Philemon
2. Premier Sermon pour le 3^ dimanche de Carême, prêché à la cour, sur l'amour des plaisirs.
matière si vaste. Tout me paroît important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu, arrêtez mon choix sur ce qui sera le plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez- moi les lumières de votre Esprit saint, par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec l'ange, en disant, « Ave, » etc.
Depuis notre ancienne désobéissance, il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avoit répandu de joie véritable pendant l'innocence des commencements; si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux, et une illusion de peu de durée. Le sage l'a bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : « Risus dolore miscebitur, et extrema gaudii luctus occupât'.» « Le ris sera mêlé de douleur, et les joies se termineront en regrets. » C'est connoître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs -, et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j'ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs, puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu'ils passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine, pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions, il renonce aux commodités et à la douceur de sa maison paternelle , et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès, ses profusions, cette vie voluptueuse qu'il a embrassée, !e réduisent à la servitude, à la faim, et au désespoir. Ainsi vous voyez. Messieurs, que ses joies se tournent bientôt en une amertume finie : * Extrema gaudii luctus « occupât. » Mais voici un autre changement, qui n'est pas moins remarquable : la longue suite de ses malheurs l'ayant fait rentrer en luimême, il retourne enfin à son père, repentant et affligé de tous ses désordres; et reçu dans ses bonnes grâces, il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avoient fait perdre. Étranges vicissitudes ! Plongé par ses plaisirs déréglés dans un abîme de douleurs, il rentre par sa douleur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence; et c'est ce qui me donne lieu. Chrétiens, de vous faire voir aujourd'hui, dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue, ces deux vérités importantes : les plaisirs, sources de douleurs; et les douleurs, sources fécondes de nouveaux plaisirs C'est le partage de ce discoure; et le sujet de vos attentions.
l. Prox. XI, la.
336 SERMON SUR l' AMOUR DES PLAISIRS.
PREMIER POINT
L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jé.-us-Christ souffriront persécution : » a Omnes qui pie a Yolunt vivere in Christo Jesu, persecutionem patientur '. » L'Église étoit encore dans son enfance, et déjà toutes les puissances du monde s'armoient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu'elle ne fut persécutée que par les tyrans ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfants étoit soi-même son persécuteur. Pendant qu'on afiîchoit à tous les poteaux et dans toutes les places publiques des sentences et des proscriptions contre les fidèles, eux-mêmes se condamnoient d'une autre sorte. Si les empereurs les exiloient de leur patrie, tout le monde leur étoit un exil; ils s'ordonnoient à eux-mêmes de ne s'attacher nulle part, et de n'établir leur domicile en aucun pays de la terre. Si on leur ôtoit la vie par violence, eux-mêmes s'ôtoient les plaisirs volontairement. Et Tertullien a raison de dire que cette sainte et innocente persécution aliénoit encore plus les esprits que l'autre : a Pluresinvea nias, quos magis periculum voluptatis quam vitae avocetab hacsecta, a cum alla non sit et stulto et sapienti vitae gratia, nisi voluptas'. » C'est-à-dire, qu'on s'éloignolt du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs, que par celle de perdre la vie, qu'on n'aimoit autant n'avoir pas, que de l'avoir sans goût et sans agrément : c'est-àdire, que si l'on craignoit les rigueurs des empereurs contre l'Église, on craignoit encore davantage la sévérité de sa discipline contre ellemême; et que plusieurs se seroient exposés plus facilement à se voir ôter la vie, qu'à se voir arracher les plaisirs, sans lesquels la vie leur est ennuyeuse.
Ce martyre. Messieurs, ne finira point; et cette sainte persécution par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens, doit durer autant que l'Église. La haine aveugle et injuste quavoient les grands du monde contre l'Évangile a eu son cours limité, et le temps l'a enfin tout à fait éteinte; mais la haine des chrétiens contre eux-mêmes et contre leur propre corruption doit être immortelle, et c'est elle qui fera durer jusques à la fin des siècles ce martyre vraiment merveilleux, où chacun s'immole soi-même, où le persécuteur et le patient sont également agréables, où Dieu d'une même main soutient celui qui soufïre, et couronne celui qui persécute. C'est ce qu'il est aisé de prouver par l'Évangile; car il nous dit que pour suivre Jésus-Christ il faut se renoncer soi-même, et porter sa croix tous les jours : a ToUat crucem suam quotidie^; » non quelques heures, quelques jours, quelques mois, quelques années, mais tous les jours. Et ce n'est pas seulement aux religieux et aux solitaires que Jésus- Christ parle ainsi; mais son discours s'adresse à tous les chrétiens sans distinction : «< Dicebat autem ad omnes* : t> « Il dit à tous d'entrer par la porte étroite, parce que la porte de la perdition est large, que
1. // Tim. m, 12. — 2. Spectac. n. 2. — i. Ltic. ix, 23. — 4. Ibid.
le chemin qui y mène est spacieux, et qu'il y en a beaucoup qui y entrent : » « Intrate per angustam portam , quia lata porta et spatiosa « via est quae ducit ad perditionem, et muiti sunt qui intrant per « eam'. » Aussi s'écrie-t-il avec étonnement : « Que la porte de la vie est peme, que la voie qui y mène est étroite, et qu'il y en a peu qui la trouvent! » « Quam angusta porta et arcta via est quae ducit ad via tam; et pauci sunt qui inveniunt eamM » Et remarquez qu'il ne dit pas que la voie qui mène à la perfection est étroite, mais que la voie qui mène à la vie est étroite. Et encore avertit-il les fidèles a de faire effort pour entrer par la porte étroite; car je vous assure, leur dit-il, que plusieurs chercheront à y entrer, et ne le pourront : » « Conten- « dite intrare per angustam portam, quia multi, dico vobis, quœrent « intrare, et non poterunt». »
Je n'ignore pas, Chrétiens, que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de l'Évangile. Ils veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort au prochain; mais ils ne peuvent comprendre que l'on mette de la vertu à se priver des plaisirs; et les bornes qu'on nous prescrit de ce côté-là leur semblent insupportables. Mais s'il n'étoit mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de l'Évangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facilité pourrois-je vous faire voir qu'il étoit absolument nécessaire que Dieu réglât par ses saintes et douces lois toutes les parties de notre conduite; que lui, qui nous a prescrit l'usage que nous devons faire de nos biens, ne devoit pas négliger de nous enseigner celui que nous devons faire de nos sens; que si, ayant égard à la foiblesse des sens, il leur a donné quelques plaisirs, aussi, pour honorer la raison, il fallûit y mettre des bornes, et ne livrer pas au corps l'homme tout entier, à la honte de l'esprit.
Et certainement. Chrétiens, il ne faut pas s'étonner que Jésus- Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes l'amour des plaisirs, puisque, sous prétexte d'être nos amis, ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemis, disoit sagement cet ancien*, ce sont les flatteurs; et j'ajoute avec assurance, que les pires de tous les flatteurs, ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers, où ne nous mènent-ils pas par leurs flatteries? Quelle honte, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes, quels dérèglements dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps n'ont pas été introduites par l'amour désordonné des plaisirs? Ne voyons-nous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensu ilité que parles disgrâces, plus de familles divisées et troublées dans leur repos ;»ar les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux, plus d'hommes immolés avant le temps èi la m ^rt par les plaisirs que par les violences et par les combats? Les tyrans, dont nous parlions tout à l'heure, ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Us ont amené dans le monde des
1. Matth. \ïu 13, d. — 2. Ibid. — 3- Luc. xni, 24. 4. Q. Curt., ILb. VLU, oap. v et viii.
maux inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent, d'un commun accord, que ces funestes complications de symptômes et de maladies, qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairement combien il étoit juste de nous obliger d'en être les persécuteurs, puisqu'ils sont eux-mêmes, en tant de façons , les plus cruels persécuteurs de la vie humaine ?
Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes : parlons de ceux qu'ils font à nos âmes, dont le cours est inévitable. La source de tous les maux, c^est qu'ils nous éloignent de Dieu, pour lequel, si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. Or, mes Frères, Dieu est esprit, et ce n'est que par l'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous marchons dans la région des sens, plus nous nous éloignons de notre demeure natale, et plus nous nous égarons dans une terre étrangère?
Le prodigue nous le fait bien voir; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit dans notre évangile, qu'en sortant de la maison de son père, a il alla dans une région bien éloignée : » « Peregre profectus est in a regionem longinquam '. » Ce fils dénaturé, et ce serviteur fugitif, qui quitte pour ses plaisirs le service de son maître, fait deux étranges voyages : il éloigne son cœur de Dieu, et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n'éloigne tant notre cœur de Dieu, que l'attache aveugle aux joies sensuelles; et si les autres passions peuvent rem* porter, c'est celle-ci qui l'engage, et le livre tout à fait. Dieu n'est plus dans ton cœur, homme sensuel; l'idole que tu encenses, c'est le Dieu que tu adores. Mais tu feras bientôt une seconde démarche. Si Dieu n'est plus dans ton cœur, bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire, trop complaisante à ce cœur ingrat, l'effacera bientôt d'elle-même de ton souvenir. En effet, ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l'esprit, que les saintes vérités de Dieu et ses justes jugements n'y ont plus de place ? « Auferuntur judicia tua à « facie ejus'. Dieu éloigné de notre cœur. Dieu éloigné de notre pensée; ô le malheureux éloignement ! ô le funeste voyage! Où êtes-vous, ô prodigue? combien 'éloigné de votre patrie; et en quelle basse région avez-vous choisi votre demeure !
David s'étoit autrefois perdu dans cette terre étrangère; il en est revenu bientôt; mais pendant qu'il y a passé, écoutez ce qu'il nous dit de ses erreurs : « Cor meum dereliquit me : » Mon cœur, dit-il, m'a abandonné; il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappoit, où avoit-il son esprit? Écoutez ce qu'il dit encore : « Comprehenderunt me iniquitates meae, « et non potui ut viderem ^ » : Les pensées de mon péché m'occupoient tout, et je ne pouvois plus voir autre chose. C'est encore en cet état que « la lumière de ses yeux n'est plus avec lui*.» La connoissance de Dieu étoit obscurcie, la foi comme éteinte et oubliée : Chrétiens,
1. Luc. XV, 13, — 2. Ps. IX, 27. — 3. Ps. xxxrx, 13. — 4. Ps. xxxvn, 10.
SERMON SUR l'aMOUR DBS PLAISIRS. 339
guel égarement ! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les «'érités de Dieu nous échappent; nous perdons, en nous éloignant, le ciel de vue; on ne sait qu'en croire; il n'y a plus que les sens qui nous touchent et qui nous occupent.
De vous dire maintenant, Messieurs, jusqu'où ira cet égarement, ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles, c'est ce que je n'entreprends pas; car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs ? Tout ce que je sais. Chrétiens, c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin fumeux, ne peut plus se répondre d'elle-même, ni savoir où l'emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés ? Que sert de vous faire voir qu'ils s'attirent les uns les autres, puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre; et que, sans que nous fassions jamais d'autres injustices, c'en est une assez criminelle que de refuser notre cœur à Dieu, qui le demande à si juste titre.
C'est à cette énorme injustice que nous engage tous les jours l'amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage : non content de nous avoir ime fois arrachés à Dieu, il nous empêche d'y retourner par une conversion véritable; et en voici les raisons.
Pour se convertir, Chrétiens, il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie : or, est-il que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car, trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps, nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété; et c'est pourquoi l'Écriture dit que a la concupiscence est inconstante ; » a Inconstantia concupiscentiae' ; » parce que, dans toute l'étendue des choses sensibles, il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe, pour ainsi dire, en changeant de place; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se raleniit et l'ardeur qui se renouvelle ? « inconstantia concupis- « centiae. » Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante : « Quasi quadam libertate aur» perfruuntur vago a quodam desiderio suo'. »
Pour se convertir, il faut un certain sérieux. Ceux qui vivent dans les plaisirs, qui « s'imaginent que notre vie n'est qu'un jeu, » a lusum esse vitam nostram^, » sont accoutumés à rire de tout, et ne prennent rien sérieusement; mais quand il faut arrêter ses résolutions,
1. Sap. IV, 12. — 2. S. Aug., in Ps. cxxxxi, n. 9, tora.IV, col. 1518. S. Salp. XX, 12«
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cette âme, accoutumée dès longtemps à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte, à suivre ses humeurs et ses fantaisies, et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants, ne peut plus du tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n'y voit plus ces délices, ces doux changements, cette variété qui égale les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté. C'est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point, et dont on attend toujours la conclusion. j 0 âme inconstante et irrésolue 1 ou plutôt trop constante et trop ré-solue, pour ne pouvoir te résoudre , iras-tu toujours errant d'objets en objets, sans jamais t'arrêter au bien véritable? Qu'as-tu acquis de certain par ce mouvement éternel, et que te reste-t-il de tous ces plaisirs, sinon que tu en reviens avec un dégoût du bien, une attache au mal, le corps fatigué et l'esprit vide ? Est-il rien de plus pitoyable ?
C'est ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles; car le prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement, mais encore il s'engage et se rend esclave; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu'encore que nous passions d'un objet à l'autre, ainsi que je viens de dire, avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans l'étendue des choses sensibles. Et qu'est-ce qui nous tient ainsi captifs de nos sens, sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude ? Car si l'hab-tude seule a tant de force pour BOUS captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble, quelles chaînes ne feront-ils pas ? « Venundatus sub peccato ' : » « Je suis vendu pour être assujetti au péché : » Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Entrez avec moi, Messieurs, dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent, néanmoins celui qui s'est engagé dans cette foiblesse honteuse ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de ses discours, que la hardiesse de ses inventions; bien plus, il jure et ment tout ensemble avec une pareille facilité; et, par une horrible profanation, il s'accoutume à mêler ensemble la première vérité avec son contraire. Et quoique, repris par ses amis et confondu par lui-même, il ait honte de sa conduite qui lui ôte toute créance, son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte , qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même, est néanmoins si puissante et si tyrannique, qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec l'habitude, que la force de l'inclination et du plaisir jointe à celle de l'accoutumance? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra comme nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison, l'habitude, dit saint Augustin, fermera cent portes sur nous, et ne nous laissera aucune sortie •