‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 92 sur 171 · Heb. x · texte numérisé non relu

Heb. x

5. Sermon pour le mardi de la 2e semaine de Carême, prêché devant le roi sur l'honneur.

taines expérimentés, touchés de ce faux honneur et du désir d'éviter un blâme qu'ils n'avoient point mérité, ont ruiné malheureusement, par les sentiments d'autrui, des affaires qu'ils aaroient sauvées en suivant les leurs. Que s'il est si dangereux de se laisser trop emporter aux considérations de l'honneur, même dans les affaires du monde auxquelles il a tant de part, quel obstacle ne mettra-t-il pas aux affaires du salut? et combien est-il nécessaire que nous sachions prendre ici de véritables mesures! C'est pour cela, Chrétiens, que, méditant l'évangile où Jésus-Christ nous représente les pharisiens comme de misérables captifs de l'honneur du monde , j'ai pris la résolution de le combattre aujourd'hui; et pour cela j'appelle à mon aide la plus humble des créatures, en lui disant avec l'ange : « Ave, Maria. »

L'honneur fait tous les jours et tant de bien et tant de mal dans le monde, qu'il est assez malaisé de définir quelle estime on en doit faire et quel usage on doit lui laisser dans la vie humaine. S'il nous excite à la vertu, il nous oblige aussi trop souvent à donner plus qu'il ne faut à l'opinion; et quand je considère attentivement les divers événements des choses humaines, il me paroît, Chrétiens, que la crainte d'être blâmé n'étouffe guère moins de bons sentiments, qu'elle n'en réprime de mauvais. Plus j'enfonce dans cette matière , moins j'y trouve de fondement assuré; et je découvre au contraire tant de bien et tant de mal, et pour dire tout en un mot, tant de bizarres inégalités dans les opinions établies sur le sujet de l'honneur, que je ne sais plus à quoi m'arrêter. .

En effet, entrant au détail de ce sujet important, j'ai remarqué, Chrétiens, que nous mettons de l'honneur dans des choses vaines, que nous en mettons souvent dans des choses qui sont mauvaises, et que nous en mettons aussi dans des choses bonnes. Nous mettons beaucoup d'honneur dans des choses vaines, dans la pompe, dans la parure, dans cet appareil extérieur. Nous en mettons dans des choses mauvaises; il y a des vices que nous honorons; il y a de fausses vaillances qui ont leur couronne, et de fausses libéralités que le monde ne laisse pas d'admirer. Enfin nous mettons de l'honneur dans des choses bonnes; autrement la vertu ne seroit pas honorée; par exemple, dans la vertu, dans la force, et dans l'adresse d'esprit et de corps. Voilà, Messieurs, l'honneur attaché à toute sorte de choses. Qui ne seroit surpris de cette bizarrerie? Mais si nous savons entendre le naturel de l'esprit humain, nous demeurerons convaincus qu'il ne pouvoit pas en arriver d'une autre sorte. Car comme l'honneur est un jugement que les hommes portent sur le prix et sur la valeur de certaines choses, parce que notre jugement est foible, il ne faut pas trouver étrange s'il est ébloui par des choses vaines; parce que notre jugement est dépravé, il étoit absolument impossible qu'il ne s'égarât jusqu'à en approuver beaucoup de mauvaises; et parce qu'il n'est ni tout à fait foible, ni tout à fait dépravé, il falloit bien nécessairement qu'il en estimât beaucoup de trèsbonnes. Toutefois, encore y a-t-il ce vice dans l'estime que nous avons pour les bonnes choses, que cette même dépravation et cette même foi blesse de notre jugement fait que nous ne craignons pas de nous en

attribuer tout l'honneur, au lieu de le donner tout entier à Dieu, qui est l'auteur de tout bien. Ainsi, pour rendre à l'honneur son usage véritable, nous devons apprendre, Messieurs, à chercher dans les choses que nous estimons : premièrement du prix et de la valeur; et parla les choses vaines seront décriées : secondement la conformité avec la raison ; et par là les vices perdront leur crédit": troisièmement l'ordre nécessaire, et par là les biens véritables seront tellement honorés, que la gloire en sera toute rapportée à Dieu, qui en est le premier principe. C'est le ^partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.

PREMIER POINT

L'apôtre nous avertit que nous devons être enfants en malice , ; "nais il ajoute, Messieurs, que nous ne devons pas l'être dans les sentiments; c'est-à-dire , qu'il y a en nous des foibiesses et des pensées puériles que nous devons corriger, afin de demeurer seulement enfants en simplicité et en innocence. 11 considéroit, Chrétiens, qu'encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu'elle semble n'ajouter tant de traits nouveaux à l'ouvrage qu'elle a commencé, que pour y mettre en son temps la dernière main ; néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en- nous que l'âge ne mûrit point; et c'est pourquoi les foibiesses et les sentiments de l'enfance s'étendent toujours bien avant, si l'on n'y prend garde, dans toute la suite de la vie.

Or, parmi ces vices puérils, il n'y a personne qui ne voie que le plus puéril de tous c'est l'honneur que nous mettons dans les choses vaines, et cette facilité de nous y laisser éblouir. D'où naît dans les hommes une telle erreur, qu'ils aiment mieux se distinguer par la pompe extérieure que par la vie, et par les ornements de la vanité que par la beauté des mœurs. D'où vient que celui qui se ravilit par ses vices audessous des derniers esclaves, croit assez conserver son rang et soutenir sa dignité par un équipage magnifique, et que pendant qu'il se néglige lui-même jusqu'au point de ne se parer d'aucune vertu, il pense être assez orné, quand il assemble pour ainsi dire autour de lui ce que la nature a de plus rare : « Comme si c'étoit là, dit saint Augustin 2, le souverain bien et la richesse de l'homme, que tout ce qu'il a soif riche et précieux, excepté lui-même : » « Quasi hoc sit summum hoa minis bonum habere omnia bona, praeter se ipsum. »

L'éloquent et judicieux saint Jean Chrysostome en rend cette raisot excellente, dans la quatrième Homélie sur l'évangile de saint Matthieu, où il dit à peu près ces mêmes paroles. Je ne puis, dit-il3, comprendre la cause de ce prodigieux aveuglement qui est dans les hommes, de croire se rendre illustres par cet éclat extérieur qui les environne, si ce n'est qu'ayant perdu leur bien véritable, ils ramassent tout ce qu'ils peuvent autour d'eux, et vont mendiant de tous côtés la gloire qu'ils ne trouvent plus dans leur conscience.

1. I Cor. xiv, 20.— 2. De Civ. Dei, lib. III, cap. i, tom. VII, col. 59, 3. Hom. îv, m Matth., tom. VII, pag. 65, 66.

300 SERMON SUR LHONNEUR.

Cette parole de saint Chrysostome me jette dans une plus profonde considération, et m'oblige de reprendre les choses d'un plus haut principe. Tous les hommes sont nés pour la grandeur, parce que tous sont nés pour posséder Dieu. Car comme Dieu est grand , parce qu'il n'a besoin que de lui-même, l'homme aussi est grand, Chrétiens, lorsqu'il est assez droit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'étoit la véritable grandeur de la nature raisonnable, lorsque, sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédoit noblement sans en être en aucune sorte possédée, elle faisoit sa félicité par Ja seule innocence de ses désirs, et se trouvait tout ensemble et grande et heureuse, en s'attachant à Dieu par un saint amour. En effet, cette seule attache qui la rendoit tempérante, juste, sage, vertueuse, la rendoit aussi par conséquent libre, tranquille, assurée. La paix de la conscience répandoit jusque sur les sens une joie divine. L'homme avoit en lui-même toute sa grandeur, et tous les biens externes dont il jouissoit lui étoient accordés libéralement, non comme un fondement de son bonheur, mais comme une marque de son abondance. Telle étoit la première institution de la créature raisonnable.

Mais de même qu'en possédant Dieu elle avoit la plénitude, ainsi en le perdant par son péché, elle demeure épuisée. Elle est réduite à son propre fond, c'est-à-dire, à son premier néant: elle ne possède plus rien, puisque, devenue dépendante des biens qu'elle semble posséder, elle en est plutôt la captive qu'elle n'en est la propriétaire et la souveraine. Toutefois, malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le coeur de l'homme étant destiné pour posséder un bien immense, quoique la liaison qui l'y tenoit attaché soit rompue, il en reste toujours en lui quelque impression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme, pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors.. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi , à voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus; et sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.

Et en effet, pensez-vous, Messieurs, que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elle qui a non-seulement en sa puissance, mais qui traîne sur elle en ses ornements, la subsistance d'une infinité de familles; qui porte, dit Tertullien , en un petit fil autour de son cou, des patrimoines entiers : « Saltus et insulas tea. nera cervix circumfert'; » et qui tâche d'épuiser au service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et toutes les richesses de la nature? Ainsi l'homme petit en soi, et honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses

i Hom. iv, in Matth., tom. VIT, pag. 65, 66. — ?. De cuit, fxm., lib. I,n. 8.

vanités : tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tani de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste : toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais, mes Frères, il n'y pense pas; et dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste.

C'est, Messieurs, en cette manière que l'homme croit se rendre admirable. En effet, il est admiré, et devient un magnifique spectacle à d'autres hommes aussi vains et autant trompés que lui. Mais ce qui le "élève, c'est ce qui l'abaisse. Car ne voit-il pas, Chrétiens, dans toute cette pompe qui l'environne, et au milieu de tous ces regards qu'il attire, que ce qu'on regarde le moins , ce qu'on admire le moins, c'est lui-même? tant, l'homme est pauvre et nécessiteux, qui n'est pas capa' ble de soutenir par ses qualités personnelles les honneurs dont il s* repaît l

C'est ce que nous montre l'Écriture sainte dans cet orgueilleux roi de Babylone , le modèle des âmes vaines , ou plutôt la vanité même. Comme « l'orgueil monte toujours, j> dit le Roi-prophète, et ne cesse jamais d'enchérir sur ce qu'il est : a Superbia eorum... ascendit sem- « per l ; » Nabuchodonosor ne se contente pas des honneurs de la royauté, il veut des honneurs divins. Mais comme sa personne ne peut soutenir un éclat si haut, qui est démenti trop visiblement par notre misérable mortalité, il érige sa magnifique statue, il éblouit les yeux par sa richesse, il étonne l'imagination par sa hauteur, il étourdit tous les sens par le bruit de sa symphonie, et par celui des acclamations qu'on fait autour d'elle : et ainsi l'idole de ce prince, plus privilégiée que lui-même, reçoit des adorations que sa personne n'ose demander. Homme de vanité et d'ostentation, voilà ta figure : c'est en vain que tu te repais des honneurs qui semblent te suivre; ce n'est pas toi qu'on admire , ce n'est pas toi qu'on regarde , c'est cet éclat étranger qui fascine les yeux du monde; et on adore non point ta personne, mais l'idole de ta fortune, qui paroîtdans ce superbe appareil par lequel tu éblouis le vulgaire.

« Jysques à quand, ô enfants des hommes ! jusques à quand aimerez-vous la vanité, et vous plairez-vous dans le mensonge*?» L'homme n'est rien, et il ne poursuit que des riens pompeux : a In imagine « pertransit homo, sed et frustra conturbatur3 : » « Il passe comme un songe, et il ne court aussi qu'après des fantômes.?) Que s'il est vrai, ce que nous dit saint Jean Chrysostome 4, que la vanité au dehors est la marque la plus évidente de la pauvreté au dedans, que dironsnous, Chrétiens, et que pensera la postérité du siècle où nous sommes? Car quel siècle a-t-on vu, où la vanité ait été plus désordonnée? Quand est-ce qu'on a étalé plus de titres, plus de couronnes, plus de oalustres, plus de vaines magnificences? Quelle condition n'a pas ou-

t. Ps. LXXIII, 23. — 2. Ps. IV, 3. — 3. Ps. XXXVIII, 7. 4, Hom. i. in eo. Il, ad Thessal., tom. xi, pag. 514.

blié ses oornes ? Qui n'a pu avoir la grandeur, a voulu néanmoins la contrefaire. On ne peut plus faire de discernement, et par un juste retour cette fausse image de grandeur s'est tellement étendue, qu'elle 3'est enfin ravilie.

Mais encore si les vanités n'étoient simplement que vanités, elles ne nous contraindroient pas, Chrétiens, de faire aujourd'hui de si fortes plaintes. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'elles arrêtent le cours des charités, c'est qu'elles mettent tout à fait à sec la source des aumônes, et avec la source des aumônes celle de toutes les grâces du christianisme. Que dis-je ici des aumônes? les vanités ne permettent pas même de payer ses dettes. On ruine et les siens et les étrangers, pour satisfaire à son ambition : encore n'est-ce pas le seul désordre. Ce ne sont pas seulement la charité et la justice qui se plaignent de la vanité; la pudeur s'en plaint aussi, et la vanité y cause d'étranges ruines. Simple et innocente beauté, qui commencez avenir au monde, vous avez de l'honnêteté; mais enfin vous voulez paroître, et vous regardez avec jalousie celles que vous voyez plus richement ornées. Sachez que cette vanité, qui vous paroît innocente, machine de loin contre votre honneur; elle vous tend des lacets; elle vous découvre à la tentation ; elle donne prise à l'ennemi. Prenez garde à ce dangereux appât; et mettez de bonne heure votre honnêteté sous la protection de la modestie.

Mais ne parlons pas toujours de ces vanités qui regardent les biens de la fortune et les ornements du corps, l'homme est vain de plus d'une sorte. Ceux-là pensent être les plus raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence, les savants, les gens de littérature, les beaux esprits. A la vérité, Chrétiens, ils sont dignes d'être distingués des autres, et ils font un des plus beaux ornements du monde. Mais qui les pourrait supporter, lorsqu'aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits? et parce qu'ils savent arranger des mots, mesurer un vers, ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin, et de décider de tout souverainement. 0 justesse dans la vie, ô égalité dans les mœurs, ô mesure dans les passions, riches et véritables ornements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer? Mais laissons les beaux esprits dans leurs disputes de mots, dans leur commerce de louanges qu'ils se vendent les un? aux autres à pareil prix, et dans leurs cabales tyranniques, qui veulent usurper l'empire de la réputation et des lettres. Je voudrois n'avoir que ces plaintes, je ne les porterois pas dans cette chaire. Mais dois-je dissimuler leurs délicatesses et leurs jalousies? Leurs ouvrages leur semblent sacrés : y reprendre seulement un mot, c'est leur faire une blessure mortelle. C'est là que la vanité, qui semble naturellement n'être qu'enjouée, devient cruelle et impitoyable. La satire sort bientôt des premières bornes, et d'une guerre de mots elle passe à des libelles diffamatoires, à des accusations outrageuses contre les mœurs et les personnes. Là on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, pourvu qu'ils soient lancés avec art, ni combien les plaies sont mor-

telles à l'honneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses : tant il est vrai, Chrétiens, que la vanité corrompt tout, jusqu'aux exercices les plus innocents de lcsprit, et ne laisse rien d'entier dans la vie humaine. Elle ne se contente pas de donner aux crimes des ouvertures favorables, elle les autorise publiquement, et entreprend de les mettre en honneur par des maximes ruineuses à la pureté des mœurs.

DEUXIÈME POINT

Il me semble que vous vous élevez ici contre moi, et que vous me dites que jamais il ne sera véritable que les crimes soient en honneur; puisque nous les voyons au contraire et détestés et proscrits par une commune sentence du genre humain. Et certes les choses humaines ne sont pas encore si désespérées, que les vices qui ne sont que vices, qui montrent toute leur laideur sans aucune teinture d'honnêteté, soient honorés dans le monde. Les vices que le monde couronne sont des vices spécieux, qui ont quelque mélange de la vertu. L'honneur, qui est destiné pour la suivre et pour la servir, sait de quelle sorte elle s'habille, et lui dérobe quelques-uns de ses ornements, pour en parer le vice qu'il veut établir et mettre en crédit dans le monde. Pourquoi introduit-on ce mélange? pourquoi tâchet-on de donner au vice cette couleur empruntée? De quelle sorte cela se fait, quoique la chose soit assez connue par expérience, je veux le rechercher jusqu'à l'origine, et développer tout au long ce mystère d'iniquité.

Pour cela, il est nécessaire de pmrosoplier en peu de mots de la nature du mal. Mais je m'abuse d'abord ; et il est vrai que le mal n'a point de nature ni de subsistance. Car qui ne sait qu'il n'est autre chose qu'une simple privation, un éloignement de la loi, une perte de la raison et de la droiture? Ce n'est donc pas une nature, mais plutôt la maladie, la corruption, la ruine de la nature. De cette vérité, qui est si connue, le docte saint Jean Chrysostome en a tiré cette conséquence. Comme le mal, dit ce grand évêque1, n'a point de nature ni de subsistance en lui-même, il s'ensuit qu'il ne peut pas subsister tout seul; de sorte que s'il s'est soutenu par quelque mélange de bien, il se détruira lui-même par son propre excès. Qu'un homme veuille tromper tout le monde, il ne trompera personne. Qu'un voleur tue ses compagnons aussi bien que les passants, tous le fuiront également comme une bête farouche. De tels vicieux n'ont point de crédit : il faut un peu de mélange. Ceux que le monde considère ne sont pas de ces vicieux abandonnés à toutes sortes d'infamies. Un Achab, une Jézabel dans l'histoire sainte; un Néron, un Domitien dans les histoires profanes -.leur attirer de la gloire, réconcilier l'honneur avec eux, c'est une entreprise impossible. Mais aussi, si peu qu'on prenne soin de mêler avec le vice quelque teinture de vertu, il pourra, sans trop se cacher et presque sans se contraindre, paroître avec honneur

i. Hom. ii, in Act., tom. ix, pag. 22.

304 SERMON SUR i/HONNEUR.

dans le monde. Par exemple est-il rien de plus injuste que de verser le sang humain pour des injures particulières, et d'ôter par un même attentat un citoyen à sa patrie, un serviteur à son roi, un enfant à l'Église, et une âme à Dieu qu'il a rachetée de son sang? Et toutefois depuis que les hommes ont mêlé quelque couleur de vertu à ces actions sanguinaires, l'honneur s'y est attaché d'une manière si opiniâtre, que ni les anathèmes de l'Église, ni les lois sévères du prince, ni sa fermeté invincible, ni la justice rigoureuse d'un Dieu vengeur, n'ont point assez de force pour venir à bout de l'en arracher.

Il n'est rien de plus odieux que les concussions et les rapines : et toutefois ceux qui ont su s'en servir pour faire une belle dépense, qui paroît libéralité et qui est une damnable injustice, ont presque effacé Coûte cette honle dans le sentiment du vulgaire. Est-il rien de plus haïssable que la médisance, qui déchire impitoyablement la réputation du prochain ? Mais si peu qu'on l'appelle franchise de naturel et liberté qui dit ce qu'elle pense; ou, sans faire tant de façon, pour peu »jd'on la débite avec esprit, en sorte qu'elle divertisse, car c'est une grande vertu dans le monde que de savoir divertir, on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, il suffit qu'ils soient lancés avec art, ni combien les plaies sont mortelles, pourvu que les morsures soient ingénieuses.

L'impudicité même, c'est-à-dire la honte même, que l'on appelle brutalité quand elle court ouvertement à la débauche, si peu qu'elle s'étudie à se couvrir de belles couleurs de fidélité, de discrétion, de douceur, de persévérance, ne va-t-elle pas la tête levée, ne semblet-elle pas digne des héros? Ne perd-elle pas son nom d'impudieité, pour prendre celui de galanterie; et n'avons-nous pas vu le monde poli traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n'avoient point de telles attaches? Il est donc vrai, Chrétiens, que le moindre mélange de vertu trompeuse concilie de l'honneur au vice. Et il ne faut pas pour cela beaucoup d'industrie; le moindre mélange suffit, la plus légère teinture d'une vertu trompeuse et falsifiée impose aux yeux de tout le monde. Ceux qui ne se connoissent pas en pierreries sont dupés et trompés par le moindre éclat, et le monde se connoît si peu en vertu solide, que souvent la moindre apparence éblouit sa vue. C'est pourquoi il ne s'agit presque plus parmi les hommes d'éviter les vices; il s'agit seulement de trouver des noms spécieux et des prétextes honnêtes. Ainsi le nom et la dignité d'homme de bien se soutient plus par esprit et par industrie que par probité et par vertu; et l'on est en effet assez vertueux et assez réglé pour le monde, quand on a l'adresse de se ménager et l'invention de se couvrir.

Mais Dieu protecteur de la vertu ne souffrira pas longtemps que le Vice se fasse honorer sous cette apparence. Bientôt il découvrira toute sa laideur et ne lui laissera que sa seule honte. C'est de quoi lui-même se glorifie par la bouche de son prophète : « Discooperui Esau, reve- « lavi abscondita ejus, et celari nou poterit ' » a J'ai découvert Esaû,

i. Jerem. xux, 10.

j'ai dépouillé cet homme du monde de ces vains prétextes dans lesquels il s'enveloppoit; j'ai manifesté toute sa honte, et il ne peut plus se cacher. » Car dans ce règne de la vérité et de la justice on ne se payera point de prétextes, on ne prendra point le nom pour la chose ni la couleur pour la vérité. Tous les tours, toutes les souplesses, toutes les habiletés de l'esprit, ne seront plus capables de rien diminuer de la honte d'une mauvaise action; et tout l'honneur, que votre adresse vous aura sauvé parmi les ténèbres de ce monde, vous tournera en ignominie. Éveillez-vous donc, Chrétiens, le monde vous a assez abusés, assez éblouis par son faux honneur. Ouvrez les yeux, voyez la vertu qui va vous montrer l'honneur véritable; et vous apprendrez tout ensemble à le rendre à Dieu. Je suis sorti, comme vous le voyez, des deux premières parties, et il ne me reste plus qu'à con^ dure par la dernière.

TROISIÈME POINT

Jusques ici, Chrétiens, j'ai pris facilement mon parti, et rien n'étoit plus aisé que de mépriser l'honneur qui relève les choses vaines, et de condamner celui qui couronne les mauvaises. Mais devant maintenant parler de l'honneur qui accompagne les actions vertueuses , d'un côté je voudrois bien pouvoir le priser pour l'amour de la vertu dont il rejaillit; et d'autre part la crainte de la vanité fait que j'appréhende de lui donner trop d'avantage. Et certes il est véritable que si nous combattons avec tant de force l'amour des louanges, nous ôterons, sans y penser, un grand secours à la vertu, du moins à celle qui commence; et nous tomberons dans cet autre excès, qu'un habile courtisan d'un grand empereur, homme d'esprit de l'antiquité, a remarqué en son temps, et que nous ne voyons déjà que trop fréquent dans le nôtre : que la plupart des hommes trouvent ridicule d'être loués, à cause qu'ils ont cessé de faire des actions dignes de louanges : a Postce quam desiimus facere laudanda, laudari quoque ineptum putamus2.» Au contraire saint Augustin a sagement prononcé que « vouloir faire le bien et ne vouloir pas qu'on nous en loue, c'est vouloir que l'erreur prévale, c'est se déclarer ennemi de la justice publique, et s'opposer au bien général des choses humaines, qui ne sont jamais établies dans un meilleur ordre , que lorsque la vertu reconnue reçoit l'honneur qu'elle mérite 3. » D'ailleurs on ne peut douter qu'il ne soit digne d'un homme de bien, et d'édifier le prochain par l'exemple de sa vertu, et d'être non-seulement confirmé mais encore encouragé par le témoignage des autres. Mais surtout ceux que Dieu a mis dans les grandes nlaces, comme leur dignité n'a rien de plus relevé que cette glorieuse

bligation d'être l'exemple du monde , doivent souvent considérer ce que pense l'univers , dont ils sont le plus beau spectacle , et ce que

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