Rom. xii
rances nouvelles? Si vous recherchez des biens effectifs, pourquoi poursuivez- vous ceux du monde, qui passent légèrement comme un songe? Et si vous vous repaissez d'espérances, que n'en choisissez-vous qui soient assurées? Dieu vous promet : pourquoi doutez- vous? Dieu ?ous parle : que ne suivez-vous? Il vaut mieux espérer de lui, que de recevoir les faveurs des autres; et les biens qu'il promet sont plus assurés que tous ceux que le monde donne. Espérez donc avec Thérèse; et pour voir manifestement combien est grand le bien qu'elle cherche, regardez de quelle ardeur elle y court, et par quels désirs elle s'y Mance : c'est ma seconde partie.
DEUXIÈME POINT
C'est une loi de la Providence , que la jouissance succède aux désirs; et le chrétien ne mérite pas de se réjouir dans le ciel, s'il n'a auparavant appris à gémir dans ce lieu de pèlerinage. Car pour être vrai chrétien, il faut sentir qu'on est voyageur; et vous m avouerez- aisé- ,ment que celui-là ne le connolt pas, qui ne soupire point après sa patrie. C'est pourquoi saint Augustin a dit ces beaux mots, qui méritent bien d'être médités : « Qui non gémit peregrinus, non gaudebit ci- «. vis ' : » ce Celui qui ne gémit pas comme voyageur, ne se réjouira pas 'omme citoyen; » c'est-à-dire, si nous l'entendons, il ne sera jamais habitant du ciel, parce qu'il a voulu l'être de la terre : puisqu'il refuse le travail du voyage, il n'aura pas le repos de la patrie; et s'arrêtant où il faut marcher, il n'arrivera pas où il faut parvenir : « Qui non « gémit peregrinus, non gaudebit civis. » Ceux au contraire qui déploreront leur exil, seront habitants du ciel; parce qu'ils ne veulent pas l'être de ce monde, et qu'ils tendent par de saints désirs à la Jérusalem bienheureuse. Il faut donc, mes Frères, que nous gémissions. C'est à vous, heureux citoyens de la céleste Jérusalem, c'est à vous qu'appartient la joie; mais pendant que nous languissons en ce lieu d'exil, les pleurs et les désirs font notre partage. Et David a exprimé nos vrais sentiments, quand il a chanté d'une voix plaintive : « Super flumina Babylonis, illic sedimus, et flevimus, dum recorda- « remur Sion2 : » « Assis sur les fleuves de Babylone, nous avons gémi et pleuré en nous souvenant de Sion. »
Remarquez ici, Chrétiens, les deux causes de la douleur que ressent une âme pieuse, qui attend avec l'Apôtre l'adoption des enfants de Dieu3. Pour quelle cause soupirez-vous donc, âme sainte, âme gémissante, et quel est le sujet de vos plaintes? Le prophète en rapporte deux; c'est le souvenir de Sion, et les fleuves de Babylone. Pourquoi ne voulez- vous pas qu'elle pleure, éloignée de ce qu'elle cherche, et exposée au milieu de ce qu'elle fuit? Elle aime la paix de Sion, et elle se sent reléguée dans les troubles de Babylone où elle ne voit que des eaux courantes; c'est-à-dire, des plaisirs qui passent : « Super flumina
1. Enar. in psal. CSLVIII, n. 4, tom. IV, col. 1675. — '2. P$. cxxxvi, 1. 3. ti >m. vin, 23.
« Babylonis. » Et pendant qu'elle ne voit rien qui ne passe, elle se souvient de Sion, de cette Jérusalem bienheureuse, où toutes choses sont permanentes. Ainsi, dans la diversité de ces deux objets, elle ne sait ce qui l'afflige le plus, de Babylone où elle se voit, ou de Sion d'où elle est bannie, et c'est pour cela que sainte Thérèse ne peut modérer ses douleurs.
Que dirai-je ici, Chrétiens? qui me donnera des paroles, pour vous exprimer dignement la divine ardeur qui la presse? Mais quand je pourrois la représenter aussi forte et aussi fervente qu'elle est dans le cœur de Thérèse, qui comprendra ce que j'ai à dire? et nos esprits attachés à la terre entendront-ils ces transports célestes? Disons néanmoins, comme nous pourrons, et que son histoire raconte; disons que l'admirable Thérèse, nuit et jour, sans aucun repos ni trêve, soupiroit après son divin Époux; disons que , son amour s'augmentant toujours, elle ne pouvoit plus supporter la vie, qu'elle déchiroit sa poitrine par des cris et par des sanglots, et que cette douleur Tagitoit de sorte qu'il sembloit à chaque moment qu'elle alloit rendre les derniers soupirs.
Je vous vois étonnés, Fidèles : l'amour aveugle des biens périssables ne vous permet pas de comprendre de quelle sorte ces beaux mouvements peuvent être formés dans les cœurs. Mais quittez cet étonnement. Il faut, s'il se peut, vous le faire entendre, en vous décrivant en un mot quelle est la force de la charité, en vous le montrant par les Écritures.
Sachez donc que c'est la charité qui presse Thérèse; charité toujours vive, toujours agissante, qui pousse sans relâche du côté du ciel les âmes qu'elle a blessées, et qu'elle ne cesse de travailler par de saintes inquiétudes, jusqu'à ce qu'elles y étoient établies. C'est pourquoi le grand Paul en étant rempli, jeûne continuellement; il pleure, il soupire, il se plaint en lui-même, il est pressé et violenté, il souffre des douleurs pareilles à celles de l'enfantement, et son âme ne cherche qu'à sortir du corps : a Infelix ego homo ! quis me liberabit de corpore mortis hujus ' ? » « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort? » Quelle est la cause de ces transports? c'est la charité qui le presse : c'est ce feu divin et céleste, qui, détenu contre sa nature dans un corps mortel, tâche de s'ouvrir par force un passage; et frappant de toutes parts avec violence, par des désirs ardents et impétueux il ébranle tous les fondements de la prison qui l'enserre. De là ces pleurs, de là ces sanglots, de là ces douleurs excessives, qui mettroient sans doute Thérèse au tombeau, si Dieu, par un secret de sa providence, ne la vouloit conserver encore pour la rendre plus digne de son amour.
Et c'est ici qu'il faut vous représenter un nouveau genre de martyre que la charité fait souffrir à l'incomparable Thérèse.. Dieu l'attire, et Dieu la retient. Il lui ordonne de courir au ciel, et il veut qu'elle demeure en la terre : d'un côté il lui découvre d'une même vue toutes les misères de cet exil, tous les charmes et tous les attraits de sa vi-