat impitoyable exerce-t-il une rapine si cruelle ? Pourquoi le juge corrompu vend et livre-t-il son âme à Satan ? N'est-ce pas le désir des richesses ?
Mais surtout que ceux qui les possèdent veillent soigneusement à leur âme : elles ont des liens invisibles, dont nos cœurs ne se peuvent déprendre. Là où est notre trésor, là est notre cœur : or un cœur qui aime autre chose que Dieu ne peut être capable d'aimer Dieu. « 0 si nous aimions Dieu comme il faut, dit l'admirable saint Augustin, nous n'aimerions point du tout l'argent : » « 0 si Deum digne amemus, « nummos omnino non amabimus* '. » Partant si nous aimons l'argent, il sera impossible que nous aimions Dieu.
Tirez maintenant cette conséquence : les hommes qui ont beaucoup de richesses, il est presque impossible qu'ils ne les aiment; quand ils le voudroient nier, cela paroît trop évidemment par la crainte qu'ils ont de les perdre. Qui aime si fort les richesses, il est impossible qu'il aime Dieu : qui n'aime pas Dieu, il est impossible qu'il soit sauvé. « 0 Dieu; qu'il est difficile que ceux qui ont de grands biens parviennent au royaume du ciel! » « Quam difficile qui pecunias possident, « possunt pervenire ad regnum Dei ! »
Si les richesses sont donc si dangereuses, avisez, mes Frères, à ce que vous en devez faire. Dieu ne vous les a pas données pour les enfermer dans des coffres, ni pour les employer à tant de dépenses superflues, pour ne pas dire pernicieuses. Elles vous sont données pour sustenter Jésus-Christ, qui languit en la personne des pauvres : elles vous sont données pour racheter vos iniquités, et pour amasser des trésors éternels. Jetez, jetez les yeux sur tant de familles nécessiteuses qui n'osent vous exposer leur misère; sur les vierges de Jésus, que l'on voit presque défaillir dans leurs cloîtres faute de moyens pour subsister; sur tant de pauvres religieux, qui sous une mine riante cachent souvent une grande indigence. Un peu de courage, mes Frères; faites quelques efforts pour l'amour de Dieu. Voyez avec quelle abondance il a élargi ses mains sur nous par la fertilité de cette année élargissons les nôtres sur les misères de nos pauvres frères; que personne ne s'en dispense. Ne vous excusez pas sur la modicité de vos facultés, Jésus mettra en ligne de compte jusqu'au moindre présent que vous lui ferez avec un cœur plein de charité : un verre d'eau même, offert dans cet esprit, peut vous mériter la vie éternelle.
C'est ainsi que les biens, qui sont ordinairement un poison, se convertiront pour vous en remède salutaire. Loin de perdre vos richesses
i. In Joari., tract. XL, n. 10, t III, part. n. col. 569.
en les distribuant, vous les posséderez d'autant plus sûrement, que vous les aurez plus saintement prodiguées. Les pauvres vous les rendront d'une qualité bien plus excellente; car elles changent de nature en leurs mains. Dans les vôtres elles sont périssables : elles deviennent incorruptibles, sitôt qu'elles ont passé dans les leurs. Ils sont plus puissants que les rois. Les rois, par leurs édits. donnent quelque prix aux monnoies : les pauvres les rehaussent de prix jusqu'à une valeur infinie, sitôt qu'ils y appliquent leur marque. Faites-vous donc des trésors qui ne périssent jamais; thésaurisez, pour le siècle futur, un trésor inépuisable : mettez vos richesses à couvert dans le ciel contre les guerres, contre les rapines, contre toute sorte d'événements : déposez-les entre les mains de Dieu. Faites-vous, par vos aumônes, de bons amis sur la terre, qui vous recevront, après votre mort, dans ces éternels tabernacles où le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, seul Dieu vivant et immortel, est glorifié dans tous les siècles des siècles, a Amen. »