‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 137 sur 221 · PfO© XXX · texte numérisé non relu

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332 SERMON SUR L'iMPÉNITENCE FINALE.

Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que l'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L aise, la joie, l'abondance, remplissent l'âme de telle sorte, qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source delà compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes; c'est ici que l'esprit du monde paroît le plus opposé à l'esprit du christianisme : car qu'est-ce que Tesprit du christianisme? esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe. a Tu as dit en ton cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre : » a Dixisti in corde tuo : Ego sum, et a praeter me non est alter *. » Je suis, il se fait un Dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit : « Je suis celui qui est'. » Je suis; il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi, et tenant tout le reste dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.

Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vous-même, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur la paille, et qui n'a pas un drap pour sa sépulture : car en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile ? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés sont les seuls qui seroient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendroient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? Ah! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieroient Dieu pour vous : les bénédictions qu'ils auroient données, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feroient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante; leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée vous auroient béni; leurs saints anges veilleroient autour de votre lit comme des amis officieux; et ces médecins spirituels consulteroient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais

* la. XLvn, 10. — 2. Exod. ni. 14.

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fOus avez aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant eux mêmes sans miséricorde.

Voici, Messieurs, un grand spectacle : venez considérer les saint? anges dans la chambre d'un mauvais riche mourant. Oui , pendant que les médecins consultent l'état de sa maladie, et que sa tamille tremblante attend le résultat de la conférence, ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux ; « Curavimus Babylonem, a et non est sanata > : » « Nous avons soigné cette Babylone, et elle ne s'est point guérie. » Nous avons traité diligemment ce riche cruel; que d'huiles ramollissantes, que de douces fomentations nous avons mises sur ce cœur! et il ne s'est pas amolli, et sa dureté ne s'est pas fléchie; tout a réussi contre nos pensées, et le malade s'est empiré parmi nos remèdes. « Laissons-le là, disent-ils; retournons à notre patrie, d'où nous étions descendus pour son secours : » « Derelinqua- « mus eum, et eamus unusquisque in terram suam ^. » Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d'un réprouvé ? La dureté de son cœur a endurci contre lui le cœur de Dieu : les pauvres l'ont déféré à son tribunal; son procès lui est fait au ciel; et quoiqu'il ait fait largesse en mourant des biens qu'il ne pouvoit plus retenir, le ciel est de fer à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde ; « Pervenit judi- « cium ejus usque ad cœlos '. » Considérez, Chrétiens, si vous voulez mourir dans cet abandon; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les cris de reproche que feront contre vous les pauvres, écoutez les cris de la misère.

Ah! le ciel n'est pas encore fléchi sur nos crimes. Dieu sembloit s'être apaisé en donnant la p lix à son peuple; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur : il nous a donné la paix, et luimême nous fait la guerre : il a envoyé contre nous, pour punir notre ingratitude, la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante, je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature qui semble nous menacer de quelques suites funestes, si nous n'apaisons sa colère. Et dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir : vérité constante, publique, assurée. 0 calamité de nos jours! quelle joie pouvons-nous avoir? faut-il que nous voyions de si grands malheurs? et ne nous semble-t-il pas qu'à chaque moment tant de cruelles extrémités que nous savons, que nous entendons de toutes parts, nous reprochent devant Dieu et devant les hommes ce que nous donnons à nos sens, à notre curiosité, à notre luxe? Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question; et n^us sommes réduits à ces cas extrêmes où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent, d'un commun accord, que si l'on n'aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sang, de son àme, de tous les excès où la fureur de la faim et du désespoir le précipite.

t. Jer»m. li, 9. — 2. Ibid. — 3. Ibid.

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