SERMON SUR L'IMPÉNITENCE FINALE
DEUXIÈME POINT
L'un des plus grands malheurs de la vie mondaine, c'esl qu'elle est toujours empressée. J'entends dire tous les jours aux hommes du monde qu'ils ne peuvent trouver de loisir; toutes les heures s'écoulent trop vite, toutes les journées finissent trop tôt; et dans ce mouvement étemel, la grande affaire du salut, qui est toujours celle qu'on remet, ne manque jamais de tomber toute entière au temps de la mort, avec tout ce qu'elle a de plus épineux.
Je trouve deux causes de cet embarras : premièrement nos prétentions, secondement notre inquiétude. Les prétentions nous engagent et nous amusent jusqu'au dernier jour : cependant notre inquiétude, c'est-à-dire l'impatience d'une humeur active et remuante, est si féconde en occupations, que la mort nous trouve encore empressés dans une infinité de soins superflus.
Sur ces principes, ô hommes du monde, venez, que je vous raconte votre destinée. Quelque charge que l'on vous donne, quelque établissement que l'on vous assure, jamais vous ne cesserez de prétendre : ce que vous croyez la fin de votre course, quand vous y serez arrivés, vous ouvrira inopinément une nouvelle carrière. La raison , Messieurs, la voici : c'est que votre humeur est toujours la même, et que la facilité se trouve plus grande. Commencer, c'est le grand travail à mesure que vous avancez, vous avez plus de moyens de vous avancer : et si vous couriez avec tant d'ardeur lorsqu'il falloit grimper par des précipices, il est hors de la vraisemblance que vous vous arrêtiez tout à coup quand vous aurez rencontré la plaine. Ainsi tous les présents de la fortune vous seront un engagement pour vous abandonner tout h fait à des prétentions infinies.
Bien plus, quand on cessera de vous donner, vous ne cesserez pas de prétendre. Le monde, pauvre en effets, est toujours magnifique en promesses; et comme la source des biens se tarit bientôt, il seroit tout à fait à sec, s'il ne savoit distribuer des espérances. Et est-il homme. Messieurs, qui soit plus aisé à mener bien loin, qu'un qui espère, parce qu'il aide lui-même à se tTomper?Lemoindre jour dissipe toutes ses ténèbres, et le console de tous ses ennuis : et quand même il n'y a plus aucune espérance, la longue habitude d'attendre toujours, que l'on a contractée à la cour, fait que l'on vit toujours en attente, et que l'on ne peut se défaire du titre de poursuivant, sans lequel on croiroit n'être plus du monde. Ainsi nous allons toujours tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance; et avec cette espérance, quelle involution d'affaires épineuses; et à travers de ces affaires et de ces épines, que de péchés, que d'injustices, que de tromperies, que d'iniquités enlacées : t Vae, qui trahitis iniquitatem in « funiculis vanitatisM » ■ Malheur à vous, dit le prophète, qui traînez tant d*iniquité9 dans les cordes de la vanité I » o'est-k-dire, si je
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ne me trompe, tant d'affaires iniques dans cet enchaînement infini d vos espérances trompeuses.
Que dirai-je maintenant, Messieurs, de cette humeur inquiète, curieuse de nouveautés, ennemie du loisir, et impatiente du repos ?d'oil viânt qu'elle ne cesse de nous agiter et de nous ôter notre meilleui bien, en nous engageant d'affaire en affaire, avec un empressement qui ne finit pas? Une maxime très-véritable, mais mal appliquée, nous jette dans cet embarras : la nature même nous enseigne que la vie est dans l'action. Comme donc les mondains, toujours dissipés, ne connoissent pas l'efficace de cette action paisible et intérieure qui occupe l'âme en elle-même, ils ne croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit; de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse; ils s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites, qui ne leur laisse pas un moment à eux. Ils se sentent eux-mêmes quelquefois pressés, et se plaignent de cette contrainte : mais. Chrétiens, ne les croyez pas : ils se moquent, ils ne savent ce qu'ils veulent. Celui-là qui se plaint qu'il travaille trop, s'il étoit délivré de cet embarras, ne pourroit souffrir Bon repos : maintenant les journées lui semblent trop courtes, et alors son grand loisir lui seroit à charge : il aime sa servitude; et ce qui lui pèse lui plaît; et ce mouvement perpétuel, qui l'engage en mille contraintes, ne laisse pas de le satisfaire, par l'image d'une liberté errante. Gomme un arbre, dit saint Augustin, que lèvent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches, bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant, et le jette tantôt d'un côté, tantôt d'un autre avec une grande inconstance; vous diriez toutefois que l'arbre p'égaye par la liberté de son mouvement : ainsi, dit ce grand évêque, encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable, étant presque toujours contraints de céder aux divers emplois qui les poussent comme un vent; toutefois ils s'imagment jouir d'un certain iir de liberté et de paix, en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains : « Tanquam olivae pendentes in arbore, ducentibus c ventis, quasi quadam iibertate aurae perfruuntur vago quodam desi- « derio suo '. »
Voilà, si je ne me trompe, une peinture assez naturelle de la vie du monde et de la vie de la cour. Que faites-vous cependant, grand homme d'affaires, homme qui êtes de tous les secrets, et sans lequel cette grande comédie du monde manqueroit d'un personnage nécessaire; que faites-vous pour la grande affaire, pour l'affaire de l'éternité? C'est à l'affaire de l'éternité que doivent céder tous les emplois; c'est à l'affaire de Téternité que doivent servir tous les temps. Ditesmoi, en quel état est donc cette affaire? Ah ! pensons-y, direz-vous ? Vous êtes donc averti que vous êtes malade dangereusement, puisque vous songez enfin à votre salut. Mais, hélas! que le temps est court pour démêler une affaire si enveloppée, que celle de vos comptes et de votre vie! Je ne parle point en ce lieu, ni de votre famille qui
i. S> Aug., in Ps. ozzzvi, n. 9, tom. IV, col. 1518.