In Ps, Gxxzvi, n. 3, tom. IV, col
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jours nous nous flattons de cette pensée ; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que les îichesses guérissent l'avarice, ni que cette eau puisse étancher cette ■3oif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde, n'est ^as moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout manque; it je ne m'en étonne pas : car il faut entendre, Messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une afifection générale, mais que chaque petite partie attire une affection particulière; ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en ast comme des cheveux, qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Ainsi , chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette; au contraire, qu'elle est, du moins en ceci, et plus captive et plus engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent, et un plus grand poids qui l'accable. Te voilà donc, 6 homme du monde, attaché à ton propre bien avec un amour immense. Mais il se croiroit pauvre dans son abondance (de même de toutes les autres passions), s'il n'usoit de sa bonne fortune. Voyons quel est cet usage; et pour procéder toujours avec ordre, laissons ceux qui s'emportent d'abord aux excès; et considérons un moment les autres qui s'imaginent être modérés, quand ils se donnent de tout leur cœur aux choses permises.
Le mauvais riche de la parabole les doit faire trembler jusqu'au fond de l'âme. Qui n'a ouï remarquer cent fois que le Fils de Dieu ne nous parle ni de ses adultères, ni de ses rapines, ni de ses violences ? Sa délicatesse et sa bonne chère font une partie si considérable de son crime, que c'est presque le seul désordre qui nous est rapporté dans notre Évangile. « C'est un homme, dit saint Grégoire, qui s'est damné dans les choses permises, parce qu'il s'y est donné tout entier, parce qu'il s'y est laissé aller sans retenue : » tant il est vrai, Chrétiens, que ce n'est pas toujours l'objet défendu, mais que c'est fort souvent l'attache qui fait des crimes damnables : « Divitem ultrix ge- <£ henna suscepit, non quia aliquid iUicitum gessit, sed quia immodea rato usu totum se licitis tradidit '. » 0 Dieul qui ne seroit étonné, qui ne s'écrieroit avec le Sauveur : « Ah ! que la voie est étroite qui nous conduit au royaume' 1 » Sommes-nous donc si malheureux, qu'il y ait quelque chose qui soit défendu , même dans l'usage de ce qui est permis? N'en doutons pas. Chrétiens : quiconque a les yeux ouverts pour entendre la force de cet oracle prononcé par le Fils de Dieu : « Nul ne peut servir deux maîtres^; « il pourra aisément comprendre qu'à quelque bien que le cœur s'attache, soit qu'il soit défendu, soi^
1. Pant., part, m, cap. xxi -, tom. II, col. 67. — 2. Matth. vu, 14. i. Ibid , VI, u4.
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qu'il soit permis, s'il s'y donne tout entier, il n'est plus à Dieu; et ainsi qu'il peut y avoir des attachements damnables à des choses qui de leur nature seroient innocentes. S'il est ainsi. Chrétiens, et qui peut douter qu'il ne soit ainsi, après que la vérité nous en assure? ô grands! ô riches du siècle! que votre condition me fait peur, et que j'appréhende pour vous ces crimes cachés et délicats, qui ne se distinguent point par les objets, qui ne dépendent que du secret mouvement du cœur, et d'un attachement presque imperceptible! Mais tout le monde n'entend pas cette parole; passons outre, Chrétiens; et puisque les hommes du monde ne comprennent pas cette vérité, tâchons de leur faire voir le triste état de leur âme par une chute plus apparente.
Et certes il est impossible qu'en prenant si peu de soin de se retenir dans les choses qui sont permises, ils ne s'empoitent bientôt jusqu'^. ne craindre plus de poursuivre celles qui sont ouvertement défendues» Car, Chrétiens, qui ne le sait pas? qui ne le sent par expérience? notre esprit n'est pas fait de sorte qu'il puisse facilement se donner des bornes. Job l'avoit bien connu par expérience : ■ Pepigi fœdus cum se oculis meis ' : » « J'ai fait un pacte avec mes yeux de ne penser à aucune beauté mortelle. » Voyez qu'il règle la vue pour arrêter la pensée. Il réprime des regards qui pourroient être innocents, pour arrêter des pensées qui apparemment seroient criminelles : ce qui n'est peutêtre pas si clairement défendu par la loi de Dieu, il y oblige ses yeux par traité exprès. Pourquoi ? parce qu'il sait que, par cet abandon aux choses licites, il se fait dans tout notre cœur un certain épanchemeut d'une joie mondaine; si bien que l'âme, se laissant aller à tout ce qui lui est permis, commence à s'irriter de ce que quelque chose lui est défendu. Ah ! quel état ! quel penchant 1 quelle étrange disposition ! Je ?ous laisse à penser si une liberté précipitée jusqu'au voisinage du ^fice ne s'emportera pas bientôt jusqu'à la licence; si elle ne passera pas bientôt les limites, quand il ne lui restera plus qu'une si légère démarche. Sans doute, ayant pris sa course avec tant d'ardeur dans cette vaste carrière des choses permises, elle ne pourra plus retenir ses pas: et il lui arrivera infailliblement ce que dit de soi-même le grand saint Paulin : « Je m'emporte au delà de ce que je dois, pendant que je ne prends aucun soin de me modérer en ce que je puis : ■ a Quod non expediebat admisi, dum non tempero quod licebat 2. »
Après cela. Chrétiens, si Dieu ne fait un miracle, la licence des grandes fortunes n'a plus de limites : « Prodiit quasi ex adipe iniquia tas eorum* : » « Dans leur graisse, dit le Saint-Esprit, dans leur abondance, il se fait un fond d'iniquité qui ne s'épuise jamais. » C'est de là que naissent ces péchés régnants, qui ne se contentent pas qu'on les souffre ni même qu'on les excuse, mais qui veulent encore qu'on leur applaudisse. Car il y a, dit saint Augustin *, deux espèces de péchés : les uns viennent de la disette; les autres naissent de l'excès.
1. Joh. XXXI, l. —2. Epist. XXX. ad Sever., n. 3. — 3. Ps. Lxxn, 6. 4, Tn Ps. Lxxn, n. 12, tom. IV, col. 759.
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Ceux qui naissent du besoin et de la misère, ce sont des péchés ser- Tiles et timides : quand un pauvre vole, il se cache; quand il est découvert, il tremble; il n'oseroit soutenir son crime , trop heureux s'il le peut couvrir et envelopper dans les ténèbres. Mais ces péchés d'à bondance, ils sont superbes et audacieux, ils veulent régner; vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction : « Us veulent jouir, dit Tertuliien, de toute la lumière du jour et de toute la conscience du ciel : » « Delicta vestra et loco omni, et luce omni, et uni- « vsrsa cœh conscientia fruuntur'. »
Combien en avons-nous vu qui se plaisent de faire les grands par la licence du crime, qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris de toutes les lois, à qui la pudeur même semble indigne d'eux, parce que c'est une espèce de crainte! Ah ! si je pouvois vous ouvrir ici le cœur d'un Nabuchodonosor ou d'un Balthasar dans l'Histoire sainte, d'un Néron, d'un Domitien dans les histoires profanes, vous verriez avec horreur et tremblement c« que fait dans les grandes places l'oubli de Dieu, et cette terrible pensée de n'avoir rien sur sa tête. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtilisant, et renviant sur soi-même. De là naissent des vices inconnus, des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d'orgueil, qui n'ont point de nom : et tout cela se soutient à la face du genre humain. Pendant que tout le monde applaudit, on se résout facilement à se faire grâce : et dans cette licence infinie, on compte parmi ses vertus tous les péchés qu'on ne commet pas, tous les crimes dont on s'abstient. Et quelle est la cause de tous ces désordres? la grande puissance féconde en crimes, la licence, mère de tous les excès. « Vous avez dit : Je régnerai éternellement. Vous n'avez point fait de réflexion sur tout ceci, et vous ne vous êtes point représenté ce qui devoit vous arriver un jour : » a. Dixisti : In sempio ternum ero domina. Non posuisti haec super cor tuum, neque recorct data es novissimi tui *. » « Ces pécheurs hardis et superbes ne se cc«ntentent plus de penser le mal, ils s'en vantent, ils s'en glorifient : » a Cogitaverunt et locuti sunt nequitiam, iniiuitatem in excelso locuti o sunt'. » Remarquez ces paroles : « in excelso; » à découvert, en public, devant tout le monde. Parce qu'ils ont oublié Dieu, ils croient que Dieu les oublie, et qu'il dort aussi bien qu'eux : « Dixit enim in a corde SUD : Oblitus est Deus^ » L'impunité leur fait tout oser, ils ne pensent ni au jugement, ni à la mort même, jusqu'à ce qu'elle vienne, toujours inaprévue, finir l'enchaînement des crimes, pour commencer celui des supplices.
Car de croire que sans miracle l'on puisse en ce seul moment briser des liens si forts, changer des inclinations si profondes, enfin abattre d'un même coup tout l'ouvrage de tant d'années, c'est une folie manifeste. A la vérité, Chrétiens, pendant que la maladie arrête pour un peu de temps les atteintes les plus vives de la convoitise, je confesse
1. Ad. Nat.y lib. I, n. 16. — 2. la. xlvii, 7. — S. Ps. lxxu, 8. 4. Pt. IX. ?4.
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qu'il est facile de jouer par crainte le personnage d'un pénitent. Le cœur a des mouvements artificiels qui se font et se défont en un moment : mais ses mouvements véritables ne se produisent pas de la sorte. Non, non, ni un nouvel homme ne se forme pas en un instant, ni ces affections vicieuses si intimement attachées ne s'arrachent pas par un seul effort; car quelle puissance a la mort, quelle grâce extraordinaire, pour opérer tout à coup un changement si miraculeux? Peut-être que vous penserez que la mort nous enlève tout, et qu'on se résout aisément de se détacher de ce qu'on va perdre. Ne vous trompez pas, Chrétiens; plutôt il faut craindre un effet contraire; car c'est le naturel du cœur humain de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Considérez ce roi d'Amalec, tendre et délicat, qui, se voyant proche de la mort, s'écrie avec tant de larmes : œ Siccine séparât amara mors ' ? » « Est-ce ainsi que la mort amère sépare les choses ? » Il pensoit et à sa gloire et à ses plaisirs ; et vous voyez comme à la vue de la mort, qui lui enlève son bien, toutes ses passions émues et s'irritent et se réveillent. Ainsi la séparation augmente l'attache d'une manière plus obscure et plus confuse, mais aussi plus profonde et plus intime; et ce regret amer d'abandonner tout, s'il avoit la liberté de s'expliquer , on verroit qu'il confirme par un dernier acte tout ce qu;. s est passé dans la vie, bien loin de le rétracter. C'est, Messieurs, ce qui me fait craindre que ces belles conversions des mourants ne soient que sur la bouche ou sur le visage, ou dans la fantaisie alarmée, et non dans la conscience.
Par conséquent, Chrétiens, ne nous laissons point abuser à ses belles conversions des mourants , qui peignant et sur les yeux et sur le visage, et même, pour mieux tromper, dans la fantaisie alarmée, l'imiage d'un pénitent, font croire que le cœur est changé : car une telle pénitence , bien loin d'entrer assez avant pour arracher l'amour du monde, souvent, je ne crains pas de le dire, elle est faite par l'amour du monde. La crainte de mourir fait qu'il tâche d'apaiser Dieu par la seule espérance de vivre; et comme il n'ignore pas que la justice divine se plaît d'ôter aux pécheurs ce qu'ils aiment désordonnément, il feint de se détacher, il ne méprise le monde que dans l'appréhension de le perdre : ainsi, par une illusion terrible de son amour-propre, il se force lui-même à former dans l'esprit, et non dans le cœur, des actes de détachement que son attache lui dicte. 0 pénitence impénitente! ô pénitence toute criminelle et toute infectée de l'amour du monde 1 avec cette étrange pénitence, cette âme malheureuse sort de son corps, toute noyée et toute abîmée dans les afiections sensuelles. Ahl démons, ne cherchez point d'autres chaînes pour la traîner dans l'abîme; ses chaînes sont ses passions : ne cherchez point dans cette âme ce qui jpeut servir d'aliment au feu étemel; elle est toute corporelle, toute pétrie, pour ainsi dire, de chair et de sang : pourquoi? parce qu'ayant commencé si tard l'oavrage de son détachement, h temps lui a manqué poui' l'accomplir.