Deut. xxxiv
vu que l'on ne commet pas ordinairement, ni la course aux plus vîtes, ni les affaires aux plus sages, ni la guerre aux plus courageux; mais que c'est le hasard et l'occasion qui donne tous les emplois, qui règle tous les prétendants : » « Nec velocium esse cursum , nec fcrXtim bellum;... sed tempus casumque in omnibus1. » J'ai vu, dit le même Ecclésiaste, que « toutes choses arrivent également à l'homme de bien et au méchant, à celui qui sacrifie et à celui qui blasphème : » « Quod universa seque eveniant justo et impio,... immolanti victimas et sacrificia contemnenti.... eadem cunctis eveniunt2. ■» Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée; mais de peur qu'il n'y ait rien d'assuré, quelquefois on voit au contraire l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau, et ne semble t-il pas que ces couleurs aient été jetées au hasard, seulement pour brouiller la toile ou le papier, si je puis parler de la sorte ?
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitôt qu'il n'y a point d'ordre : « il dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu, » ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : « Dixit insipiens in corde « suo : Non est Deus 2. » Mais arrêtez, malheureux, et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante. Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginez que désordre.
Oui, oui, ce tableau a son point, n'en doutez pas; et le même Ecclésiaste, qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l'endroit par où nous contemplerons l'ordre du monde. «J'ai vu, dit-il, sous le soleil l'impiété en la place du jugement, et l'iniquité dans le rang que devoit tenir la justice : » « Vidi sub sole in loco judicii im- « pietatem, et in loco justitiae iniquitatem 4. » C'est-à-dire, si nous l'entendons, l'iniquité sur le tribunal, ou même l'iniquité dans le trône où la seule justice doit être placée. Elle ne pouvoit pas monter plus haut ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvoit penser Salomon en considérant un si grand désordre? Quoi, que Dieu abandonnoit les choses humaines sans conduite et sans jugement? Au contraire, dit ce sage prince, en voyant ce renversement, a aussitôt j'ai dit en mon cœur : Dieu jugera le juste et l'impie, et alors ce sera le temps de toutes choses. » a Et dixi in corde meo : Justum in ima pium judicabit Deus, et tempus omnis rei tune erit4. »
Voici, Messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes : il découvre dans le genre humain une extrême confusion, il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit : il voit bien qu'il n'est pas possible que notre nature, qui est la seule que Dieu a faite à sa ressemblance, soit la seule qu'il abandonne au hasard; ainsi, convaincu par raison qu'il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes, et voyant
1, Eccles. îx, 11. - 2. Ibid., 2. 3. — 3. P*. LU, 1. — k. Ecoles, xn, i6. 5. Ibid., 17.
par expérience qu'il n'est pas encore établi, il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose à attendre. Et c'est ici, Chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu; c'est la grande maxime d'État de la politique du Ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité ; il nous introduit dans le monde, où il nous fait paroître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse; où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi? pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable; où Dieu, séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres, mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, « et alors, dit Salomon, ce sera le temps de chaque chose, » « et tempus omnis rei tune erit. »
Ouvrez donc les yeux, ô mortels; c'est Jésus -Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en saint Matthieu, chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième, dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel et la terre , et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édifice ? est-il rien de mieux pourvu que cette famille ? est-il rien de mieux gouverné que cet empire? Cette puissance suprême qui a construit le monde et qui n'y a rien fait qui ne soit très-bon , a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes qui sont immortels, elle a fait les terrestres qui sont périssables; elle a fait des animaux admirables par leur grandeur, elle a fait les insectes et les oiseaux qui semblent méprisables par leur petitesse ; elle a fait ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers, elle a fait les fleurs des champs qui se passent du matin au soir. Il y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté qui a donné l'être aux plus nobles, ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants ; et ces fleurs dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être , que Salomon dans toute sa gloire n'a rien de comparable à cet ornement. Vous, hommes qu'il a faits à son image, qu'il a éclairés de sa connoissance, qu'il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie , et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa Providence paternelle ne soient pas ouverts? « Nonne vos magis pluris estis illis1?» N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux? » Que s'il vous paroît quelque désordre, s'il vous semble que la récompense coure trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuive pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier Être : ses desseins, formés et conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années