‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 148 sur 221 · Ad Marced., epist. CLiri, n. 16, tom. II, col · texte numérisé non relu

Ad Marced., epist. CLiri, n. 16, tom. II, col

son peu de puissance, le premier appareil qui a donné le commencement à la guérison.

Par une raison contraire, qui ne voit que plus on sort de la dépendance, plus on rend ses passions indomptables? Nous sommes des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée; comme des voleurs dispersés par la crainte da leux qui les poursuivoient, troupe sanguinaire qui va désoler toute la province. Ah! nous ne le voyons que trop tous les jours. Ainsi vous voyez. Chrétiens, combien la fortune est trompeuse, puisque, bien loin de nous donner la puissance, elle ne nous laisse pas même la liberté. Que si je pouvois vous découvrir aujourd'hui le cœur d'ua Nabuchodonosor dans l'Histoire sainte, d'un Néron ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne rien voir sur sa tête, et à proportion ce qui en approche. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtiliser, et se renviaut pour ainsi dire sur elle-même. De là naissent des vices inconnus, des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d'orgueil qui n'ont point de nom. Et qui les produit, Chrétiens? la grande puissance, féconde en crimes, la licence, mère de tous les excès.

Ce n'est pas sans raison. Messieurs, que le Fils de Dieu nous instruit à craindre les grands emplois; c'est qu'il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement; qu'en l'exerçant sur les autres, on la perd souvent sur soi-même; enfin qu'elle est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là seul est maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant, pourvu qu'il puisse régler ses désirs, et être assez désabusé des choses humaines, pour ne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune.

Mais écoutons. Chrétiens, ce que nous opposent les ambitieux. Il faut, diseni-ils, se distinguer; c'est une marque de foiblesse de demeurer dans le commun : les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe et forcent les destinées. Les exemples de ceux qui s'avancent semblent reprocher aux autres leur peu de mérite; et c'est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l'ambition aux derniers excès. Je pourrois combattre par plusieurs raisons cette pensée de se discerner. Je pourrois vous représenter que c'est ici un siècle de confusion, où toutes choses sont mêlées; qu'il y a un jour arrêté ai la fin des siècles pour séparer les bons d'avec les mauvais, et que c'esè à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrois ajouter encore que c'est en vain qu'on s'efforce de se distinguer sur la terre où la mort nous vient bientôt arracher de ces places éminentes, pour nous abîmer avec tous les autres dans le néant commun de la nature ; de sorte que les plus foibles, se riant de votre pompe d'un jour et de votre discernement imaginaire, vous diront avec le prophète : 0 homme puissant et su-

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perbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, « vous voilà blessé comme nous, et vous êtes fait semblable à nous : » a Et tu a vulneratus es sicut et nos, nostrî similis effectus es'. »

Mais, sans m'arrèter à ces raisons, je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent se distinguer. « Faisons tomber, disent les impies, le juste dans nos pièges, parce qu'il nous est incommode : » « Circumveniamus justum, quoniaa « inutilis est nobis^. » L'injuste peut entrer dans tous les desseins, trouver tous les expédients, entrer dans tous les intérêts : à quelusaga peut-on mettre cet homme si droit, qui ne parle que de son devoir? Il n'y a rien de si sec, ni de moins flexible; et il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire, qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien, entièrement inutile. Ainsi, étant inutile, on se résout facilement à le mépriser, ensuite à le sacrifier à l'intérêt du plus fort, et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours qui n'épargne ni le saint ni le profane pour entrer dans nos desseins, qui sait remuer les intérêts et les passions, ces deux grands ressorts de la vie humaine, a Confortati sunt in terra, quia de malo ad malum egressi « sunt' : » « Ils ont cherché à se fortifier sur la terre, parce qu'ils ne font que passer d'un crime à un autre. » Le vice sait couvrir une médisance secrètement semée par une calomnie encore plus ingénieuse; une première injustice, par une corruption : il enveloppe la vérité dans des embarras infinis, il a l'art de faire taire et parler les hommes, parce qu'il sait les flatter, les intimider, les intéresser par toutes sortes de voies.

Que fera ici la vertu avec sa froide et impuissante médiocrité ? à peine peut-elle se remuer, tant elle s'est renfermée dans des limites étroites. Elle se retranche tout d'un coup plus de la moitié des moyens; j'entends ceux qui sont mauvais ou suspects, et c'est-à-dire assez souvent les plus efficaces, La voie du vice est honteuse : celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n'est pas assez souple pour ménager la faveur des hommes; et le vice, qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt, et ensuite il réussit mieux que la vertu, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure. Ainsi, vous vous ennuierez d'une si grande lenteur; peu à peu votre vertu se relâchera, et après elle abandonnera sa première régularité pour s'accommoder à l'humeur du monde. Ah! que vous feriez bien plus sagement de renoncer tout à coup à l'ambition! peut-être qu'elle vous donnera de temps en temps quelques légères inquiétudes, mais toujours en aurez-vous biea meilleur marché; et il vous sera bien plus aisé de la retenir, que lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et aux dignités. Vivez donc content de ce que vous êtes, et surtout que le désir de faire du bien ne vous fasse pas désirer une condition plus rele\ée. C'est ra()pâl ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s'érigent en réformateurs des abus, ils deviennent sévères censeurs de

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