Rom. vn
« Inclusum se sentit diffîcultate vitiorum, et quasi muro impossibilî- Œ tatis erecto portisque clausis, qua évadât non invenit'. »
En cet état, Chrétiens, s'il nous reste quelque connoissance de ce que nous sommes, quelle pitié devons-nous avoir de notre misère? Car encore, si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attachons à eux, peut-être que notre aveuglement auroit quelque excuse. Mais n'est-ce |pas la chose du monde la plus déplorable, que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu'ils aient une telle force pour nous entraîner , et nous aucune pour les retenir; enfin, que notre attache soit si violente, que nous soyons si fidèles à ces trompeurs, et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue 1 car qu'y a-t-il de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes vicieuses d'aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale, de les perdre sans retour et sans espérance ?
Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents; c'est alors, c'est alors, mes Frères, qu'au défaut de notre misère, notre propre repos nous doit faire horreur. Car ce n'est pas en vain quMl est écrit : « Illuminez mes yeux, ô Seigneur, de peur que je ne m'endorme dans la mort' » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit : a Ils passent leurs jours en paix, et descendent en un moment dans les enfers^. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit, et que le Sauveur a prononcé dans son Evangile : « Malheur à vous qui riez car vous pleurerez* ! » En effet, si ceux qui rient parmi leurs péchés peuvent toujours conserver leur joie et en ce monde et en l'autre, ils l'emportent contre Dieu et bravent sa toute-puissance. Mais comme Dieu est le maître, il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissements éternels; et ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu'ils pleurent moins maintenant. Ouvrez donc les yeux, ô pécheurs 1 vo-yez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis, parmi quels flots et quelles tempêtes vous croyez être en sûreté, enfin parmi quels malheurs et dans quelle servitude vous viviez contents! G qu'il vous serait peut-être utile que Dieu vous éveillât d'un coup de sa main, et vous instruisit par quelque affliction! Mais, mes Frères, je ne veux point faire de pareils souhaits, et je vous conjure au contraire de n'obliger pas le Tout-Puissant à vous faire ouvrir les yeux par «quelque revers; prévenez de vous-mêmes sa juste fureur; craignez le retour du siècle à venir, et le funeste changement dont Jésus-Christ ▼eus menace; et, de peur que votre joie ne se change en pleurs, cherchez dans la pénitence, avec le prodigue, une tristesse qui se change en joie : c'est par où je m'en vais conclure.
1. In Pt. cvr, n. 5, tom. IV, col. 1206. — 2. Ps. xn, 4. — 3. Job. ixi, 18. 4. Luc. VI, 25.
SECOND POINT
Nous lisons dans l'Histoire sainte, c'est au premier livre d'Esdras^ que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem, que l'armée assyrienne avoit détruit, le peuple mêlant ensemble le triste souvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement, une partie poussoit en l'air des accents lugubres, l'autre faisoit retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance; en telle sorte, dit l'auteur sacré, « qu'on ne pouvoit distinguer les gémissements d'avec les cris d'allégresse : » « Nec poterat quisquam agnoscere vocem clamoris lae- « tantium, et vocem fletus populi ^ » Ce mélange mystérieux de douleur et de joie est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'âme déchue de la grâce voit le temple de Dieu renversé en elle.
Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage ; c'est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur, pour en faire un temple d'idoles. Elle pleure, elle gémit, elle ne veut point recevoir de consolation ; mais au milieu de ses dou< leurs, et pendant qu'elle fait couler un torrent de larmes, elle voi( que le Saint-Esprit, touché de ses pleurs et de ses regrets, commence à redresser cette maison sainte, qu'il relève l'autel abattu, et rend enfin le premier honneur à sa conscience, où il veut faire sa demeure; en sorte qu'elle trouvera dans le nouveau sanctuaire une retraite assurée, dans laquelle elle pourra vivre heureuse et tranquille, sous la paisible protection de Dieu qui y fera sa demeure. Que jugez-vous, Chrétiens, de cette sainte tristesse? Une âme, à qui ses douleurs procurent une telle grâce, n'aimera-t-elle pas mieux s'affliger de ses péchés, que de vivre avec le monde ? et ne faut-il pas s'écrier ici avec le grand saint Augustin : a Que celui-là est heureux, qui est malheureux de cette sorte ! » « Quam felix est, qui sic miser est * ! »
C'est ici que je voudrois pouvoir ramasser tout ce qu'il y a de plus efficace dans les Écritures divines, pour vous représenter dignement ces délices intérieures, ce fleuve de paix dont parle Isaïe ^, cette paix du Saint-Esprit , enfin ce calme admirable d'une bonne conscience. Il est malaisé, mes Frères, de faire entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde; mais nous tâcherons toutefois comme nous pourrons de leur en donner quelque idée.
Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, Chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours, et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la cour,
i. / Esdr. m, 13. — 2. In Ps. xzzvn, a. 2, tom. IV, col. 294.