‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 56 sur 171 · I. Troisième sermon pour le premier dimanche do , .vent · texte numérisé non relu

I. Troisième sermon pour le premier dimanche do , .vent

môme. « Celui qui croit, dit-il, ne sera point jugé ' : » il ne dit p~s qu'il ne sera point condamné, mais qu'il ne sera point jugé; afin que nous entendions que ce qu'il veut nous faire comprendre principalement dans le jugement dernier, c'est sa rigueur implacable, et cette terrible exécution de la dernière sentence qui sera prononcée contre les rebelles.

Qui me donnera, Chrétiens, des paroles assez efficaces pour pénétrer votre cœur, et percer vos chairs de la crainte de ce jugement ? 0 Seigneur, parlez vous-même dans cette chaire : vous seul avez droit d'y parler, et jamais on n'y doit entendre que votre parole. Mais, mes Frères, dans cette action où il s'agit de représenter ce que Dieu fera de plus grand et de plus terrible, je m'astreins plus que jamais à le faire parler tout seul par son Écriture. Plaise à son saint et divin Esprit de parler au dedans des cœurs, pendant que je parlerai aux oreilles du corps. C'est la grâce que je lui demande par, etc.

« Quod si nec sic volueritis disciplinam, sed ambulaveritis ex ada verso mihi, ego quoque contra vos adversus incedam, et percutiam a vos septies propter peccata vestra.... Et ego incedam contra vos in a furore contrario.... Et conteram superbiam duritiœ vestrae.... Et abo- « minabitur vos anima mea 2 : » ce Que si, étant avertis, vous ne voulez pas encore vous soumettre à la discipline, mais que vous marchiez directement contre moi, je marcherai aussi directement contre vous; je vous frapperai sept fois, c'est-à-dire sans fin et sans nombre, pour vos péchés, et je briserai votre superbe et indomptable dureté, et mon âme vous aura en exécration. » Le texte du Deutéronome est plus court, mais non moins terrible :« Sicut laetatus est Dominus bene. « vobis raciens vosque multiplicans, sic laetabitur subvertens atque « disperdens 3 : » « Comme le Seigneur s'est réjoui en vous accroissant et en vous faisant du bien, ainsi il se réjouira en vous ravageant et en vous renversant de fond en comble. » Mais voici une troisième menace qui met le comble aux maux des pécheurs : « Eo quod non « servieris Domino Deo tuo in gaudio cordisque laetitia propter rerum « omnium abundantiam, servies inimico tuo quem immittet tibi Doa minus, in famé, et siti, et nuditate, et omni penuria; et ponet ju- « gum ferreum super cervicem tuam, donec te conterat4 : » « Puisque vous n'avez pas vouiu servir le Seigneur votre Dieu dans la joie et l'allégresse de votre cœur au milieu de l'abondance de toutes sortes de biens, vous servirez à votre ennemi que le Seigneur enverra contre vous, dans la faim, dans la soif, dans la nudité, et dans une extrême disette; et cet ennemi cruel mettra sur vos épaules un joug de fer par lequel vous serez brisés. »

Je veux suivre l'Écriture de mot à mot et de parole à parole : il ne faut [joint que l'homme parle, et je ne veux pas ici contrefaire la voix de Dieu ni imiter le tonnerre. Pour joindre ces trois passages, réunissons trois caractères. Dans le premier, la puissance méprisée ; dans

1. Joan. m, 18. — 2. Lev. xxvi, 23, 28, 29, 30. - 3. Deut. XXVIII, 63. 4. Ibid , 47, 48.

le second, la bonté aigrie par l'ingratitude; dans le troisième, la majesté et la souveraineté violées : et voici en trois mots les trois fondements de la vengeance divine, que le Saint-Esprit veut nous faire entendre. Vous vous êtes soulevés contre la puissance infinie, elle vous accablera. Vous avez méprisé la bonté, vous en éprouverez les rigueurs. Vous n'avez pas voulu vivre sous un empire doux et légitime, ?out serez assujettis à une dure et insupportable tyrannie.

PREMIER POINT

Mais pour procéder avec ordre dans l'explication des paroles que j'ai rapportées, il les faut considérer dans leur suite. Voici la première qui se présente : « Quod si nec sic volueritis disciplinam : » « Que si vous ne voulez pas vous soumettre à la discipline. » Il leur met devant les yeux avant toutes choses la liberté du choix, qui leur est donnée ; parce que c'est cette liberté qui nous rend coupables, ev dont le mauvais usage donne une prise terrible sur nous à la justice divine.

Pour entendre cette vérité, il faut savoir que Dieu, qui est par nature notre souverain, a voulu l'être aussi par notre choix. Il a cru qu'il manqueroit quelque chose à la gloire de son empire, s'il n'avoit des sujets volontaires; et c'est pourquoi il a fait les créatures raisonnables et intelligentes, qui, étant déjà à lui par leur naissance, fussent capables encore de s'engager à lui obéir par leur volonté, et de se soumettre à son empire par son consentement exprès* Cette vérité importante nous est magnifiquement exprimée dans le livre de Josué; où nous voyons que ce fidèle serviteur de Dieu ayant assemblé le peuple, leur dit ces paroles : « Si vous n'êtes pas contents de servir le Seigneur, l'option vous est déférée : » « Optio vobis datur : » a choisissez aujourd'hui ce qu'il vous plaira, à quel maître vous voulez servir, et déterminez à qui vous avez résolu de vous soumettre : ■» « eli- « gite hodie quod placet, cui potissimum servire debeatis '. » Et tout le peuple répondit : a A Dieu ne plaise que nous quittions le Seigneur; au contraire nous voulons le servir, parce que c'est lui en effet qui est notre Dieu. » Josué ne se contente pas de cette première acceptation, et reprenant la parole, il dit au peuple : « Prenez garde à quoi vous vous engagez; vous ne pourrez servir le Seigneur, ni subsister devant sa face : parce que Dieu est fort, saint et jaloux, et il ne pardonnera pas vos crimes et vos péchés : » « Non poteritis servire Domino : Deus « enim sanctus et fortis aemulator est2. » Et le peuple repartit : « Non, il ne sera pas comme vous le dites, mais nous servirons le Seigneur et demeurerons ses sujets. » Alors Josué leur dit : « Vous êtes dortc aujourd'hui témoins que vous choisissez vous-mêmes le Seigneur pour être votre Dieu et le servir : — Oui, nous en sommes témoins3. »

Si j'entreprenois de raconter tout ce qui est à remarquer sur ces paroles, il faudroit un discours entier : mais je me restreins à ce qu>

t. Jos. XxiV, 15. — 2. Ibid- 16, 18, 19, *iO. — 3. Ibld., 22.

Bossufix — - 13

t94 SERMON SUR LES FONDEMENTS

importe à mon sujet. Vous jugez bien, Messieurs, que Dieu, en nous laissant l'option , ne renonce pas au droit qui lui est acquis. Il ne prétend pas nous décharger de l'obligation primitive que nous avons d'être à lui, ni nous déférer tellement le choix, que nous puissions sans révolte et sans injustice nous soustraire à son empire. Mais il vent que nous soyons aussi volontairement à lui, que nous y sommes déjà de droit naturel, et que nous confirmions par un choix exprès notre dépendance nécessaire et inévitable. Pourquoi le veut-il ainsi? Pour notre perfection et pour notre gloire. Celui à qui nous devons tout, veut pouvoir nous savoir gré de quelque chose : il veut nous donner un titre pour lui demander des récompenses. Que si nous refusons notre obéissance, nous lui donnons un titre pour exiger des

supplices.

J'entends ici les pécheurs qui atsent secrètement dans leurs cœurs, qu'ils se passeroient aisément de cette liberté malheureuse qui les expose au péché et ensuite à la damnation. Je suis ici pour exposer les vérités éterntlles, et non pour répondre à tous les murmures de ceux qui s'élèvent contre ces oracles; et toutefois je dirai ce mot : 0 homme, qui que tu sois, qui te fâches de n'être pas une bête brute, à qui la lumière de ta raison et l'honneur de ta liberté est à charge, cesse de te plaindre de tes avantages, et d'accuser témérairement ton bienfaiteur. Si tu étois indépendant par nature, et que Dieu néanmoins exigeât de toi que tu te rendisses dépendant par ta volonté, peut-être aurois-tu raison de trouver ou l'obligation importune , ou la demande incivile. Mais puisque l'usage qu'il prétend de ta liberté, c'est de travailler à ton bonheur en t'assujettissant à son empire, ce qu'il exige est trop aisé, trop naturel et trop juste. On peut sans grand effort se donner à qui on est. Ce seroit peut-être quelque violence, s'il falloit sortir de notre état et nous transporter à un domaine étranger. Il ne s'agit que d'y demeurer et d'y consentir. Enfin quand Dieu exige que nous consentions à être ses sujets, il veut que nous consentions à être ce que nous sommes, et que nous accommodions notre volonté au fond même de notre essence. Rien n'est plus naturel, rien n'est moins pénible, à moins que la volonté ne soit entièrement dépravée.

Aussi faut-il avouer qu'elle Vest étrangement dans tous les pècneurs Car dès qu'ils ne veulent pas dépendre de Dieu, ils ne veulent donc plus être ce qu'ils sont. Ils combattent en eux-mêmes les premiers principes et le fondement de leur être. Ils corrompent leur propre iroiture. Ils se rendent contraires à Dieu, et Dieu par conséquent leur devient contraire. Ils sont soumis à Dieu comme juge. Il les juge, parce qu'il connolt ce dérèglement. Il les hait, parce que les règles de sa vérité répugnent à leur injustice.

Rien, disent-ils, n'est contraire à Dieu, rien ne lui répugne, rien ne l'offense, parce que rien ne lui nuit ni ne le trouble. Dites donc qu'il ne se fait rien au monde contre la raison ; poussez jusque-là l'extravagance de votre sens dépravé. Votre bien vous est ôté, mais la raison subsiste toujours : si cette foible raison humaine, combien plus

fe divine et l'originale! Il faut qu'elle subsiste éternelle et inviolable, afin que la justice soit exercée. « Et erit in tempore illo, visitabo super a viros defixos in faecibus suis, qui dicunt in cordibus suis : Non fa* a ciet bene Dominus et non faciet maie . °A erit fortitudo eorum in « direptionem « : » « En ce temps-là je visiterai dans ma colère ceux qui sont enfoncés dans leurs ordures, qui disent en leur cJlar : Le Seigneur ne fera ni bien ni mal : et toutes leurs richesses seront pillées. » « Videbitis quid sit inter justum et impium, inter servientem a Domino et non servientem ei 2 : » « Vous verrez quelle différence il y a entre le juste et l'impie, entre celui qui sert Dieu et celui qui ne le sert point. »

Il faut donc ici vous faire entendre à quoi nous engage notre liberté, et combien elle nous rend responsables de nos actions. Par cette liberté nous faisons la guerre à Dieu. Nous exerçons notre liberté par une audacieuse transgression de toutes ses lois : nous transgressons l'une et l'autre table, « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu3.» Où lui rendons-nous cette adoration? Se confesse-t-on seulement d'avoir manqué à ce devoir? Comme si ce premier de tous les préceptes n'étoit mis en tête du Décalogue que par honneur, et emportoit le moins d'obligation! Sanctifiez les fêtes. Croyez-vous en conscience avoir satisfait à l'intention d^e la loi par une messe qui dure moins d'une demi-heure> qui n'est jamais trop courte, où Ton est sans attention et sans respect même apparent ? Le jour a vingt-quatre heures; et le reste devrait un peu participer à cette sanctification. Il me vient dans la pensée d'appliquer ici ce reproche : a Ce peuple m'honore des lèvres; mais son cœur est loin de moi 4. » Mais nous ne l'honorons pas même des lèvres. Je ne sais qui je blâmerai davantage, ou ceux qui ne l'honorent que des lèvres, ou ceux qui ne l'honorent pas même des lèvres; ou ceux qui ne composent que l'extérieur, ou ceux qui ne composent pas même l'extérieur. Si bien que les fêtes ne diffèrent des autres jours, sinon en ce que les profanations et les irrévérences y sont plus publiques, plus scandaleuses, plus universelles.

Et pour la seconde table qui regarde le prochain, nous attaquons tous les jours son honneur par nos médisances, son repos par nos vexations, son bien par nos rapines, sa couche même par nos adultères. Disons après cela que nous ne marchons pas contre Dieu. Mais voici qu'il marche aussi directement contre nous. Voici Jésus qui descend de la nue pour détruire ses ennemis par le souffle de sa bouche, et les dissiper par la clarté de son avènement glorieux.

Le foible s'élève contre le fort, le fort accable le foible. Le fort a offert la paix au foible; le foible a voulu combattre : il n'y a qu'à voir qui l'emportera et à qui demeurera la victoire. Si résistant hautement à un souverain tel que Dieu, nous ne laissons pas toutefois que de vivre heureux, il s'ensuit que Dieu n'est plus Dieu; nous l'emportons contre lui, et sa volonté est vaincue par celle de la créature. Mais parce qu'elle est invincible, aucun ne peut être heureux que celui qui

i. Soph. i, 12, 13. — 2. Mal. m, 18.— 3. Deut. vi, 13. — 4. Is. xxix, 13.

lui obéit: et il faut nécessairement que quiconque se soulève contre lui soit accablé par sa puissance.

C'est encore pour cette raison qu'il ajoute dans les paroles que j explique ' « Et je briserai votre fière et indocile dureté. » Vous vous endurcissez contre Dieu, il s'endurcit contre vous; vous vous attachez contre lui, et lui s'attache contre vous; vous, en homme, de toute la force de votre cœur; lui, en Dieu, de toute la force du sien, s'il m'est permis de parler ainsi. Hélas! il n'y a point de proportion, et la partie n'est pas égale : mais vous avez voulu le premier vous mesurer avec lui. Vous avez le premier rompu les mesures; et vous avez rendu juste le traitement que vous en avez éprouvé. Vous persévérez, et il persévère. Vous persévérez à retenir ce bien mal acquis, et je vois toujours dans vos coffres, dit le saint prophète1, cette flamme dévorante, ce trésor d'iniquité, ce bien mal acquis qui renversera peut-être votre maison, et sans doute donnera la mort à votre âme. Persévérance humaine, opiniâtre, ah! Dieu vous opposera une persévérance divine, une fermeté immuable, un décret fixe et irrévocable, une résolution éternelle. Ils sont incorrigibles : de là il les aura en exécration, parce que, les regardant comme incorrigibles, il frappera sans pitié et n'écoutera plus les gémissements. Ils ressentiront une haine, une aversion du cœur de Dieu. »

Rentrez donc, pécheurs, en vous-mêmes, et regardez dans vos crimes ce que vous méritez que Dieu fasse de vous par sa vengeance. Rien n'a pu vous toucher; tous les efforts de la bonté de Dieu ont été vains. Peut-elle souffrir une si noire ingratitude ! Écoutez cette bonté méprisée, et voyez comme elle vous parle.

DEUXIÈME POINT

Encore qu'un Dieu irrité ne paroisse jamais aux hommes qu'avec un appareil étonnant, toutefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état où je dois le représenter, non point, comme on pourroit croire, porté sur un nuage enflammé, ou sur un tourbillon foudroyant, avec une voix toujours menaçante, toujours foudroyante, et jetant de ses yeux un feu dévorant; mais armé de ses bienfaits et assis sur un trône de grâce. <x Nolite contristare Spiritum sanctum Dei in quo signati estis 2 : >» « N'attristez point l'Esprit saint de Dieu dont vous avez été marqués comme d'un sceau. » Il se réjouit en faisant du bien, on l'afflige quand on le refuse. Ce qui peut affliger et contrister l'Esprit de Dieu, c'est non tant l'outrage qui est fait à sa sainteté, que la violence que souffre oon amour méprisé et sa bonne volonté frustée par notre opiniâtre résistance. C'est là, dit le saint Apôtre, ce qui afflige le Saint-Esprit, c'est-à-dire l'amour de Dieu agissant en nous pour gagner nos cœurs. Dieu est irrité contre les démons; mais, comme il ne demande plus leur affection; il n'est plus affligé ni contristé par leur désobéissance. C'est à un cœur chrétien qu'il veut faire sentir ses tendresses : il doit

Page 1