XXX, 11. — 6. Is. XXX, li
nous, Seigneur, disoit autrefois le prophète, parce qu'il n'y a plus de saint sur la terre, et que les vérités sont diminuées par la malice des hommes : » « Diminutae sunt veritates» . >» Elles ne sont pas tout à fait éteintes, il y en a qui plaisent à quelques-uns; mais, par une audace effroyable, chacun les diminue à sa mode, chacun retranche ce qui lui déplaît. Les hommes se sont mêlés de mettre une distinction entre les vices : il y en a qu'on laisse dans l'exécration, comme la cruauté et la perfidie : il y en a qu'on veut rendre honnêtes; par exemple, ces passions douces, comme l'ambition, et ainsi des autres. Malheureux, qu'entreprenez-vous? « Jésus -Christ est -il divisé? > « Divisus est a Christus^?» celui qui commande la fidéUté n'a-t-il pas commandé la tempérance ? celui qui défend la cruauté n'a-t-il pas aussi défendu toutes ces douceurs criminelles? Pourquoi partagez-vous Jésus-Christ? pourquoi défigurez-vous sa doctrine par cette distinction injurieuse? que vous a fait l'Évangile, pour le déchirer de la sorte? « Quid dimi- «dias mendacio Christum ? totus veritas fuit'? » Est-ce donc que l'Évangile de Jésus-Christ n'est qu'un assemblage monstrueux de vrai et de faux, et qu'il en faut prendre une partie et rejeter l'autre? «Totus « veritas : » Il est tout sagesse, tout lumière, et tout vérité.
Mais, Chrétiens , que faut-il donc faire pour écouter fidèlement ce Maître céleste ? Le voici en un mot de saint Augustin dans le livre de ses Confessions : a Optimus minister tuus est, qui non magis iutuetur a hoc a te audire quod ipse voluerit, sed potius hoc velle quod a te a audierit *. » « Celui-là est votre serviteur véritable , qui s'approche de vous, ô Sauveur, non pas pour entendre ce qu'il veut, mais plutôt pour vouloir ce qu'il entend. » Parole vraiment sainte, vraiment chrétienne, et digne certainement d'être toujours présente à notre mémoire. C'est ainsi que vous devez écouter Jésus, comme un maître dont vous venez recevoir la loi, en désavouant humblement tout ce qui se trouve contraire à ses volontés : et si vous le faites, Messieurs, ô Dieu, quelle sera votre récompense? il fera un jour ce que vous voudrez, après que vous aurez fait ce qu'il veut; et si vous accomplissez ses préceptes, il accomplira ses promesses. C'est ce qui me reste à vous dire, et que je conclurai en peu de paroles.
TROISIÈME POINT
Saint Thomas, traitant de la nature du vœu*, établit cette différence entre le commandement et la promesse, que le commandement règle et détermine ce que les autres doivent faire à notre égard; et la promesse, au contraire, ce que nous devons faire à l'égard des autres. Ainsi, Messieurs, après avoir ouï à quoi la parole de Jésus- Vhrist nous oblige envers lui par les préceptes, il est juste que vous ?nlendiez à quoi il s'oblige envers vous par ses promesses. « Ipsum « audite ; » écoutez Jésus dans les promesses de son Évangile : et afin
i. P: II, 1. — î. I Cor. I, 13. — 3. Tert., de Ccwn. Chr., n. 5.
4. Ub. X. cap .ixvi. tom. I, col. 184. — 'j. 2.1. Ouaest. lxxxviii, art. 1
que vous entendiez quelle estime vous devez faire de cette promesse, concevez, s'il vous plaît, avec attention, Messieurs, dans quel ordre et par quelle suite Dieu s'engage à vous. Premièrement, il vous promet; secondement, pour vous rassurer, il confirme par serment toutes ses promesses : non content d'avoir engagé sa fidélité, il nous envoie son Fils du ciel en la terre, pour nous réitérer la même parole et nous persuader de sa bienveillance; et enfin pour nous ôter tout scrupule, il nous donne comme un avant-goût de la félicité qu'il nous a promise, dans la glorieuse transfiguration de Notre-Seigneur Jésus- Christ. C'est cette dernière circonstance qu'il nous faut examiner en peu de paroles.
C'étoit déjà une grande grâce qu'il eût plu à notre grand Dieu de s'engager à nous par des promesses : car, comme remarque très-bien le grand saint Thomas, a celui qui promet quelque chose, le donne déjà en quelque façon, en tant qu'il s'oblige à le donner : » « Qui Œ promittit, in quantum se obligat ad dandum, jam quodammodo adat*. » Il veut dire que celui qui nous a promis, encore qu'il ne nous mette pas par cette promesse dans une possession actuelle, néanmoins il s'est en quelque sorte dessaisi lui-même, en s'ôtant la liberté d'en disposer d'une autre manière. C'est pourquoi, dit le même saint Thomas, il paroît, par l'usage des choses humaines, qu'on rend grâces non-seulement à celui qui donne, mais encore à celui qui promet, quand il paroît agir de bonne foi; parce qu'encore que le bien que l'on nous promet ne soit pas encore à nous par une possession actuelle, il est déjà à nous par engagement; et que celui qui promet quelque chose, s'est déjà en quelque sorte dessaisi lui-même, en s'ôtant la liberté d'en disposer d'une autre manière. Par conséquent il faut avouer que Dieu, se liant à nous par ses promesses, nous donnait un merveilleux avantage.
Mais il fait en notre faveur quelque chose de bien plus grand dans la glorieuse transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il connolt notre dureté et notre cœur incrédule : il sait que la vie future ne nous touche pas; elle nous paraît éloignée, et cependant nos esprits grossiers, amusés ou emportés par les biens présents, ne connoissent pas les délices de ce bienheureux avenir. Que fera ce divin Sauveur? écoutez un conseil de miséricorde : « En vérité, en vérité, je vous le dis, il y en aura parmi vous, dit-il, qui ne goûteront point la mort, qu'ils n'aient vu le Fils de Dieu dans sa gloire et dans son royaume : » a Sunt de hic stantibus qui non gustabunt mortem, a donec videant Filium hominis venientem in regno suo ^ » Je veux aider vos sens, je veux soulager votre infirmité; si cette félicité que je vous promets vous semble trop éloignée pour vous attirer, je veux vous la rendre présente, je la ferai voir à quelques-uns de vous qui pourront en rendre témoignage aux autres. Peu de jours après avoir dit ces mots, il mène au Thabor trois de ses disciples 2; et comme il étoit en prière (car, mes Frères, c'est dans l'oraison que la gloire de
1. 2. 2. Quaest. Lxxxvm, art. v, ad 2 — 2. Matth. xvi, 28. — 3. Ibid. xvii. 1.
Dieu éclate sur nous), comme donc il étoit en prière, cette lumière infinie, qui étoit cachée sous l'infirmité de sa chair, perçant tout à coup ce nuage épais avec une force incomparable, « sa face éclata comme le soleil, et une blancheur admirable se répandit sur ses vêtements '. »
Voilà, mes Frères, une belle idée de la gloire qui nous est promise : car combien a-t-elle d'éclat, puisqu'elle efface le soleil même ! et combien est-elle abondante, puisque ayant rempli tout le corps, elle passe jusqu'aux vêtements ! Aussi Pierre, ravi d'un si beau spectacle, s'écrie transporté et tout hors de soi : a 0 Seigneur, qu'il fait bon ici, » et que je serai bienheureux si je ne perds jamais cette belle vue 1 a Bo- « num est nos hic esse ^. » Que s'il est si fort transporté de joie en voyant seulement la gloire du corps, que seroit-ce donc, Chrétiens, si Jésus lui découvroit celle de son âme? Mais s'il voyoit la beauté incompréhensible de son essence divine sans nuage, sans mélange, sans obscurité, et telle qu'elle est en elle-même, ô Dieu, quelle serait son extase ! Mais puisqu'il se croit si heureux de voir son maître en sa majesté, quoiqu'il n'a-it point encore de part à sa gloire, quel seroit son ravissement, s'il s'en voyoit revêtu lui-même! 0 mes Frères, écoutons Jésus, et laissons-nous toucher à ses promesses, qu'il nous rend déjà si sensibles. « Ipsum audite : » a Ecoutez-le, » écoutez la parole de sa promesse. Quelle est-elle ? la voici. Messieurs, telle qu'il l'a prononcée lui-même : « Qui perseveraverit usque in finem , hic salvus « erit'- 3D a Celui qui persévérera jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé.» Que veut dire cette parole? croyez sa promesse avec certitude, attendez l'effet avec patience.
Mais, hélas 1 qui le fait. Messieurs? qui se rend attentif à cette parole ? L'entendez-vous, ô hommes du monde, qui, enivrés par les biens présents, faites une raillerie de la vie future ? Ose:ai-je répéter dans cette chaire les discours que vous en tenez? Ah ! plutôt que Dieu, qui sonde les cœurs, vous mette devant les yeux vos sentiments. N'êtes-vous pas de ceux qui parlent ainsi dans le prophète Isaïe ? a Ah ! que le Seigneur se dépêche ; qu'il nous fasse voir bientôt son ouvrage, s'il veut que nous le croyions; qu'il nous fasse expérimenter quelque chose de ses desseins, et nous n'en douterons pas : » a Fesa tinet, et cito veniat opus ejus, ut videamus : et appropriet, et vect niât consilium sancti Israël, et sciemus illud *. » Reconnoissez aujourd'hui vos sentiments dans la bouche de ces impies. Ne pensez-vous pas tous les jours : Ah! qui nous dira des nouvelles de cet avenir qu'on nous promet! toujours attendre, toujours espérer, et cependant tout le présent nous échappe : « Festinet, et cito veniat opus ejus. » Le monde nous donne des plaisirs présents, et Dieu nous remet à une autre vie. a Festinet; » ah! qu'il se dépêche, qu'il ne nous rejette pas à un si long terme : nous ne pouvons pas attendre si loin : « i^to veniat opus ejus. » Ah ! loin de nous ces discours profanes, loin de nous ce langage impie : « Ipsum audile : > Écoutez Jésus dans la
1. Matth. xvu, 2. — 2. Ibid., xvii, 4. — 3. Ibid. x, 22. — 4. h. V, 19
parole de sa promesse; ne doutez pas, ne vous lassez pas: ah! ne doutez pas, Chrétiens, Dieu l'a dit, vous serez sauvés : a Hic salvus a erit. »»
Mais, Chrétiens, ne vous lassez pas; il faut persévérer jusques à la fin : « Qui perseveraverit usque in finem. » 0 justes, ô fidèles, ô enfants de Dieu, c'est ici la voix qu'il vous faut entendre. Où êtes-vous dans cette assemblée? Il y en a, je n'en doute pas : ah ! que nous ne soyons pas assez malheureux qu'il n'y ait point de justes dans un si grand peuple : ô justes, c'est à vous que je parle; je vous parle sans vous connoître; mais Dieu, que vous connoissez et qui vous connoît, saura bien porter ma voix dans vos cœurs : « Qui perseveraverit, hic «c salvus erit. » Oui, c'est la parole qu'il vous faut entendre : a Vox a. exultationis et salutis in tabernaculis justorum ' : » a Les cris d'allégresse et du salut se font entendre parmi les tentes des justes. » C'est cette parole dont il est écrit : a Mes brebis entendent ma voix^ » « C'est cette parole, dit saint Augustin, que nul des étrangers n'écoute, que nul des enfants ne rejette : » « Hanc vocem non negligit a proprius, non audit alienus^. » Plusieurs écoutent Jésus-Christ dans d'autres paroles ; mais que celle-ci est entendue de peu de personnes ! Celui-là est maintenant chaste, peut-être sera-t-il bientôt impudique : celui-là, lassé de ses crimes, les va expier par la pénitence, il écoute parler Jésus-Christ : mais, ô voix sacrée! ô parole de persévérance! il ne l'entend pas; la tentation s'élève, il succombe; l'occasion se présente, il s'y laisse aller. 0 parole de persévérance! il ne t'entend pas; néanmoins c'est le sceau de l'obéissance. Écoutez-la, ô enfants de Dieu, et ne perdez pas votre couronne. La tentation vous presse; ah! a persévérez jusques à la fin, parce que la tentation ne durera pas jusques à la fin : 3> « Persévéra usque in finem, quia tentatio non per- « severat usque in finem ♦. » Mais cet homme m'opprime par ses violences : a Et adhuc pusillum, et non erit peccator ^ ; » « Encore quelque peu de temps , et le pécheur ne sera plus. » Mais que ce délai est ennuyeux ! a: C'est l'infirmité qui vous fait paroltre long ce qui est si court : » ce Infirmitas facit diu videri quod cito est ^. » « Il nous semble long quand il se passe; mais lorsqu'il sera achevé, c'est alors que vous sentirez combien il étoit de peu de durée : » ce Hoc modicum lon- « gum nobis videtur, quoniam adhuc agitur : cum finitum fuerit, tune « sentiemus quam modicum fuerit '. »
Que si les promesses ne vous touchent pas, écoutez la parole de ses menaces : je n'en ai point parlé, parce que l'intention de Notre-Seigneur n'est pas de nous montrer aujourd'hui rien qui soit terrible. Il n'est venu apporter que le salut : « Non enim veni ut judicem munie dum * : » ce car je ne suis pas venu pour juger le monde. » Mais enfin, contraint par nos crimes, il nous fait avertir de fuir devant la colère
. 1. Ps. cxvn, 15. — 2. Joan. x, 27. 3. in Joan., tract, xlv, n. 13, tom. III, part. II, col. 600. — 4. Ibid.