I.LUO
Bernard, que Dieu a voulu commettre à sa foi le secret le plus sacré de son cœur : a Gui tulo committeret secretissimum atque sacratissimu m sui cordis arcanum1. *> Que vous êtes chéri de Dieu, ô incomparable Joseph! puisqu'il vous confie ces trois grands dépôts, la virginité de Marie, la personne de son Fils unique, le secret de tout son mystère.
Mais ne croyez pas, Chrétiens, qu'il soit méconnoissant de ces grâces. Si Dieu i'honore par ces trois dépôts, de sa paît il présente à Dieu le sacrifice des trois vertus que je remarque dans l'Évangile. Je ne doute pas que sa vie n'ait été ornée de toutes les autres; mais voici les trois principales que Dieu veut que nous voyions dans son Écriture. La première, c'est sa pureté, qui paroit par sa continence dans son mariage ; la seconde, sa fidélité; la troisième, son humilité, et l'amour de la vie cachée. Qui ne voit la pureté de Joseph par cette sainte société de désirs pudiques, et cette admirable correspondance avec la virginité de Marie dans leurs noces spirituelles? La seconde, sa fidélité dans les soins infatigables qu'il a de Jésus, au milieu de tant de traverses qui suivent partout ce divin Enfant, dès le commencement de sa vie. La troisième, son humilité, en ce que possédant un si grand trésor, par une grâce extraordinaire du Père éternel, bien loin de se vanter de ses dons ou de faire connaître ses avantages, il se cache, autant qu'il peut, aux yeux des mortels, jouissant paisiblement avec Dieu du mystère qu'il lui révèle, et des richesses infinies qu'il met en sa garde. Ah! que je découvre ici de grandeurs, et que j'y découvre d'instructions importantes! Que je vois de grandeurs dans ces dépôts, que je vois d'exemples dans ces vertus; et que l'explication d'un si beau sujet sera glorieux à Joseph, et fructueux à tous les fidèles! Mais afin de ne rien omettre dans une matière si importante , entrons plus avant au fond du mystère, achevons d'admirer les desseins de Dieu sur l'incomparable Joseph. Après avoir vu les dépôts, après avoir vu les vertus, considérons le rapport des uns et des autres, et faisons le partage de tout le discours.
Pour garder la virginité de Marie sous le voile du mariage, quelle vertu est nécessaire à Joseph? Lne pureté angélique, qui puisse en quelque sorte répondre à la pureté de sa chaste Épouse. Pour cotiserver le Sauveur Jésus parmi tant de persécutions qui l'attaquent dès son enfance, quelle vertu demanderons-nous? Une fidélité inviolable, qui ne puisse être ébranlée par aucuns périls. Enfin, pour garder le secret qui lui a été confié, quelle vertu emploiera-t-il, sinon cette humilité admirable, qui appréhende les yeux des hommes, qui ne veut pas se montrer au monde, mais qui aime à se cacher avec Jésus- Christ? « Depositum custodi : » O Joseph ! gardez le dépôt; gardez la virginité de Marie; et pour la garder dans le mariage, joignez-y votre pureté. Gardez cette vie précieuse, de laquelle dépend le salul des hommes; et employez à la conserver, parmi tant de difficultés, la fidélité de vos soins. Gardez le secret du Père éternel : il veut que son
i. Super Missus est, hom. ir, n. 16, tom. [, col. Vil.
Fils soit caché au monde; servez-lui d'un voile sacré, et enveloppezvous avec lui dans l'obscurité qui le couvre, par l'amour de la vie cachée. C'est ce que je me propose de vous expliquer, avec le secours de la grâce.
PREMIER POINT
Pour comprendre solidement combien Dieu honore le grand saint Joseph, lorsque sa providence dépose en ses mains la virginité de Marie, il importe que nous entendions avant toutes choses combien cette virginité est chérie du ciel, combien elle est utile à la terre; et ainsi nous jugerons aisément, par la qualité du dépôt, de la dignité du dépositaire. Mettons donc cette vérité dans son jour, et faisons voir, parles saintes Lettres, combien la virginité étoit nécessaire pour attirer Jésus-Christ au monde. Vous n'ignorez pas, Chrétiens, que c'étoit un conseil de la Providence, que comme Dieu produit son Fils dans l'éternité par une génération virginale, aussi quand il naîtroitdane le temps il sortît d'une mère vierge. C'est pourquoi les prophètes avoient annoncé qu'une vierge concevroit un fils ' : nos pères ont vécu dans cette espérance, et l'Évangile nous en a fait voir le bienheureux accomplissement. Mais s'il est permis à des hommes de rechercher les causes d'un si grand mystère, il me semble que j'en découvre une très-considérable; et qu'examinant la nature de la sainte virginité selon la doctrine des Pères, j'y remarque une secrète vertu, qui oblige en quelque sorte le Fils de Dieu à venir au monde par son entremise.
En effet, demandons aux anciens docteurs de quelle sorte ils nous définissent la virginité chrétienne. Ils nous répondront d'un commun accord que c'est une imitation de la vie des anges; qu'elle met les hommes au-dessus du corps, par le mépris de tous ses plaisirs; et qu'elle élève tellement la chair, qu'elle l'égale en quelque façon, si nous l'osons dire, à la pureté des esprits. Expliquez-le-nous, ô grand saint Augustin ! et faites-nous entendre en un mot quelle estime vous faites des vierges. Voici une belle parole : « Habent aliquid jam non « carnis in carne'. » Ils ont, dit-il, en la chair quelque chose qui n'est pas de la chair, et qui tient de l'ange plutôt que de l'homme : « Habent aliquid jam non carnis in carne. » Vous voyez donc que, selon ce Père, la virginité est comme un milieu entre les esprits et les corps, et qu'elle nous fait approcher des natures spirituelles : et de ià il est aisé de comprendre combien cette vertu devoit avancer le mystère de l'incarnation. Car qu'est-ce que le mystère de l'incarnation ? C'est l'union très-étroite de Dieu et de l'homme, de la Divinité avec la chair. « Le Verbe a été fait chair, » dit l'évangéliste3; » voilà l'union, voilà le mystère.
Mais, Fidèles, ne semble -t-il pas qu'il y a trop de disproportion entre la corruption de nos corps et la beauté immortelle de cet esprit
1. liai, vir, 14. — 2, Qe qanvla virninit • n. 12, tom. VI, col. 346,
3, loin- \, i'v
pur; et ainsi qu'il n'est pas possible d'unir des nature? si éloignées ? C'est aussi pour cette raison que la sainte virginité se met entre deux, pour les approcher par son entremise. Et en effet, nous voyons que la lumière, lorsqu'elle tombe sur les corps opaques, ne les peut jamais pénétrer, parce que leur obscurité la repousse; il semble au contraire qu'elle s'en retire en réfléchissant ses rayons : mais quand elle rencontre un corps transparent, elle y entre, elle s'y unit, parce qu'elle y trouve l'éclat et la transparence qui approche de sa nature, et tient quelque chose de la lumière. Ainsi nous pouvons dire, Fidèles, que la divinité du Verbe éternel, voulant s'unir à un corps mortel, demandoit la bienheureuse entremise de la sainte virginité, qui, ayant quelque chose de spirituel, a pu en quelque sorte préparer la chair à être unie à cet esprit pur.
• Mais de peur que vous ne croyiez que je parle ainsi de moi-même, il faut que vous appreniez cette vérité d'un célèbre évêque d'Orient : c'est le grand Grégoire de Nysse, dont je vous rapporte les propres paroles, tirées fidèlement de son texte. C'est, dit-il, la virginité qui fait que Dieu ne refuse pas de venir vivre avec les hommes : c'est elle qui donne aux hommes des ailes pour prendre leur vol du côté du ciel; et étant le lien sacré de la familiarité de l'homme avec Dieu, elle accorde, par son entremise, des choses si éloignées par nature : a Quœ adeo « natura distant, ipsa intercedens sua virtute conciliât, adducitque in a concordiam '. »
Peut-on confirmer en termes plus clairs la vérité qi«e je prêche? Et par là ne voyez-vous pas, et la dignité de Mante, À C3!!e de Joseph son fidèle Époux? Vous voyez la dignité de M&tiî), e\\ es que sa virginité bienheureuse a été choisie dès l'éternité pow donne; Jésus-Christ au monde; et vous voyez la dignité de Jjseph, (yjicaqî/e cette pureté de Marie, qui a été si utile à notre natu*"3!. « Mé cmfiie à ses soins, et que c'est lui qui conserve au monde i?™? cîtô£L- ": ^^essaire. 0 Joseph, gardez ce dépôt : « Depositum cusioui. /> « chèrement ce sacré dépôt de la pureté de Marie. Puisqu'il plaît au Père éternel de garder la Virginité de Marie sous le voile du mariage, elle ne se peut plus conserver sans vous; et aussi votre pureté est devenue en quelque sorte nécessaire au monde, par la charge glorieuse qui lui est donnée de garder celle de Marie.
C'est ici qu'il faut vous représenter un spectacle qui étonne toute la nature; je veux dire ce mariage céleste, destiné par la Providence pour protéger la virginité, et donner par ce moyen Jésus-Christ au monde. Mais qui prendrai-je pour mon conducteur dans une entreprise si difficile, sinon l'incomparable Augustin, qui traite si divinement ce mystère? Écoutez ce savant évêque2, et suivez exactement sa pensée. Il remarque, avant toutes choses, qu'il y a trois liens dans le mariage. Il y a premièrement le sacré contrat, par lequel ceux que •'on unit se donnent entièrement l'un à l'autre : il y a secondement
t. De virginit,, cap, u, tom. III, pag. 116. . Pt (j'jWm 44 ftffn lib, IX, ça^i VU» n H, t W, pa t. j.cel. W,
l'amour conjugal, par lequel ils se vouent mutuellement un cœur, qui n'est plus capable de se partager, et qui ne peut brûler d'autres flammes : il y a enfin les enfants, qui sont un troisième lien: parce que l'amour des parents venant, pour ainsi dire, à se rencontrer dans ces fruits communs de leur mariage , l'amour se lie par un nœud plus ferme.
Saint Augustin trouve ces trois choses dans le mariage de saint Joseph, et il nous montre que tout y concourt à garder la virginité '. Il y trouve premièrement le sacré contrat, par lequel ils se sont donnés l'un à l'autre; et c'est là qu'il faut admirer le triomphe de la pureté dans la vérité de ce mariage. Car Marie appartient à Joseph, et Joseph à la divine Marie; si bien que leur mariage est très-véritable, parce qu'ils se sont donnés l'un à l'autre. Mais de quelle sorte se sont-ib? donnés? Pureté, voici ton triomphe. Ils se donnent réciproquement leur virginité, et sur cette virginité ils se cèdent un droit mutuel. Quel droit? de se la garder l'un à l'autre. Oui, Marie a droit de garder la virginité de Joseph, et Joseph a droit de garder la virginité de Marie. Ni l'un ni l'autre n'en peut disposer, et toute la fidélité de ce mariage consiste à garder la virginité. Voilà les promesses qui les assemblent, voilà le traité qui les lie. Ce sont deux virginités qui s'unissent, pour se conserver éternellement l'une l'autre par une chaste correspondance de désirs pudiques, et il me semble que je vois deux astres, qui n'entrent ensemble en conjonction qu'à cause que leurs lumières s'allient. Tel est le nœud de ce mariage, d'autant plus ferme, dit saint Augustin 2, que les promesses qu'ils se sont données doivent être plus inviolables, en cela même qu'elles sont plus saintes.
Qui pourroit maintenant vous dire quel devoit être l'amour conjugal de ces bienheureux mariés? Car, ô sainte virginité, vos flammes sont d'autant plus fortes qu'elles sont plus pures et plus dégagées; et le feu de la convoitise, qui est allumé dans nos corps, ne peut jamais égaler l'ardeur des chastes embrassements des esprits, que l'amour de la pureté lie ensemble. Je ne chercherai pas des raisonnements pour prouver cette vérité; mais je l'établirai par un grand miracle que j'ai ■lu dans saint Grégoire de Tours3, au premier livre de son Histoire. Le récit vous en sera agréable, et du moins il relâchera vos attentions. 11 dit que deux personnes de condition, et de la première noblesse d'Auvergne, ayant vécu dans le mariage avec une continence parfaite, passèrent à une vie plus heureuse, et que leurs corps furent inhumés en deux places assez éloignées. Mais il arriva une chose étrange : ils ne pu-ent pas demeurer longtemps dans cette dure séparation; et tout ,e monde fut étonné qu'on trouvât tout à coup leurs tombeaux unis, jans cpie personne y eût mis la main. Chrétiens, que signifie ce miracle? Ne vous semble-t-il pas que ces chastes morts se plaignent de se voir ainsi éloignés? Ne vous semble-t-il pas qu'ils nous disent (c:ir
1. Contra, Julian., lib. V, cap. xu, n. 46, tom. X, col. 652,