‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 127 sur 221 · I. Nom. II. in Ad., tom. ix, pug. '2U · texte numérisé non relu

I. Nom. II. in Ad., tom. ix, pug. '2U

(laHs le monde. Par exemple est-il rien de plus injuste que de verser ie sang humain pour des injures particulières, et d'ôter par un même attentat un citoyen à sa patrie, un serviteur à son roi, un enfant à l'Église, et une âme à Dieu qu'il a rachetée de son sang? Et toutefois depuis que les hommes ont mêlé quelque couleur de vertu à ces actions sanguinaires, l'honneur s'y est attaché d'une manière si opiniâtre, que ni les anathèmes de l'Église, ni les lois sévères du prince, ni sa fermeté invincible, ni la justice rigoureuse d'un Dieu vengeur, n'ont point assez de force pour venir à bout de l'en arracher.

Il n'est rien de plus odieux que les concussions et les rapines : et toutefois ceux qui ont su s'en servir pour faire une belle dépense, qui paroît libéralité et qui est une damnable injustice, ont presque effacé Coûte cette honte dans le sentiment du vulgaire. Est-il rien de plus haïssable que la médisance, qui déchire impitoyablement la réputa- Vion du prochain ? Mais si peu qu'on l'appelle franchise de naturel et Jiberté qui dit ce qu'elle pense; ou, sans faire tant de façon, pour peu i^a'on la débite avec esprit, en sorte qu'elle divertisse, car c'est une grande vertu dans le monde que de savoir divertir, on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, il suffit qu'ils soient lancés avec art, ni combien les plaies sont mortelles, pourvu que les morsures soient ingénieuses.

L'impudicité même, c'est-à-dire la honte même, que l'on appelle brutalité quand elle court ouvertement à la débauche, si peu qu'elle s'étudie à se couvrir de belles couleurs de fidélité, de discrétion, de douceur, de persévérance, ne va-t-elle pas la tête levée, ne semblet-elle pas digne des héros? Ne perd-elle pas son nom d'impudieité, pour prendre celui de galanterie; et n'avons-nous pas vu le monde poli traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n'avoient point de telles attaches? Il est donc vrai, Chrétiens, que le moindre mélange de vertu trompeuse concilie de l'honneur au vice. Et il ne faut pas pour cela beaucoup d'industrie; le moindre mélange suffit, la plus légère teinture d'une vertu trompeuse et falsifiée impose aux yeux de tout le monde. Ceux qui ne se connoissent pas en pierreries sont dupés et trompés par le moindre éclat, et le monde se connoît si peu en vertu solide, que souvent la moindre apparence éblouit sa vue. C'est pourquoi il ne s'agit presque plus parmi les hommes d'éviter les vices; il s'agit seulement de trouver des noms spécieux et des prétextes honnêtes. Ainsi le nom et la dignité d'homme de bien se soutient plus par esprit et par industrie que par probité et par vertu; et l'on est en effet assez vertueux et assez réglé pour le monde , quand on a l'adresse de se ménager et l'invention de se couvrir.

Mais Dieu protecteur de la vertu ne souff'rira pas longtemps que le vice se fasse honorer sous cette apparence. Bientôt il découvrira toute sa laideur et ne lui laissera que sa seule honte. C'est de quoi lui-même se glorifie par la bouche de son prophète : « Discooperui Esau, reve- « lavi abscondita ejus, et celari noa poterit ' » a J'ai découvert Esaù,

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