‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 38 sur 171 · Rom, xiu I. —2 Jo;m. xvm · texte numérisé non relu

Rom, xiu I. —2 Jo;m. xvm

DE SAINT TliGJVîAô DÉ CANTORJSÉKY. 143

en ce monde, c'est d'en sortir au plus tôt : » « Nihil nostra refert in « hoc aevo, nisi de eo quam céleri ter excedere1. »

Mais peut-être que vous penserez que je représente l'Église comme une étrangère trop foible, et que je la laisse sans autorité et sans fonc tion sur la terre, enfin trop nue et trop désarmée au milieu de tant de puissances ennemies de sa doctrine, ou jalouses de sa grandeur. Non, mes Frères, il n'en est pas ainsi. Elle ne voyage pas sans sujet dans ce monde : elle y est envoyée par un ordre suprême, pour y recueillir les enfants de Dieu, et rassembler ses élus dispersés aux quatre vents. Elle a charge de les tirer du monde; mais il faut qu'elle les vienne chercher dans le monde : et en attendant, Chrétiens, qu'elle les présente à Dieu, maintenant qu'elle voyage avec eux et qu'elle les tient sous son aile, n'est-il pas juste qu'elle les gouverne, qu'elle dirige leurs pas incertains, et qu'elle conduise leur pèlerinage? C'est pourquoi elle a sa puissance, elle a ses lois et sa police spirituelle, elle a ses ministres et ses magistrats, par lesquels elle exerce, dit Tertuliien, « une divine censure contre tous les crimes : » a Exhortationes, « castigationes, et censura divina 2. » Malheur à ceux qui la troublent, ou qui se mêlent dans cette céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre partie! C'est une injustice inouïe de vouloir profiter des dépouilles de cette épouse du Roi des rois, à cause seulement qu'elle est étrangère, et qu'elle n'est pas armée. Son Dieu prendra en main sa querelle, et sera un rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs mains sacrilèges sur l'arche de son alliance. Mais laissons ces réflexions, et avançons dans notre sujet.

Jusqu'ici l'Église n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes, elle ne tient rien que de son Époux. Mais les rois du monde ont fait leur devoir; et pendant que cette illustre étrangère voyageoit dans leurs États, il lui ont accordé de grands privilèges, ils ont signalé leur zèle envers elle par des présents magnifiques. Elle n'est pas ingrate de leurs bienfaits, elle s'en glorifie par toute la terre. Mais elle ne craint point de leur dire que, parmi leurs plus grandes libéralités, ils reçoivent plus qu'ils ne donnent; et enfin, pour nous expliquer nettement, qu'il y a plus de justice que de grâces dans les privilèges qu'ils lui accordent. Car, pour ne pas raconter ici les avantages spirituels tjue l'Église leur communique, pouvoient-ils refuser de lui faire part de quelques honneurs de leur royaume, qu'elle prend tant de soin de leur conserver? Ils régnent sur les corps par la force, et peut-être sur les cœurs par l'inclination ou par les bienfaits. L'Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences, en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées, et une partie de sa religion de l'obéissance qui leur est due. Elle va étouffer dans le fond des cœurs, non-seulement les premières pensées de rébellion, mais encore les moindres murmures; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes , elle a enseigné con-

l. Apolog., n. 41. — 2. Ibid., n. 39.

stamment et par sa doctrine et par ses exemples, qu'il en faut tout souffrir ■ jusqu'à l'injustice, par laquelle s'exerce secrètement la justice même de Dieu. Après des services si importants; si on lui accorde des privilèges, n'est-ce pas une récompense qui lui est bien due? et les possédant à ce titre, peut-on concevoir le dessein de les lui ravir sans une extrême injustice? . ,

Cependant Henri II, roi d'Angleterre, se déclare 1 ennemi de 1 Église. Il l'attaque au spirituel et au temporel; en ce qu'elle tient de Dieu, et en ce qu'elle tient des hommes : il usurpe ouvertement sa puissance. Tl met la main dans son trésor, qui enferme la subsistance des pauvres H flétrit l'honneur de ses ministres par l'abrogation de leurs privilèges et opprime leur liberté par des lois qui lui sont contraires. Prince 'téméraire et malavisé, que ne peut-il découvrir de loin les renversements étranges que fera un jour dans son État le mépris de l'autorité ecclésiastique; et les excès inouïs où les peuples seront emportés, quand ils auront secoué ce joug nécessaire! Mais rien ne peut arrêter ses emportements. Les mauvais conseils ont prévalu, et c est en vain que Ton s'y oppose : il a tout fait fléchir à sa volonté : et il n y a plus que le saint archevêque de Cantorbéry qu'il n'a pu encore ni corrompre par ses caresses, ni abattre par ses menaces.

A la vérité il met sa constance à des épreuves bien dures. Qu on le dépouille, qu'on le déshonore, qu'on le bannisse, il s;en réjouit : mais pourquoi ruiner les siens ? C'est ce qui lui perce le cœur. Il n'y a rien de plus insensible ni de plus sensible tout à la fois que la charité véritable. Insensible à ses propres maux, et en cela directement contraire à l'amour-propre, elle a une extrême sensibilité pour les maux des autres. Aussi le grand Apôtre, très-peu touché de tout ce qui le regardoit, disoit aux fidèles : « J'ai appris à me contenter de l'état où je me trouve : je sais vivre pauvrement, je sais vivre dans l'abondance; j'ai été instruit en toutes choses et en toutes rencontres à être bien traité et à souffrir la faim, à être dans l'abondance et à être dans l'indigence : v « Scio et humiliari, scio et abundare; unique et in omnibus « institutus sum, et satiari et esurire, et abundare et penuriam pati '.» Et cependant cet homme tout céleste, si indifférent, si dur pour luimême, ressent le contre-coup de tous les maux, de toutes les peines que peut souffrir le moindre des fidèles. « Qui est foible, s'écrie-t-il, sans que je le sois avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle? » « Quis infirmatur, et ego non infirmor? quis scandalizatur, et ego non n uror2? » Sa tendresse pour ses frères est si grande qu'il ne peut les voir dans les larmes et dans l'affliction, qu'il n'en soit pénétré d'une vive douleur : « Que faites-vous de pleurer ainsi, et de me briser le cœur? » « Quid facitis fientes, et affligeâtes3 cor meum? » C'est en vain que vous me fendez le cœur par vos larmes : car pour moi je suis tout prêt de souffrir non-seulement les chaînes, mais la mort même pour le nom du Seigneur : » « Ego enim non solum alligari, sed et

i. Philip, iv, «2. - '2. // Cor. xî, 29. 3. Grec, comminuenles . tauterentH

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« raori paratus sum '. » Ce cœur de diamant, qui semble défier le ciel, et la terre, et l'enfer de l'émouvoir, peut souffrir la mort et les plus dures extrémités; il ne peut souffrir "les larmes de ses frères. Combien a dû être touché saint Thomas, de voir les siens affligés et persécutés à son occasion f 11 se souvient de Jésus, qui n'est pas plus tôt né, qu'il attire des persécutions à ses parents, qui sont contraints de quitter leur maison pour l'amour de lui. Il a reçu sa loi d'en haut, et ne peut rien faire pour les siens, sinon de leur souhaiter qu'ayant part aux persécutions ils aient part à la grâce.

Le prophète Zacharie semble avoir voulu nous représenter l'immuable et éternelle concorde qui doit être entre l'empire et le sacerdoce. « Celui-là, dit-il parlant du prince, sera revêtu de gloire, il sera assis et dominera sur son trône : et le pontife sera aussi sur son trône, et il y aura un conseil de paix entre ces deux : » « Ipse portabit gloa riam, et sedebit, et dominabitur super solio suo; et erit sacerdos « super solio suo, et consilium pacis erit inter illos duos2. » Vous voyez que la gloire, et l'éclat, et l'autorité dominante, sont dans le trône royal. Mais quoique le Fils de Dieu ait enseigné à ses ministres qu'ils ne doivent pas dominer à la manière du monde, le sacerdoce néanmoins ne laisse pas d'avoir son trône : car le prophète en établit deux; il reconnoît deux puissances, qui sont, comme vous voyez, plutôt unies que subordonnées : ce consilium pacis inter illos3; » et le genre humain se repose à l'ombre de cette concorde.

Saint Thomas a souvent représenté au roi d'Angleterre, par des lettres pleines d'une force, d'une douceur et d'une modestie apostolique, que ces puissances doivent concourir et se prêter la main mutuellement, et non se regarder avec jalousie; puisqu'elles ont des fins si diverses, qu'elles ne peuvent se choquer sans quitter leur route et sortir de leurs limites. Il soutient ces charitables avertissements avec toute l'autorité que pouvoit donner non-seulement la sainteté de son caractère, mais la sainteté de sa vie, qui étoit l'exemple et l'admiration de tout l'univers.

Notre France l'a voit connue, puisque, lorsqu'il fut exilé, elle lui avoit ouvert les bras; et le roi Louis Vil, témoin oculaire des vertus apostoliques de ce grand homme, a toujours constamment favorisé et sa personne, et la cause qu'il défendoit, par toutes sortes de bons offices. Rendons ici témoignage à l'incomparable piété de nos monarques trèsTchrétiens. Comme ils ont vu que Jésus-Christ ne règne pas, si son Église n'est autorisée, leur propre autorité ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Église. Cette puissance royale, qui doit donner le branle dans les autres choses, n'a jamais jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans les affaires spirituelles; et un roi de France, empereur, n'a pas cru se rabaisser, 'lorsque écrivant aux évêques, il les assure de sa protection dans les fonctions de leur ministère; afin, dit ce grand roi, que notre puissance royale servant, comme il est convenable, à ce que demande votre autorité, vous

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