‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 149 sur 221 · Is. irv, io. — 2. Sap. n, 12. — 3. Jerem. u · texte numérisé non relu

Is. irv, io. — 2. Sap. n, 12. — 3. Jerem. u

366 SERMON SUR l' AMBITION.

lous ceux qu'ils voient dans les grandes places. Pour eux que de beaux desseins ils méditent! que de sages conseils pour PÉtat ! que de grands sentiments pour l'Église ! que de saints règlements pour un diocèse ! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent dans l'amour du monde, ils prennent insensiblement Pesprit du siècle, et puis, quand ils sont arrivés au but, il faut attendre les occasions, qui ne marchent qu'à pas de plomb, pour ainsi parler, et qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins, et s'évanouissent comme un songe toutes ces grandes pensées.

Par conséquent, Chrétiens, sans soupirer ardemment après une plus grande puissance , songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve pour faire du bien n'a que faire de passer ses bords ni d'inonder la campagne : en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d'arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses, tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté ; et dans des emplois bornés, ayons une charité infinie. Telle doit être l'ambition du chrétien, qui, méprisant la fortune, se rit de ses vaines promesses et n'appréhende pas ses revers, desquels il me reste à vous dire un mot dans ma dernière partie.

DEUXIÈME POINT

La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins 3incère en ceci, qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire elle les étale dans le plus grand jour, et outre ses légèretés ordinaires, elle se plaît de temps en temps d'étonner le monde par des coups d'une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes, et de peur qu'ils n'oublient jamais ses inconstances, samalilignité, ses bizarreries. C'est ce qui m'a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais des trahisons, qu'elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents qu'elle nous fait que des gages que nous lui donnons pour être éterneltement ses captifs assujettis aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse puissance.

Cette vérité, établie sur tant d'expériences convaincantes, devroit détromper les ambitieux de tous les biens de la terre ; et c'est au contraire ce qui les engage. Car au lieu d'aller à un bien solide et éternel sur lequel le hasard ne domine pas, et de mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la persuasion de son inconstance fait qu'on se donne tout à fait à elle, pour trouver des appuis contre ellemême. Car écoutez parler ce politique habile et entendu : la fortune l'a élevé bien haut, et dans cette élévation il se moque des petits esprits qui donnent tout au dehors , et qui se repaissent de titres et d'une belle montre de grandeur; il se croiroit peut-être assez grand, s'il nevoûloit chercher des appuis à sa grandear. Pour lui il appuie sa famille sur

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des fondements plus certains, sur des charges considérables, sur des richesses immenses qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Il pense s'être affermi contre toutes sortes d'attaques ; aveugle et malavisé 1 comme si ces soutiens magnifiques qu'il clierche contre la puissance de la fortune n'étoient pas encore de son ressort et de sa dépendance, et pour le moins aussi fragiles que l'édifice même qu'il croit chancelant.

C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité. Écoute , homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de ta prudence ; c'est Dieu même qui te va parler, et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ezéchiel : « Pulcher ramis, et frontibus nemorosus , excelsusque altia tudine, et inter condensas frondes elevatum est cacumen ejus ' : n Assur, dit ce saint prophète , s'est élevé comme un grand arbre , comme les cèdres du Liban : le ciel l'a nourri de sa rosée, la terre l'a engraissé de sa substance ; les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçoit de son côté le sang du peuple. C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons : les oiseaux faisoient leurs nids sur ses branches ; les familles de ses domestiques, les peuples se mettoient à couvert sous son ombre ; un grand nombre de créatures, et les grands et les petits, étoient attachés à sa fortune : ni les cèdres ni les pins, c'est-à-dire les grands de la cour, ne l'égaloient pas : « Abietes a non adaequaverunt summitatem ejus ;... aemulata sunt eum omnia a ligna voluptatis quae erant in paradiso Dei *. » Autant que ce grand arbre s'étoit poussé en haut, autant sembloit-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines.

Voilà une grande fortune , un siècle n'en voit pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence, a Parce qu'il s'est élevé superbement, et qu'il a porté son faite jusqu'aux nues, et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur : pour cela, dit le Seigneur, je le couperai parla racine ; je l'abattrai d'un grand coup et le porterai par terre : il viendra une disgrâce et il ne pourra plus se soutenir ; il tombera d'une grande chute. Tous ceux qui se reposoient sous son ombre se retireront de lui, de peur d'être accablés sous sa ruine : » « Recèdent de « umbraculo ejus omnes populi terrae, etrehnquent eum. » Cependant on le verra couché tout de son long sur la montagne, fardeau inutile de la terre : « «Projicient eum super montes *, ou, s'il se soutient durant sa vie, il mourra au milieu de ses grands desseins, et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille ; ou Dieu frappera son fils unique, et le fruit de son travail passera en des mains étrangères ; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur qui, se trouvant toutd'un coup dans de si grands biens dontl'amasne lui acoûtéaucunes peines, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche : et devant la troisième génération, le mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses héritages. « Les branches

1, lizecU. XXXI, 3. — 2. Ibid., s, 9. ~ 3. Ibid., la.

de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées -. » a In « cunctis convallibus corruent rami ejus ', «je veux dire, ces terres et ces se'gneuries qu'il avoit ramassées comme une province, avec tant de soiQ et de travail, se partageront en plusieurs mains, et tous ceux qui verront ce grand changement diront en levant les épaules, et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : Est-ce là que devoit aboutir toute celte grandeur formidable au monde? est-ce là ce grand arbre dont l'ombre couvroit toute la terre? il n'en reste plus qu'un tronc inutile : est-ce là ce fleuve impétueux qui sembloit devoir inonder toute la terre ? je n'aperçois plus qu'un peu d'écume. G homme, que penses-tu faire? et pourquoi te travailles-tu vainement?

Mais je saurai bien m'aflfermir, et profiter de l'exemple des autres ; j'étudierai le défaut de leur politique et le foible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le remède. Folle précaution ; car ceux-là ontils profité de l'exemple de ceux qui les précèdent? G homme, ne te trompe pas, l'avenir a des événements trop bizarres ; et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne même par-dessous la terre. Vous croyez être bien muni aux environs, le fondement manque par en bas, un coup de foudre frappe par en haut. Mais je jouirai de mon travail. Eh quoi, pour dix ans de vie ! Mais je regarde ma postérité et mon nom. Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir arracher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut-être! Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi ; non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue. L'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être à ta mémoire ; tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort. Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. G les dignes restes de ta grandeur! oies belles suites de ta fortune! ô folie, ô illusion, détrange aveuglement des enfants des hommes!

Chrétiens, méditez ces choses; Chrétiens, qui que vous soyez, qui croyez vous afl'ermir sur la terre, servez-vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Gui, l'homme doit s'aff"ermir ; il ne doit pas borner ses desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie : qu'il pense hardiment à l'éternité. En effet, il tâche, autant qu'il peut, que le fruit de son travail n'ait point de fin ; il ne peut pas toujours vivre, mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours . son ouvrage, c'est sa fortune qu'il tâche, autant qu'il lui est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu'il l'a faite. Il y a dans l'esprit de l'homme un désir avide de l'éternité; si on le sait appliquer, c'est notre salut. Mais voici l'erreur, c'est que l'homme l'attache à ce qu'il aime : s'il aime les biens périssables, il y médite quelque chose d'é-

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