‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 32 sur 171 · AUTRE EXORDE SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

AUTRE EXORDE SUR LE MÊME SUJET

a Si quis videlur inter vos- sapiens esse in hoc saeculo, stultus fiât ut a sit sapiens. »

S'il y a quelqu'un parmi vous qui paroisse sage selon le siècle, qu'il devienne fou afin d'être sage. 1 Cor. m, 18.

Que pensez-vous, mes révérends Pères, que je veuille faire aujourd'hui dans cette chaire sacrée? Vous avez assemblé vos amis et vos illustres protecteurs pour rendre leurs respects à votre saint patriarche, et moi je ne prétends autre chose que de le faire passer pour un insensé : je ne veux raconter que ses folies; c'est l'éloge que je lui destine, c'est le panégyrique que je lui prépare. David ayant fait le fou en présence du roi Achis1, ce prince le fit éloigner : mais l'insensé que je vous présente mérite qu'on le regarde; et David lui-même ayant prononcé : « Bienheureux celui qui ne regarde pas les folies trompeuses, t> « qui non respexit in vanitates et insanias falsas2, » a reconnu tacitement qu'il y avoit une folie sublime et céleste, qui avoit son fond dans la vérité. C'est de cette divine folie que François étoit possédé; c'est celle que je dois aujourd'hui vous représenter. Donnez-moi pour cela, ô divin Esprit, non des pensées délicates, ni un raisonnement suivi, mais de saints égarements et une sage extravagance, etc.

a Le monde avec la sagesse humaine n'ayant pas connu Dieu par les ouvrages de sa sagesse, il a plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiroient en lui " » « In Dei sapientia* non co-

l. / Reg. xxvi, 14 — 2. — . Pa. xxxix, 5.

« gnovit mundus per sapientiam Deum; placuit Deo per stultitiam a praedicationis salvos facere '. » Dieu donc indigné contre la raison humaine, qui ne l'avoit pas voulu connoître par les ouvrages de sa sagesse, ne veut plus désormais qu'il y ait de salut pour elle que par la folie. Ainsi deux desseins et deux ouvrages de Dieu forment toute la suite de son œuvre dans le monde. Ces deux ouvrages semblent diamétralement opposés entre eux : car l'un est un ouvrage de sagesse, l'autre est un ouvrage de folie. L'univers est celui de la sagesse. Y a-til rien de mieux entendu que cet édifice, rien de mieux pourvu que cette famille, rien de mieux gouverné que cet empire? Dieu avoit dessein de satisfaire la raison humaine; mais elle l'a méprisé, elle a méconnu son auteur : Vive Dieu, dit le Seigneur, je ne songerai jamais à la satisfaire; mais « je m'appliquerai à la perdre et à la con* fondre : » « Perdam sapientiam sapentium 2. » Et de là ce second ouvrage, qui est la réparation par la folie de la croix : c'est pourquoi il ne garde plus aucune mesure; et en voici la raison : dans le premier ouvrage, Dieu se contentoit de se montrer; et pour cela la proportion y étoit nécessaire, comme devant être une image de sa sagesse et de sa beauté immortelle : c'est pourquoi * tout y est avec mesure, avec nombre, avec poids : » « Omnia in numéro, pondère et mensura 3. » Il a étendu son cordeau, dit l'Écriture4; il a pris au juste ses alignements pour composer, pour ordonner, pour placer tous les éléments : ici, non content de se montrer, il veut s'unir à sa créature; c'est-àdire, l'infini avec le fini. Il n'y a plus de proportion ni de mesure à garder : il ne s'avance plus que par des démarches insensées; il saute les montagnes et les collines, du ciel à la crèche, de la crèche par divers bonds sur la croix, de la croix au tombeau et au fond des enfers, et de là au plus haut des cieux. Tout est sans ordre, tout est sans mesure.

Par les mêmes démarches que l'infini s'est joint au fini, par les mêmes le fini doit s'élever à l'infini : il doit se libérer et s'affranchir de toutes les règles de prudence qui le resserrent en lui-même, afin de se perdre dans l'infini; et cette perte dans l'infini, parce qu'elle met au-dessus de toutes les règles, paroît un égarement. Telle est la folie de François.

La perte de la raison fait perdre trois choses. Premièrement, les insensés perdent les biens : ils n'en connoissent plus la valeur, ils les répandent, ils les prodiguent. Secondement, ils perdent la honte : louanges ou opprobres, tout leur est égal; ils s'exposent sans en être émus à la dérision publique. Troisièmemt, ils se perdent eux-mêmes : ils ne connoissent pas l'inégalité des saisons, ni les excès du froid et du chaud;, ils ne craignent pas les périls, et s'y jettent à l'abandon avec joie. François a perdu la raison, non point par foiblesse, mais il l'a perdue heureusement dans les ténèbres de la foi : ensuite il a perdu les biens, la honte et soi-même. Non-seulement il néglige les biens, mais il a une avidité de les perdre; non-seulement il méprise les op-

1. / Cor. i, 21. — 2. Ibid., i, 19. — 3. Sap. xi, 2t. — 4. Job xxxvm, 5

nrobres mais il ambitionne d'en être couvert; non-seulement il s'expose aux périls, mais il les recherche et les poursuit. 0 le plus insensé des hommes, selon les maximes du monde; ma,s le plus sage, le plus nrudent le plus avisé selon les maximes du ciel ! '

L'âme qui possède Dieu, ne veut que lui. « J'entrerai dans les puissances du Seigneur : Seigneur, je ne me souviendrai que de votre justice • » « mtroibo in potentias Domini : Domine, memorabor justitiae « tu» solius \ » Quand on veut entrer dans les grandeurs et dans les puissances du monde, on tombe nécessairement dans la multiplicité des désirs : mais quand on pénètre dans les puissances du Seigneur, aussitôt on oublie tout le reste; on ne s'occupe que des moyens de croître dans la justice, pour s'assurer la possession d'un si grand bien : « Domine, memorabor justitiae tuse solius. » C'est ce que 1 Evangile confirme en nous exhortant à chercher d'abord le royaume de Dieu et saiustice : « Quasrite primum regnum Dei et justitiam ejus2. » Le règne, c'est « potentias Domini; « c'est pourquoi on travaille à acquérir la iustice pour y parvenir : « memorabor justitiae tuae solius. »

Ce n'est pas ici le temps des honneurs : il faut porter la confusion d'avoir méprisé notre Roi. Nous avons dégradé Dieu et sa royauté : ,ésus-Christ n'est plus notre Roi; nous avons transgressé ses lois, violé son autorité, foulé aux pieds sa majesté sainte: c'est pourquoi il n'a plus de couronne, qu'une couronne d'épines; et sa royauté devient le jouet des soldats, etc.

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