‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 96 sur 171 · III Reg. xv · texte numérisé non relu

III Reg. xv

se persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous, Chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant; renversons les remparts superbes de ces nouveaux Samaritains. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle l'établit. Prouvons t par le désordre même, qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable; et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celle de Samarie. C'est le dessein de ce discours que j'expliquerai plus à fond après que nous aurons imploré, etc.

Le théologien d'Orient, saint Grégoire de Nazîanze1, contemplant la beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique, l'appelle élégamment en sa langue, le plaisir et les délices de son Créateur. Il avoit appris de Moïse que ce divin architecte, à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice, en admiroit luimême toutes les parties : « Vidit Deus lucem quod esset bona 5 ; » « Dieu vit que la lumière étoit bonne : » qu'en ayant composé le tout, il avoit encore enchéri, et l'avoit trouvé « parfaitement beau : » « Et erant « valde bona3; » enfin qu'il avoit paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre onvrage. Où il ne faut pas s'imaginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels, lesquels, comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises, et craignent toujours pour l'événement, sont ravis que l'exécution les décharge du travail et les assure du succès. Mais Moïse regardant les choses dans une pensée plus sublime, et prévoyant en esprit qu'un jour les hommes ingrats nieroient la Providence qui régit le monde, il nous montre dès l'origine combien Dieu est satisfait de ce chef-d'œuvre de ses mains; afin que, le plaisir de le former nous étant un gage certain du soin qu'il devoit prendre à le conduire, il ne fût jamais permis de douter qu"il n'aimât à gouverner ce qu'il avoit tant aimé à faire, et ce qu'il avoit lui-même jugé si digne de sa sagesse.

Ainsi nous devons entendre que cet univers et particulièrement le genre humain est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables; et nous nous appliquerons aujourd'hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l'instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d'égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers, que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires.

Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde! Prêtez l'oreille, ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne. Car c'est lui qui vous enseignera dans cette chaire; et je n'entreprends aujourd'hui d'expliquer ses conseils profonds, qu'autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles.

1. Oral, xxxiv, tom. I, pag. 557. —2. Gènes, i, 4. — 3; Ibid., 31

SERMON SUR LA PROVIDENCE. 31 ï

Mais il nous importe peu , Chrétiens, de connoître par quelle sagesse nous sommes régis, si nous n'apprenons aussi à nous conformer à l'ordre de ses conseils. S'il y a de l'art à bien gouverner, il y en a aussi à bien obéir. Dieu donne son esprit de sagesse aux princes ' pour savoir conduire les peuples, et il donne aux peuples l'intelligence pour être capables d'être dirigés par ordre; c'est-à-dire qu'outre la science maîtresse par laquelle le prince commande, il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instruments de la conduite supérieure, et c'est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d'un État par la correspondance du chef et des membres.

Pour rétablir ce rapport dans l'empire de notre Dieu, tâchons de faire aujourd'hui deux choses. Premièrement, Chrétiens, quelque étrange confusion, quelque désordre même ou quelque injustice qui paroisse dans les affaires humaines, quoique tout y semble emporté par l'aveugle rapidité de la fortune, mettons bien avant dans notre esprit que tout s'y conduit par ordre, que tout s'y gouverne par maximes, et qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si prodigieuse incertitude. Secondement, venons à nous-mêmes, et après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d'une conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons, suivant la médiocrité de l'esprit humain, en premier lieu les ressorts et les mouvements, et ensuite l'usage et l'application de cette sublime politique qui régit le monde : et c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux que l'on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de !a perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être, ou l'essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l'ouvrage d'une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans notre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n'y avoit auparavant aucune apparence de forme humaine. C'est, ce me semble, Messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre.

J'ai vu, dit l'Ecclésiaste, un désordre étrange sous le soleil : « J'ai

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