‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 98 sur 171 · Matth. vi · texte numérisé non relu

Matth. vi

ni des siècles qu'il voit passer devant lui comme des moments; et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous , mortels misérables , nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini se : enfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons, et tout ce que sa justice destine aux méchants : « Attendis dies tuos paucos, et diebus tuis paucis vis impleri omnia, it damnentur omnes impii, et coronentur omnes boni'.» Il ne seroit pas raisonnable : laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité; et bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : « Jungere aeternitati Dei . et cum illo aeternus isto 2. »

Si nous entrons, Chrétiens, dans cette bienheureuse liberté d'esprit, si nous mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l'éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai, Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchants; mais c'est qu'il a choisi son jour arrêté, où il fera paroître tout entier à la face de tout l'univers, quand le nombre des uns et des autres sera complet. C'est ce qui a fait dire à Tertullien ces excellentes paroles : a Dieu, dit-il, ayant remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discernement qui en est une condition nécessaire : » « Qui enim semel aeternum judicium destinavit post saeculi finem , non praecipitat discretionem. » a II se montre presque égal sur toute la nature humaine; et les biens et les maux qu'il envoie en attendant, sur la terre, sont communs à ses ennemis et à ses enfants : » « ^Equalis est intérim super omne hominum genus; et indulgens, et increpans, communia voluit esse et commoda profanis, et incommoda suis3. » Oui, c'est la vérité elle-même qui lui a dicté cette pensée. Car n'avez-vous pas remarqué cette parole admirable : Dieu ne précipite pas le discernement? Précipiter les affaires, c'est le propre de la foiblesse, qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins, parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s'y attacher. Mais Dieu qui est l'arbitre de tous les temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, qui connoît sa toute-puissance, et qui sait que rien ne peut échapper ses mains souveraines, ah! il ne précipite pas ses conseils. Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu'il faut. Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d'en avancer l'exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez, Chrétiens, que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement : pour

i. S Aug., In Pt. xci, n. 8, tom. IV, col. 986. — 2. Ibid. \ Apolog.} n. 41.

SERMON SUR LA PROVIDENCE. 3io

les autres, il sait où il !es attend; et le jour est marqué pour les punir : il ne s'émeut pas de leurs reproches, « quoniam prospicit quod veniet dies ejus1, » « parce qu'il voit que son jour doit venir bientôt. »

Mais cependant , direz-vous , Dieu fait souvent du bien aux méchants, il laisse souffrir de grands maux aux justes : et quand un tel désordre ne dureroit qu'un moment, c'est toujours quelque chose contre la justice. Désabusons-nous, Chrétiens, et entendons aujourd'hui la différence des biens et des maux : il y en a de deux sortes; il y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple, la maladie est un mal; mais qu'elle sera un grand bien, si vous la sanctifiez par la patience! la santé est un bien, mais qu'elle deviendra un mal dangereux en favorisant la débauche ! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature et du mal, et qui touchent à l'un ou à l'autre, suivant l'usage où on les applique.

Mais entendez, Chrétiens, qu'un Dieu tout-puissant a dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal, c'est la félicité éternelle; et qu'il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, tels que sont les supplices des réprouvés. La règle de sa justice ne permet pas que les méchants goûtent jamais ce bien souverain, ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes; c'est pourquoi il fera un jour le discernement : mais pour ce qui regarde les biens et les maux mêlés, il les donne indifféremment aux uns et aux autres.

Cette distinction étant supposée, il est bien aisé de comprendre que ces biens et ces maux suprêmes appartiennent au temps du discernement général, où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies, et que ces biens et ces maux mêlés sont distribués avec équité dans le mélange où nous sommes. Car il falloit certainement, dit saint Augustin2, que la justice divine prédestinât certains biens aux justes, auxquels les méchants n'eussent point de part, et de même qu'elle préparât aux méchants des peines dont les bons ne fussent jamais tourmentés : c'est ce qui fera dans le dernier jour un discernement éternel. Mais, en attendant ce temps limité, dans ce siècle de confusion où les bons et les méchants sont mêlés ensemble, il falloit que les biens et les maux fussent communs aux uns et aux autres, afin que le désordre même tînt les hommes toujours suspendus dans l'attente de la décision dernière et irrévocable.

Que le saint et divin Psalmiste a célébré divinement cette belle distinction de biens et de maux! J'ai vu , dit-il, dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueurs : « Calix in manu Domini vini meri plenus mixto. » Il y a premièrement le vin pur. « vini meri; » il y a secondement le vin mêlé, « plenus mixto; » enfin il y a la lie, « verumtamen fœx ejus non est exinanita5. » Que signifie ce vin pur? la joie de l'éternité, joie qui n'est altérée par aucun mal, mêlée d'au-

i. Ps. xxxvi, 13. — 2. In Ps. lv, n. 16, tom. I, col. 526. 3. Ps. LXXIV, 8, 9.

cune amertume. Que signifie cette lie, sinon le supplice des réprouvés, supplice qui n'est tempéré d'aucune douceur? Et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux, que l'usage peut faire changer de nature, tels que nous les éprouvons dans la vie présente? 0 la belle distinction des biens et des maux que le prophète a chantée! mais la sage dispensation que la Providence en a faite 1 Voici les temps du mélange, voici les temps de mérite, où il faut exercer les bons pour les éprouver, et supporter les pécheurs pour les attendre : qu'on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mêlés dont les sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent, mais ces temps de mélange finiront. Venez , esprits purs , esprits innocents , venez Doire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous, ô méchants endurcis, méchants éternellement séparés des justes, il n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de banquets, plus de jeux; venez boire toute l'amertume de la vengeance divine : « Bibent omnes peccatores terrée'. » Voilà, Messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable.

a O que vos œuvres sont grandes, que vos voies sont justes et véritables, ô Seigneur, Dieu tout-puissant! Qui ne vous loueroit, qui ne vous béniroit, ô Roi des siècles2! w qui n'admireroit votre providence, qui ne craindroit vos jugements? Ah! vraiment! « l'homme insensé n'entend pas ces choses, et le fou ne les connolt pas : « Vir insipiens non cognoscet, et stultus non intelliget haec3. r « 11 ne regarde que ce qu'il voit, et il se trompe : » « Haec cogitaverunt, et erraverunt4. » Car il vous a plu, ô grand architecte, qu'on ne vît la beauté de votre édifice qu'après que vous y aurez mis la dernière main ; et votre prophète a prédit que « ce seroit seulement au dernier jour qu'on entendroit le mystère de votre conseil : » « In novissimis diebus intelligetis consilium ejus 5. »

Mais alors il sera bien tard pour profiter a une connoissance si nécessaire : prévenons , Messieurs, l'heure destinée; assistons en esprit au dernier jour; et du marchepied de ce tribunal devant lequel nous comparoîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte, dans cette épouvante, dans ce silence universel de toute la nature, avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies, qui s'affermissoient dans le crime en voyant d'autres crimes impunis ! Euxmêmes au contraire s'étonneront comment ils ne voyoient pas que cette publique impunité les avertissoit hautement de l'extrême rigueur de ce dernier jour. Oui, j'atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance; les châtiments exemplaires qu'il exerce sur quelques-uns ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S'il punissoit ici tous les criminels, je croirois toute sa justice épuisée; et je ne vivrois pas en attente d'un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne l'aille attendre un grand

i. Ps. lxxiv, 9. —2. Apoc. xv, 3, 4. — 3. Ps. xci, 6—4. Sap. II. ui 5. Jerem. xxm, 20.

changement. Non, les choses ne sont pas encore en leur plî.ce fixe, elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souffre encore, quoique innocent; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos : ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être.^cet état est violent, et ne peut pas durer toujours. Ne vous j fiez pas, ô homme du monde; il faut que les choses changent. Et en effet admirez la suite : « Mon fils, lu as reçu des biens en ta vie, et Lazare aussi a reçu des maux. » Ce désordre se pouvoit souffrir' durant les temps de mélange, où Dieu préparoit un plus grand ouvrage; mais sous un Dieu bon et sous Un Dieu juste une telle confusion ne po'uvoit pas être éternelle. C'est pourquoi, poursuit Abraham, maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité; a nunc autem, » une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : « Nunc autem hic con- «r solatur, tu vero cruciaris. » Voilà, Messieurs, le conseil de Dieu exposé fidèlement par son Écriture : voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons faire; c'est par où je m'en vais conclure.

SECOND POINT

Quiconque est persuadé qu'une sagesse divine le gouverne, et qu'un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui paroll ni grand ni terrible que ce qui a relation à l'éternité : c'est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien, et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente.

Il ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a établi cette loi : qu'aucun n'auroit de part aux biens suprêmes, qui auroit trop admiré les biens médiocres. Car Dieu veut, dit saint Augustin, que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente, pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu'il réserve aux siècles à venir, pour faire la félicité de ses enfants : « Aliud est solatium captivorum « aliud gaudium liberorum '. » La sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons; ou pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : « Hœc « omnia tribuit etiam malis, ne magni pendantur a bonis, » dit saint Augustin 2.

Et certainement, Chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mé-

Page 1