In Psatm. lxti, n. 14, col
moire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les enfants d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles; et pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre l'Évangile, abattre sous son croissant la croix de Jésus-Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées; et que je considère d*ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cieux assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un présent de peu d'importance : ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs, et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parois peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit !
Mais peut-être que je m'oublie, et que je ne songe pas où je parle, quand j'appelle les empires et les monarchies un présent de peu d'importance : non, non, Messieurs, je ne m'oublie pas; non, non, je n'ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience; et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en cet endroit, de confier à sa conduite une si grande et. si noble partie du genre humain, pour la protéger par sa puissance. Mais je sais aussi, Chrétiens, que les souverains pieux, quoique dans l'ordre des choses humaines ils ne voient rien de plus grand que leur sceptre, rien de plus sacré que leur personne, rien de plus inviolable que leur majesté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu'ils possèdent seuls, au prix d'un royaume dans lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux, et qu'ils désirent même, s'ils sont chrétiens, de partager un jour avec leurs sujets, que la grâce de Jésus-Christ et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons : « Plus amant a. illud regnum in quo non timent habere consortes '. » Ainsi la foi de la Providence, en mettant toujours en vue aux enfants de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose : mais elle fait encore un plus grand effet; c'est de les délivrer de la crainte. Que craindroient-ils, Chrétiens? rien ne les choque, rien ne les offense, rien ne leur répugne.
Il y a cette différence remarquable entre les choses particulières et la cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres; le froid combat le chaud , et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle, qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout, ne trouve rien qui la combatte, parce que si les parties se choquent entre elles, c'est sans préjudice du tout; elles s'accordent avec le tout, dont elles font l'assemblage par leur discordance et leur contrariété. 11 seroit long, Chrétiens, de dé-
t. S. August., de Civil. Uei, lid. V, cap. xxiv, tom. VII, col. 141.
mêler ce raisonnement. Mais, pour en faire l'application, quiconque a des desseins particuliers, quiconque s'attache aux causes particulières; disons encore plus clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince, ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d'autres prétendants qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent : un ressort ne joue pas à temps, et la machine s'arrête; l'intrigue n'a pas son effet, ses espérances s'en vont enfumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur, à l'intrigue, mais à la cause première et fondamentale, â Dieu, à sa volonté, à sa providence, il ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui trouble ses desseins : au contraire tout concourt et tout coopère à l'exécution de ses desseins; parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint Apôtre ', à l'accomplissement de son salut : et son salut est la grande affaire; cest là que se réduisent toutes ses pensées : « Diligentibus Deum omnia « cooperantur in bonum2. »
S'appliquant de cette sorte à la Providence si vaste, si étendue, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, il s'étend et se dilate lui-même, et il apprend à s'appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités, il reçoit le présent du ciel avec soumission; et il honore la miséricorde qui lui fait du bien, en le répandant sur les misérables. S'il est dans l'adversité, il songe que « l'épreuve produit l'espérance 3 » que la guerre se fait pour la paix; et que si sa vertu combat, elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère, parce qu'il n'est jamais sans ressource. 11 croit toujours entendre le Sauveur Jésus qui lui grave dans le fond du cœur ces belles paroles : « Ne craignez point, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume *. » Ainsi, à quelque extrémité qu'il soit réduit, jamais on n'entendra de sa bouche ces paroles infidèles, qu'il a perdu tout son bien; car peut-il désespérer de sa fortune, lui à qui il reste encore un royaume entier, un royaume qui n'est autre que celui de Dieu ? Quelle force le peut abattre, étant toujours soutenu par une si belle espérance ?
Voilà quel il est en lui-même. Il ne sait pas moins profiter ae ce qui se passe dans les autres. Tout le confond et tout l'édifie; tout l'étonné et tout l'encourage. Tout le fait rentrer en lui-même, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice; autant la chute des uns que la persévérance des autres; autant les exemples de foiblesse que les exemples de force; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car s'il lance son tonnerre sur les criminels, le juste, dit saint Augustin5, vient laver ses mains dans leur sang; c'est-àdire qu'il se purifie par la crainte d'un pareil supplice. S'ils prospèrent visiblement, et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d'un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu, et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux mê-
i. LUC. XII, 32 — 2. Rom. VIII, 28. — 3. Ibid.. V, 4. — 4. LUC. XII 32. i. In Ps. lvii, n. 21, tom. IV, col. 556.
chants fortunés qui méprisent ie juste opprimé : 0 herbe terrestre, ô herbe rampante, oses-tu bien te comparer à l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure et que ti' conserves la tienne durant cette froide saison ! Viendra le temps d( l'été, viendra l'ardeur du grand jugement, qui te desséchera jusque la racine, et fera germer les fruits immortels des arbres que la pa tience aura cultivés. Telles sont les saintes pensées qu'inspire la foi d la Providence.
Chrétiens, méditons ces choses : et certes elles méritent d'être mé ditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune ni à ses pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour, tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira, Chrétiens, d'avoir vécu dans l'autorité, dans les délices, dans l'abondance, si cependant Abraham nous dit : Mon fils, tu as reçu du bien en ta vie, maintenant les choses vont être changées. Nulles marques de cette grandeur, nul reste de cette puissance. Je me trompe, j'en vois de grands restes et des vestiges sensibles; et quels? C'est le Saint-Esprit qui le dit : « Les puissants, dit l'oracle de la sagesse, seront tourmentés puissamment : » « Potentes potenter tormentapatientur '. » C'est-à-dire qu'ils conserveront, s'ils n'y prennent garde, une malheureuse primauté de peine à laquelle ils seront précipités par la primauté de leur gloire. Ah ! encore que je parle ainsi, « j'espère de vous de meilleures choses : » « Confidimus autem de vobis meliora2. » Il y a des puissances saintes : Abraham qui condamne le mauvais riche, a lui-même été riche et puissant; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble, modérée, soumise à Dieu, secourable aux pauvres : si vous profitez de cet exemple, vous éviterez le supplice du riche cruel, dont nous parle l'Évangile, et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham, et posséder avec lui les richesses éternelles.
SERMON POUR LE JEUDI DE LA IIe SEMAINE
DE CARÊME 3
« Mortuus est autem et dives. »
Le riche mourut aussi. Luc. xvi. 22.
Je laisse Jésus-Christ sur le Thabor dans les splendeurs de sa gloire, pour arrêter ma vue sur un autre objet moins agréable, à la vérité, mais qui nous presse plus fortement à la pénitence. C'est le mauvais