‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 42 sur 171 · Enarr in psalm. xxxix n · texte numérisé non relu

Enarr in psalm. xxxix n

tions, et enfin qui fait succéder à la recherche du bien véritable une curiosité vague et infinie, source inépuisable d'erreurs et d'égarements très-pernicieux.

Mais je n'aurois jamais fait, Messieurs, si je voulois raconter les maux que fait naître l'amour des sciences, et vous dire tous les périls dans lesquels il engage les enfants d'Adam, qu'un aveugle désir de savoir a rendu avec sa race, justement maudite, le jouet de la vanité, aussi bien que le théâtre de la misère. Un docteur inspiré de Dieu, et qui a puisé sa science dans l'oraison, en réduit tous les abus à trois chefs. Trois sortes d'hommes, dit saint Bernard1, recherchent la science désordonnément. « Il y en a qui veulent savoir, mais seulement pour savoir; et c'est une mauvaise curiosité : » « Quidam scire « volunt, ut sciant, et turpis curiositas est. » a 11 y en a qui veulent savoir, mais qui se proposent pour but de leurs grandes et vastes connoissances, de se faire connoître eux-mêmes, et de se rendre célèbres; et c'est une vanité dangereuse : » « Quidam scire volunt, ut « sciantur ipsi; et turpis vanitas est. » « Enfin il y en a qui veulent savoir, mais qui ne désirent avoir de science que pour en faire trafic, et pour amasser des richesses; et c'est une honteuse avarice : » « Qui- « dam scire volunt, ut scientiam suam vendant; et turpis quaestus « est. » Il y en a donc, comme vous voyez, à qui la science ne sert que d'un vain spectacle; d'autres à qui elle sert pour la montre et pour l'appareil; d'autres à qui elle ne sert que pour le trafic, si je puis parler de la sorte. Tous trois corrompent la science, tous trois sont corrompus par la science. La science étant regardée en ces trois manières, qu'est-ce autre chose, mes Frères, « qu'une très-mauvaise occupation qui travaille les enfants des hommes, » comme parle l'Ecclésiaste? « Pessimam hanc occupationem dédit Deus filiis hominum, « ut occuparentur in ea2. »

Curieux, qui vous repaissez d'une spéculation stérile et oisive, sachez que cette vive lumière, qui vous charme dans la science, ne lui est pas donnée seulement pour réjouir votre vue, mais pour conduire vos pas, et régler vos volontés. Esprits vains, qui faites trophée de votre doctrine avec tant de pompe, pour attirer des louanges, sachez que ce talent glorieux ne vous a pas été confié pour vous faire valoir vous-mêmes, mais pour faire triompher la vérité. Ames lâches et intéressées, qui n'employez la science que pour gagner les biens de la terre, méditez sérieusement qu'un trésor si divin n'est pas fait pour cet indigne trafic; et que s'il entre dans le commerce, c'est d'une manière plus haute, et pour une fin plus sublime, c'est-à-dire pour négocier le salut des âmes. C'est ainsi que la glorieuse sainte. Catherine, que nous honorons, a usé de ce don du ciel. Elle a contemplé au dedans la lumière de la science, non pour contenter son esprit, mais pour diriger ses affections : elle l'a répandue au dehors au milieu des philosophes et des grands du monde, non pour établir sa réputation, mais pour faire triompher l'Évangile : enfin elle l'a fait profiter, et l'a

5. In Cant., $zrm. xxxvi. n. 3 tom. I, col. 140. — 2. Ecaks. i, \?,.

mise dans le commerce, non pour acquérir des biens temporels, mais pour gagner des âmes à Jésus-Christ : c'est par où je me propose de vous faire entendre qu'elle possède la science des saints, et c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Je ne suis pas fort surpris que les sciences profanes soient considérées comme un divertissement de l'esprit : elles ont si peu de solidité, que l'on peut, sans grande injure, n'en faire qu'un jeu. Mais que l'on regarde Jésus-Christ comme un sujet de recherches curieuses, et que tant d'hommes se persuadent d'être bien savants dans les mystères de son royaume, quand ils ont trouvé dans son Evangile de quoi exercer leur esprit par des questions délicates, ou de quoi l'amuser par des méditations agréables, c'est ce qui ne se peut souffrir à des chrétiens. Parce que Jésus-Christ est une lumière, ils s'imaginent peutêtre qu'il suffit de la contempler et de se réjouir à sa vue; mais ils devroient penser au contraire que cette lumière n'éclaire que ceux qui la suivent, et non simplement ceux qui la regardent. « Qui me suit, nous dit-il, et non qui me voit, ne marche point dans les ténèbres : » « Qui sequitur me, non ambulat in tenebris '. » Par où il nous fait entendre que qui le voit sans le suivre, n'en marche pas moins dans la nuit et dans les ombres de la mort. Ainsi « celui qui se vante de le connottre, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, dit saint Jean, et la vérité n'est pas en lui : » a Qui dicit se nosse a Deum, et mandata ejus non custodit, mendax est, et in hoc veritas a non est 2. » Pourquoi ne connoît-il point Jésus-Christ? parce qu'il ne le connoît point tel qu'il est : je veux dire qu'il le connoît comme la vérité; mais il ne le connoît pas comme la voie; et Jésus-Christ, comme vous savez, est l'un et l'autre. « Je suis, dit-il, la voie et la vérité : » a Ego sum via et veritas3; » vérité qui doit être méditée par une sérieuse contemplation; mais voie où il faut entrer par de pieuses pratiques.

C'est donc une maxime infaillible, que la science du christianisme tend à la pratique et à l'action, et qu'elle n'illumine que pour échauffer la connoissance, que pour exciter les affections. Mais nous l'entendons beaucoup mieux, si nous réduisons les choses au premier principe et à la source de cette science. Cette source , ce premier principe de la science des saints, c'est la foi de laquelle il nous importe aujourd'hui de bien entendre la nature, afin de connoître aussi son usage , et celui de toutes les connoissances qui en dépendent

Pour cela nous remarquerons que toute la vie chrétienne nous étant représentée dans les Écritures comme un édifice spirituel, ces mêmes Fioritures nous disent aussi que la foi en est le fondement. Saint Pierre ne paroi t dans l'Evangile comme le fondement de l'Église, qu'à cause

l. Joan. vin, 12. — 2. 1 Joan. u, 4. — 3. Ibid., xiv, 6.

qu'en reconnoissant Jésus-Christ, il a posé la première pierre, et établi le fondement de la foi. L'Apôtre enseigne aux Colossiens, que « nous sommes fondés sur la foi, et que c'est la fermeté de ce fondement qui nous rend immobiles et inébranlables dans l'espérance de l'Évangile : » «In fi de fundati, et stabiles, et immobiles a spe Evan- « gelii « » Et ensuite le même saint Paul définit la foi, a l'appui et le fondement des choses qu'il faut espérer ». » C'est pourquoi le saint concile de Trente, suivant les traces de cette doctrine, nous décrit aussi la foi en ces termes : « Humanae salutis initium, fundamentum « et radix totius justificationis3 : » * Le commencement du salut de l'homme, la racine et le fondement de toute la justice chrétienne. »

Cette qualité de fondement, attribuée à la foi par le Saint-Esprit met ce me semble, dans un grand jour la vérité que j'annonce; et il est maintenant bien aisé d'entendre que la foi n'est pas destinée pour attirer des regards curieux, mais pour fonder une conduite constante et réglée. Car qui ne sait, Chrétiens, qu'on ne cherche pas la curiosité dans le fondement que l'on cache en terre, mais la solidité et la consistance? Ainsi la foi chrétienne n'est pas un spectacle pour les yeux, mais un appui pour les mœurs. Ce fondement est mis dans l'obscurité; mais ce fondement est établi avec certitude. Telle est la nature de la foi laquelle, comme vous voyez, ne pouvant avoir l'évidence qui satisfait la curiosité, mais seulement la fermeté et la certitude capable de soutenir la conduite, il est aisé de comprendre qu'elle déploie toute sa vertu à nous appliquer à l'action, et non à nous arrêter à la con-

noissance.

Sainte Catherine, Messieurs, surmontant par la grandeur de son génie la foi blesse ordinaire de son sexe, avoit appris, dès sa tendre enfance, toutes les sciences curieuses qui peuvent ou égayer, ou polir, ou enfin illuminer un esprit bien fait. Mais le Maître, qui l'enseignoit au dedans, avoit rempli son esprit de connoissances bien plus pénétrantes. Aussi le chaste amour qu'elle avoit pour elles l'avoit tellement touchée, que, méprisant tout le reste, elle rappeloit de toutes parts ses autres pensées pour les réduire à la Toi, pour les appuyer sur ce fondement, pour ensuite les appliquer de toute sa force aux saintes et bienheureuses pratiques de la piété chrétienne.

Si je ne me trompe, Messieurs, souvent elle méditoit ce raisonne ment, et je ne me trompé pas; car quiconque est rempli de l'esprit de Dieu,' s'il ne le fait pas dans la même forme que j'ai dessein de le proposer, il né laisse pas toutefois d'être persuadé de son efficace. Voici donc le raisonnement de la sainte que nous honorons, ou plutôt le raisonnement du vrai chrétien, que chacun de nous doit faire en soimême : J'ai cru à la parole du Fils de Dieu-, j'ai reçu la doctrine de son Évangile; j'ai posé par ce moyen un bon fondement, fondement assuré et inébranlable, contre lequel les portes de l'enfer ne prévaudront pas : c'est le fondement de la foi , capable de soutenir immuablement la conduite de la vie présente, et l'espérance de la vie future.

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