‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 130 sur 221 · Matth. VI · texte numérisé non relu

Matth. VI

2. S. Chrysost., Bom. xrx, in Matth., o. 3, tom. VII, pag. 248.

3. Matth. VI, 3. — 4. In Matth., Hom. lxxi, tom. VII, pag. 698.

SERMON SUR l'HONNEUR. 307

De se montre qu'avec sa simple parure. Bien loin de vouloir surprendre les yeux par des ornements empruntés, elle cache même une partie de sa beauté naturelle : et le peu qu'elle en découvre avec retenue est tellement éloigné de tout artifice , qu'on voit bien qu'elle n'a pas dessein d'être regardée; mais plutôt d'inviter les hommes par sa modestie à glorifier le Père céleste : « ut videant opéra vestra bona, et glorifi- <L cent Patrem vestrum qui in cœlis est '. »

Voilà l'idée véritable de la vertu chrétienne : y a-t-il rien de plus sage ni de plus modeste? C'est ainsi qu'elle étoit faite, lorsqu'elle sortoit toute récente d'entre les mains des apôtres, formée sur les exemples de Jésus-Christ même. Alors la piété étoit véritable, parce qu'elle n'étoit p^o encore devenue un art; elle n'a voit pas encore appris à s'accommoder au monde, ni à servir au négoce des ténèbres : simple et innocente qu'elle étoit, elle ne regardoit que le ciel auquel elle prouvoit sa fidélité par l'humilité et la patience. La vaine gloire, dit saint Chrysostome*, vient gâter cette bonne éducation; elle entreprend de corrompre la pudeur de la vertu. Au lieu qu'elle n'étoit faite que pour Dieu, elle la pousse à rechercher les yeux des hommes. Ainsi cette vierge si sage et si retirée est sollicitée par cette impudente à des amours déshonnêtes : a Sic à lenâ corruptissimâ ad turpes hominum ce amores impellitur. » Fuyons, Messieurs, cet excès; et puisque tout le bien vient de Dieu , apprenons à lui rendre aussi toute la gloire. Car, comme dit excellemment le grand saint Fulgence, a encore que ce soit un orgueil damnable que de mépriser ce ' ue Dieu commande, c'est une audace bien plus criminelle de s'attribuer à soi-même ce que Dieu donne : » « Detestabilis est cordis hunxini superbia , quà facit tt homo quod Deus in hominibus damnât; sed illa detestabilior, quâ « sibi tribuit homo quod Deus hominibus donat». » Et si par le premier de ces attentats nous tâchons de nous soustraire à son empire, il semble que nous entreprenions par le second de nous égalera lui.

C'est , Messieurs , ce que Dieu lui-même reproche aux hommes orgueilleux en la personne du roi de Tyr, lorsqu'il lui adresse ces paroles par la bouche de son prophète Ézéchiel : « Voici ce qu'a dit le Seigneur Dieu : Ton cœur s'est élevé démesurément; et tu as dit, Je suis un Dieu; et quoique tu ne sois qu'un homme mortel, tu t'es fait un cœur de Dieu » par ton audace insensée : a Dixisti, Deus ego sum;... « cum sis homo et non Deus, et dedisti cor tuum quasi cor Dei^ » Peut-être aurez-vous peine à comprendre que l'esprit humain soit capable d'un si prodigieux égarement.

Mais, mes Frères, ce n'est pas en vain que le Saint-Esprit parle er ces termes; et il n'est que trop véritable que celui qui se glorifie eir lui-même, se fait en effet le cœur d'un Dieu. Car la théologie nous en< «eigne que comme Dieu est la source du bien et le centre de toute! choses, comme il est le seul sage et le seul puiss nt, il lui appartient, Chrétiens, de s'occuper de lui-même, de rapporter tout à lui-même,

I. Matth. V, 16. — 2. Loco inox rilalo. — 3. Ëp. vi, ad Thendor., pag. 169. ik. Ëzech. XXVIII, 2.

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de se glorifier en ses conseils, et de se confier en son bras victorieux et en sa force invincible. Quand donc une créature s'admire dans sa vertu, s'aveugle dans sa puissance, se plaît dans son industrie, s'occupe enfin toute entière de ses propres perfections, elle agit à la manière de Dieu; et malgré sa misère et son indigence, elle imite la plénitude de ce premier Être. En effet, cet homme capable qui règne dans un conseil et ramène tous les esprits par la force de ses discours, lorsqu'il croit que son raisonnement et son éloquence et non la main de Dieu a tourné les cœurs, ne dit-il pas tacitement : « Labia nostra « à nobis sunt^ : » a Nos lèvres sont de nous-mêmes; » et c'est nous qui avons trouvé ces belles paroles qui ont touché tout le monde? Et celui qui se persuade que c'est par son industrie qu'il s'est établi, et ne fait pas de réflexion sur la Providence divine qui l'a conduit par la main, ne dit-il pas avec Pharaon : « Meus est fluvius, et ego feci me- « metipsum';» a Tout ce grand domaine est à moi, je suis l'ouvrier de ma fortune, et je me suis fait moi-même? » Quiconque enfin s'imajine qu'il peut achever ses affaires par sa tête ou par son bras, sans remonter au principe d'où viennent tous les bons succès, se fait luimême uu Dieu dans son cœur, et il dit avec ces superbes : « C'est notre main vigoureuse qui a fait hautement ces choses : » « Manus a nostra excelsa '. »

Malheur à la créature qui, faisant le dénombrement de ce qui est nécessaire pour ses entreprises, ne compte pas avant toutes choses le secours de Dieu, et ne lui rapporte pas toute la gloire! Dieu se rit de ses vains conseils, et il les dissipe : car c'est lui dont il est écrit qu'il réprouve les desseins des peuples, qu'il confond quand il lui plaît les entreprises des grands*, et qu'il est terrible en conseils par dessus les enfants des hommes *. C'est lui qui élève , c'est lui qui abaisse ; c'est lui qui donne la gloire, c'est lui qui la change en ignominie; c'est lui qui prend Cyrus par la main, dit le prophète Isaïe*, qui fait marcher la terreur devant sa face et la victoire à sa suite, qui le mène triomphant par toute la terre, et qui abaisse à ses pieds toutes les puissances du monde. C'est lui-même qui, au moment ordonné, arrête toutes ses conquêtes et le précipite du haut de cette superbe grandeur par une sanglante défaite. C'est lui qui fait frapper par son ange un Hérode pour n'avoir pas donné la gloire à Dieu', qui renverse un Nicanor par une poignée de gens « qu'il regardoit comme rien , » « quos nuUos « existimaverat, » comme dit le texte sacré*; qui confond un Antiochus avec son armée par laquelle il croyoit pouvoir dominer aux flots ^e la mer : « qui sibi videbatur etiam fluctibus maris imperare^. » Et quand aurois-je fini, si j'entreprenois de vous raconter toutes les victoires de ce triomphateur en Israël et de ce Monarque du monde!

Tremblons donc sous sa main suprême, et mettons en lui seul toute notre gloire. La gloire que les hommes donnent n'a ni fondement ni

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