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permettez -moi de les animer, et de leur prêter une voix, puisque Dieu leur donne le mouvement; ne vous semble-t-il pas qu'ils vous disent : Et pourquoi a-t-on voulu nous séparer? Nous avons été si longtemps ensemble, et nous y avons toujours été comme des morts, parce que nous avons éteint tout le sentiment des plaisirs mortels; et étant accoutumés depuis tant d'années à être ensemble comme des morts , la mort ne nous doit pas désunir. Aussi Dieu permit qu'ils se rapprochèrent, pour nous montrer, par cette merveille, que ce ne sont pas les plus belles flammes que celles où la convoitise se mêle; mais que deux virginités, bien unies par un mariage spirituel, en produisent de bien plus fortes, et qui peuvent, ce semble, se conserver sous les cendres même de la mort. C'est pourquoi saint Grégoire de Tours, qui nous a décrit cette histoire, ajoute que les peuples de cette contrée appeloient ordinairement ces sépulcres, les sépulcres des deux amants; comme si ces peuples eussent voulu dire que c'étoient de véritables amants, parce qu'ils s'aimoient par l'esprit.
Mais où est-ce que cet amour si spirituel s'est jamais trouvé aussi parfait que dans le mariage de saint Joseph? C'est là que l'amour étoit tout céleste, puisque toutes ses flammes et tous ses désirs ne tendoient qu'à conserver la virginité; et il est aisé de l'entendre. Car dites-nous, ô divin Joseph, qu'est-ce que vous aimez en Marie? Ah! sans doute, ce n'étoit pas la beauté mortelle, mais cette beauté cachée et intérieure, dont la sainte virginité faisoit le principal ornement. C'étoit donc la pureté de Marie qui faisoit le chaste objet de ses feux; et plus il aimoit cette pureté, plus il la vouloit conserver, premièrement en sa sainte Épouse, et secondement en lui-même, par une entière unité de cœur : si bien que son amour conjugal, se détournant du cours ordinaire, se donnoit et s'appliquoit tout entier à garder la virginité de Marie. O amour divin et spirituel! Chrétiens, n'admirez-vous pas comme tout concourt dans ce mariage à conserver ce sacré dépôt? Leurs promesses sont toutes pures, leur amour est tout virginal : il reste maintenant à considérer ce qu'il y a de plus admirable; c'est le fruit sacré de ce mariage, je veux dire le Sauveufe Jésus.
Mais il me semble vous voir étonnés, de m'entendre prêcher si assurément que Jésus est le fruit de ce mariage. Nous comprenons bien, direz-vous, que l'incomparable Joseph est père de Jésus-Christ par ses soins; mais nous savons qu'il n'a point de part à sa bienheureuse naissance. Comment donc nous assurez-vous que Jésus est le fruit de ce mariage ? Cela peut-être paroît impossible : toutefois, si vous rappelez à votre mémoire tant de vérités importantes, que nous avons, ce me semble, si bien établies, j'espère que vous m'accorderez aisément que Jésus, ce bénit Enfant, est sorti, en quelque manière, de l'union virginale de ces deux époux. Car, Fidèles, n'avons-nous pas dit que c'est la virginité de Marie qui a attiré Jésus-Christ du ciel? Jésus n'est-il pas cette fleur sacrée que la virginité a poussée? n'est-il pas le fruit bienheureux que la virginité a produit? Oui, certainement, nous dit saint Fulgence, «il est le fruit, il est l'ornement, il Bossu kt. — v 3
est le prix et la récompense de la sainte virginité : » aSanctae virgi- « nitatis fructus, decus et munus'. » C'est à cause de sa pureté que Marie a plu au Père éternel; et c'est à cause de sa pureté que le Saint- Esprit se répand sur elle , recherche ses embrassements , pour la remplir d'un germe céleste. Et par conséquent, ne peut-on pas dire que c'est sa pureté qui la féconde? Que si c'est sa pureté qui la rend féconde, je ne craindrai plus d'assurer que Joseph a part à ce grand miracle. Car si cette pureté angélique est le bien de la divine Marie, elle est le dépôt du juste Joseph.
Mais je passe encore plus loin, Chrétiens; permettez-moi de quitter mon texte et d'enchérir sur mes premières pensées, pour vous dire que la pureté de Marie n'est pas seulement le dépôt, mais encore le bien de son chaste époux. Elle est à lui par son mariage, elle est à lui par les chastes soins par lesquels il l'a conservée. 0 féconde virginité! si vous êtes le bien de Marie, vous êtes aussi le bien de Joseph. Marie l'avouée, Joseph la conserve ; et tous deux la présentent au Père éternel, comme un bien gardé par leurs soins communs. Comme donc il a tant de part à la sainte virginité de Marie, il en prend aussi au fruit qu'elle porte : c'est pourquoi Jésus est son fils, non pas à la vérité par la chair; mais il est son fils par l'esprit, à cause de l'alliance virginale qui le joint avec sa mère. Et saint Augustin l'a dit en un mot : « Propter quod fidèle conjugium parentes Christi vocari ambo « meruerunt 2. » 0 mystère de pureté! ô paternité bienheureuse! ô lumières incorruptibles qui brillent de toutes parts dans ce mariage !
Chrétiens, méditons ces choses, appliquons-les-nous à nous-mêmes : tout se fait ici pour l'amour de nous; tirons donc notre instruction de ce qui s'opère pour notre salut. Voyez combien chaste, combien innocente est la doctrine du christianisme. Jamais ne comprendrons-nous quels nous sommes? Quelle honte, que nous nous souillions tous les jours par toutes sortes d'impuretés, nous qui avons été élevés parmi des mystères si chastes? Et quand est-ce que nous entendrons quelle est la dignité de nos corps, depuis que le Fils de Dieu en a pris un semblable? aQue la chair se soit jouée, dit Tertullien3, ou plutôt qu'elle se soit corrompue, avant qu'elle eût été recherchée par son maître; elle n'étoit pas digne du don de salut, ni propre à l'office de la sainteté. Elle étoit encore en Adam, tyrannisée par ses convoitises, suivant les beautés apparentes, et attachant toujours ses yeux à la terre. Elle étoit impure et souillée, parce qu'elle n'étoit pas lavée au baptême. Mais depuis qu'un Dieu, en se faisant homme, n'a pas voulu venir en ce monde, si la sainte virginité ne l'y attiroit; depuis que, trouvant au-dessous de lui-même la sainteté nuptiale, il a voulu avoir une mère vierge, et qu'il n'a pas cru que Joseph fût digne de prendre le soin de sa vie, s'il ne s'y préparoit par la continence; depuis que, pour laver notre chair, son sang a sanctifié une eau salutaire, où elle peut laisser toutes les ordures de sa première nativité;
1. Ad Prob. epist. m, n. 6, p. 165. — 2. De nupt. et corn up., lib. I, ubi supr. 3. De pudicit., n. 6.
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nous devons entendre, Fidèles, que depuis ce temps-là la chair est tout autre. Ce n'est plus cette chaire formée de la boue, et engendrée par !a convoitise; c'est une chair refaite et renouvelée par une eau très-pure, et par l'Esprit-Saint. » Donc, mes Frères, respectons nos corps qui sont les membres de Jésus-Christ; gardons-nous de prostituer à l'impureté cette chair que le baptême a fait vierge. « Possédons nos vaisseaux en honneur, et non pas dans ces passions ignominieuses que notre brutalité nous inspire, comme les gentils qui n'ont pas de Dieu. Car Dieu ne nous appelle pas à l'impureté, mais à la sanctification', » en notre Seigneur Jésus-Christ. Honorons, par la continence, cette sainte virginité qui nous a donné le Sauveur, qui a re i'i sa mère féconde, qui a fait que Joseph a part à cette fécondité û. a eureuse, et l'élève, si je l'ose dire, jusqu'à être le père de Jésus-Christ même. Mais, Fidèles, après avoir vu qu'il contribue, en quelque façon, à la naissance de Jésus-Christ, en gardant la pureté de sa sainte Mère, voyons maintenant ses soins paternels, et admirons la fidélité par laquelle il conserve ce divin Enfant que le Père céleste lui a confié; c'est ma seconde partie.
DEUXIÈME POINT
Ce n'est pas assez au Père éternel d'avoir confié à Joseph la virginité de Marie : il lui prépare quelque chose de plus relevé; et après avoir commis à sa foi cette sainte virginité qui doit donner Jésus-Christ au monde, comme s'il avoit dessein d'épuiser sa libéralité infinie en faveur de ce patriarche, il va mettre entre ses mains Jésus-Christ luimême, et il veut le conserver par ses soins. Mais si nous pénétrons le secret, si nous entrons au fond du mystère, c'est là, Fidèles, que nous trouverons quelque chose de si glorieux au juste Joseph, que nous ne pourrons jamais assez le comprendre. Car Jésus, ce divin Enfant, sur lequel Joseph a toujours les yeux, et qui fait l'admirable sujet de ses saintes inquiétudes, est né sur la terre comme un orphelin, et il n'a point de père en ce monde. C'est pourquoi saint Paul dit qu'il est sans père : a Sine pâtre 2. » Il est vrai qu'il en a un dans le ciel; mais à voir comme il l'abandonne, il semble que ce père ne le connott plus. Il s'en plaindra un jour sur la croix, lorsque l'appelant son Dieu et non pas son père, « Et pourquoi, dira- t-il, m'abandonnezvous 3? Mais ce qu'il a dit en mourant, il pouvoit le dire dès sa naissance, puisque dès ce premier moment son Père l'expose aux persécutions, et commence à l'abandonner aux injures. Tout ce qu'il fait en faveur de ce Fils unique, pour montrer qu'il ne l'oublie pas, du moins, ce qui paroît à nos yeux, c'est de le mettre en ia garde d'un homme mortel, qui conduira sa pénible enfance; et Joseph est choisi pour ce ministère. Que fera ici ce saint homme? Qui pourroit dire avec quelle joie il reçoit cet abandonné, et comme il s'offre de tout son cœur pour être le père de cet orphelin? Depuis ce temps-là, Chrétiens, il ne vit plus que pour Jésus-Christ, il n'a plus de soin que
i. / Thess. iv, 4. 5, 7. — 2. Heb. vu, 3. — 3. Mattb. xxvn, 46.
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pour lui; il prend lui-même pour ce Dieu un cœur et des entrailles de père; et ce qu'il n'est pas par nature, il le devient par affection.
Mais afin que vous soyez convaincus de la vérité d'un si grand mystère, et si glorieux à Joseph, il faut vous le montrer par les Écritures, et pour cela vous exposer une belle réflexion de saint Chrysostome. Il remarque dans l'Évangile que partout Joseph y paraît en père. C'est lui qui donne le nom à Jésus, comme les pères le donnoient alors; c'est lui seul que l'ange avertit de tous les périls de l'Enfant, et c'est à lui qu'il annonce le temps du retour. Jésus le révère, et lui Dbéit : c'est lui qui dirige toute sa conduite, comme en ayant le soin principal, et partout il nous est montré comme père. D'où vient cela, dit saint Chrysostome? en voici la raison véritable. C'est, dit-il ' , que c'étoit un conseil de Dieu, de donner au grand saint Joseph tout ce qui peut appartenir à un père, sans blesser la virginité.
Je ne sais si je comprends bien toute la force de cette pensée; mais voici, si je ne me trompe, ce que veut dire ce grand évêque. Et premièrement supposons pour certain que c'est la sainte virginité qui empêche que le Fils de Dieu, en se faisant homme, ne choisisse un père mortel. En effet, Jésus-Christ venant sur la terre pour se rendre semblable aux hommes, comme il vouloit bien avoir une mère, il ne devoit pas refuser, ce semble, d'avoir un père tout ainsi que nous, et de s'unir encore à notre nature par le nœud de cette alliance. Mais la sainte virginité s'y est opposée, parce que les prophètes lui avoient promis qu'un jour le Sauveur la rendroit féconde; et puisqu'il devoit naître d'une vierge mère, il ne pouvoit avoir de père que Dieu. C'est par conséquent la virginité qui empêche la paternité de Joseph. Mais peut-elle l'empêcher jusqu'à ce point, que Joseph n'y ait plus de part, et qu'il n'ait aucune qualité de père ? Nullement, dit saint Chrysostome; car la sainte virginité ne s'oppose qu'aux qualités qui la blessent : et qui ne sait qu'il y en a dans le nom de père qui ne choquent pas la pudeur, et qu'elle peut avouer pour siennes? Ces soins, cette tendresse, cette affection, cela blesse-t-il la virginité? Voyez donc le secret de Dieu, et l'accommodement qu'il invente dans ce différend mémorable entre la paternité de Joseph et la pureté virginale. Il partage la paternité, et il veut que la virginité fasse le partage. Sainte pureté, lui dit-il, vos droits vous seront conservés. Il y a quelque chose dans le nom de père, que la virginité ne peut pas souffrir; vous ne l'aurez pas, ô Joseph! Mais tout ce qui appartient à un père^ sans que la virginité soit intéressée , voilà , dit-il, ce que je vous donne « Hoc tibi do, quod salva virginitate paternum esse potest. » Et pa» conséquent, Chrétiens, Marie ne concevra pas de Joseph, parce que la virginité y serait blessée ; mais Joseph partagera avec Marie ces soins, ces veilles, ces inquiétudes, par lesquelles elle élèvera ce divin Enfant; et il ressentira pour Jésus cette inclination naturelle, toutes ces douces émotions, tous ces tendres empressements d'un cœur paternel.