‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 161 sur 221 · Cicer., De off., lib. I. — 2. Js. xxvi · texte numérisé non relu

Cicer., De off., lib. I. — 2. Js. xxvi

DÛ A LA VKRITÉ. 389

daines, ou plutôt toutes mondaines, toutes profanes, parce qu'elles ne sont qu'à demi chrétiennes et à demi saintes. C'est pourquoi nous ne voyons presque plus de piété véritable : tout est corrompu et falsifié : et si Jésus-Christ revenoit au monde, il ne connoîtroit [lus ses disciples , et ne verroit rien dans leurs mœurs qui ne démentit hautement la sainteté de sa doctrine : « Attendi, etauscultavi, nemo quod bonum a est loquitur; nuUus est qui agat pœnitentiam super peccato suo, a dicens : Quid feci? Omnes conversi sunt ad cursum suum, quasi a. equus impetu vadens ad praelium ' : » « Je les ai considérés, je les ai observés : ils ne parlent point selon la justice; il n'y en a pas un qui fasse pénitence de son péché, en disant : Qu'ai-je fait? Ils courent tous où leur passion les emporte, comme un cheval qui court avec impétuosité au combat. »

TROISIÈME POINT

Parmi ces désordres infinis, et pendant que nos passions et nos intérêts nous séduisent de telle sorte que nous éteignons dans nos consciences les lumières de la vérité, nous aurions besoin. Chrétiens, que de puissants avertissements pénétrassent \ivement notre conscience, et la rappelassent à elle-même, comme disoit ce prophète : « Redite, a praevaricatores, ad cor' : » a Rentrez dans votre cœur, violateurs de la loi. » Mais, ô malheur des malheurs 1 au lieu de ces charitables avertissements, la flatterie nous obsède et nous environne; je dis les grands et les petits : car les hommes sont si foibles, qu'ils ont une condescendance presque universelle, et qu'ils répandent les flatteries sur toutes les têtes. Nous achevons de nous perdre parmi les complaisances que l'on a pour nous , les flatteurs nous donnent le dernier coup; et, comme dit saint Paulin : « Ils mettent le comble à l'iniquité par leurs louanges injustes et artificieuses : j^ « Sarcinam peccatorum pondère indebitae oc laudis accumulant'. »

Que dirai je ici. Chrétiens, et quel remède pouJ^i-je trouver à un poison si subtil et si dangereux? Il ne suffit pas d avenir les hommes de se tenir sur leurs gardes : car qui ne se tient pas pour tout averti? où sont ceux qui ne craignent pas les embûches de la flatterie? Mais celle de la cour est si délicate, qu'on ne peut presque éviter ses pièges . elle imite tout de l'ami , jusqu'à sa franchise et sa liberté ; elle sait nonseulement applaudir, mais encore rési>ter et contredire pour céder plus agréablement en d'autres rencontres, et nous voyons tous les jours que pendant que nous triomphons d'être sortis des mains d'un flatteur, un autre nous erigage insensiblement que nous ne croyons plus flatteur, parce qu'il flatte d'une autre manière : tant la séduction est puissante, tant l'appât est délicat et imperceptible.

Donc pour arracher la racine d'un mal si pernicieux, allons, messieurs, au principe. Ne parlons plus des flatteurs qni nous environnent au dehors; parlons d'un flatteur qni est au dedans, par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passmns sont des flatteuses, nos plai-

1. J$rem. vin, 5. — 2. Is. XLvi, 8. — 3. Epist. xxrv, ad Sever., n. 1

shii sent des flatteurs, surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir ; et tant que nous écouterons c»^ flatteur caché, jamais nous ne manquerons d'écouter les autres: car les flatteurs du dehors, âmes vénales et prostituées, savant bien connoître la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi ils s'accordent avec elle, ils agissent de concert et d'intelligence; ils s'insinuent si adroitement dans ce commerce de nos passions, dans cette complaisance de notre amour-propre, dans cette secrète intrigue de notre cœur, que nous ne pouvons nous tirer de leurs mains ni reconnoître leur tromperie. Que si nous voulons les déconcerter et rompre cette intelligence, voici l'unique remède : un amour généreux de la vérité, un désir de nous connaître nous-mêmes tels que nous sommes à quelque prix que ce soit. Quelle honte et quelle foiblesse que nous voulions tout connoître excepté nous-mêmes; que les autres sachent nos défauts, qu'ils soient la fable du monde, et que nous seuls ne les sachions pas ! Nous ne lisons pas sans pitié cette réponse d'Achab, roi de Samarie, à qui Josaphat, roi de Judée, ayant demandé s'il n'y avoit point dans sa ville et dans son royaume quelque prophète du Seigneur : « Il y en a un, répondit Achab, qu'on nomme Michée; mais je ne le puis souffrir, parce qu'il ne me prédit que des malheurs :» « Remansit vir unus, a per quem possumus interrogare Dominum; sed ego odi eum, quia a non prophetat mini bonum, sed malum, Micheeas filius Jemla *. » C'étoit un homme de bien, qui lui représentoit naïvement de la part de Dieu ses fautes et le mauvais état de ses affaires, que ce prince n'avoit pas la force de vouloir apprendre; et il vouloit que Michée, c'est ainsi que s'appeloit ce prophète, lui contât avec ses flatteurs des triomphes imaginaires.

Loia de nous, loin de nous, Messieurs, cette honteuse foiblesse. ce II vaut mieux, dit saint Augustin 2, savoir nos défauts que de pénétrer tous les secrets de la nature et tous ceux des États et des empires : » cette connoissance est si nécessaire, que sans elle notre santé est désespérée. Ouvrez donc les yeux, Chrétiens, et envisagez vos défauts: aimez ceux qui vous les découvrent; et croyez avec saint Grégoire que oc ceux-là sont véritables amis par le secours desquels vous pouvez efîacer les taches de votre conscience : » « Hune solum mihi ami eu m a aestimo, per cujus linguam ante apparitionem distrieti judicis meae a maculas mentis tergo ^ » Il importe de bien connoître ses fautes, quand même vous ne voudriez pas encore vous en corriger : car quand vos maux vous plairoient encore, il ne faudroit pas pour cela les rendre incurables; et si le malade ne presse pas sa guérison, du moins ne doit-il pas assurer sa perte. Du moins apprenons à connoître nos défauts, de la bouche des prédicateurs : car Jésus-Christ n'est-il pas dans cette chaire, et ne rend-il pas encore témoignage au monde que ses œuvres sont mauvaises ?

Et s'il faut des avertissements plus particuliers, voici les jours salu-

1. /// Reg. XXII, 8. — 2. De Trin., lib. IV, n. I, tom. VIII, col. 809. 3. Epist., rib II, epist. tu, tom. II, col. 618.

taires où l'Église nous invite à la pénitence. H n'est rien de plus malheureux que de vouloir être flatté où nous-mêmes nous nous rendons nos accusateurs. Loin de nous!... Choisissons un homme d'une vigueur apostolique, qui nous fasse rentrer en nous-mêmes.

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