Sema, xa, n. 3, tom. V, col. 103. — 2. Ezech. xxxvr
JDË LA PÉNITENCE. 397
dis-je, imprimer je ne sais quoi de déconcerté, qui le défait aux yeux des hommes et à ses propres yeux : marque certaine d'un esprit troublé, d'un courage tremniant, a'"un cœur inquiet, d'une conscience convaincue.
Le pécheur superbe et indocile ne peut souffrir cet état de honte, et il s'efforce d'en sortir. Pour cela, ou bien U cache son crime, ou il excuse son crime, ou il soutient hardiment son crime : il le cache comme un hypocrite; il l'excuse comme un orgueilleux; il le soutient comme un effronté. C'est ainsi qu'il sort de son état, et qu'il usurpe impudemment à la face du ciel et de la terre les privilèges de l'innocence : c'est ainsi qu'il tâche d'éviter la honte; le premier par l'obscurité de son action, le second par les artifices de ses vains prétextes, le dernier par son impudence. Ainsi au jugement dernier sera rendue aux pécheurs, à la face de tout l'univers, l'éternelle confusion qu'ils ont si bien méritée : là tous ceux qui se sont cachés seront découverts; là tous ceux qui se seront excusés seront convaincus; là tous ceux qui étoient si fiers et si insolents dans leurs crimes seront abattus et atterrés.
Voici l'oracle de la justice qui lui crie : Rentre en toi-même, pécheur, rentre en ton état de honte; tu veux cacher ton péché, et Dieu t'ordonne de le confesser : tu veux excuser ton péché; et bien loin d'écouter ces vaines excuses. Dieu t'ordonne d'en exposer toutes les circonstances aggravantes : tu oses soutenir ton péché, et Dieu t'ordonne de te soumettre à toutes les humiliations qu'il a méritées : « Conl'onds-toi, confonds-toi, dit le Seigneur, et porte ton ignominie : » a Ergo et tu confundere, et porta ignominiam tuam». »
Ne vous plalt-il pas, Chrétiens, que nous mettions dans un plus grand jour ces importantes vérités? Ce pécheur, cette pécheresse, pour éviter de se cacher, tâche plutôt de cacher son crime sous le voile de la vertu, ses trahisons et ses perfidies sous le titre de la bonne foi, ses prostitutions et ses adultères sous l'apparence de la modestie. Il faut qu'il vienne rougir non-seulement de son crime caché, mais de son honnêteté apparente; il faut qu'il vienne rougir de ce qu'ayant assez reconnu le mérite de la vertu pour la vouloir faire servir de prétexte , il ne l'a pas assez honorée pour la faire servir de règle : il faut qu'il vienne rougir d'avoir été si timide que de ne pouvoir soutenir les yeux des hommes, et toutefois si hardi et si insensé que de ne craindre pas la vue de Dieu : « Ergo et tu confundere, et «porta ignominiam tu?m : » « Confonds-toi donc, ô pécheur, et porte ton ignominie. »
Mais ce pécheur qui cache aux autres ses désordres, voudroit se les pouvoir cacher à lui-même; il cherche toujours quelque appui fragile,^ sur lequel il puisse rejeter ses crimes : il en accuse les étoiles, dit" saint Augustin' : Ah! je n'ai pu vaincre mon tempérament; il en accuse la fortune, c'est-à-dire une rencontre inipré/ue; il en accuse le démon : J'ai été tenté trop violemment; il fait quelque chose de plus : il demande qu on lui ensLMgne les voies détournées où il puisse
i. Kuch. XVI, 52. — 2. In vs, CXL tom. IV, col. 1567, 1568.
se sauver avec ses vices , et se convertir sans changer son cœur : « li dit. remarque Isaïe , à ceux qui regardent : Ne regardez pas; et à ceux qui sont proposés pour voir : Ne voyez pas pour nous ce qui est droit-, dites-nous des choses qui nous plaisent, trompez-nous par des erreurs agréables : » « Qui dicunt videntibus : Nolite videre; et aspicientibus: « Nolite aspicere nobis ea quae recta sunt; loquimini nobis placentia, a videte nobis errores *. » a Otez-moi cette voie , elle est trop droite; ôtezmoi ce sentier, il est trop étroit : » a Auferte a me viam, declinate a ce me semitam^ » Ainsi, par une étrange illusion, au lieu que la conversion véritable est que le méchant devienne bon, et que le pécheur devienne juste, il imagine une autre espèce de conversion, où le mal se change eu bien, où le crime devienne honnête, où la rapine devienne justice; et si la conscience ose murmurer contre ces vaines raisons, il la bride, il la tient captive, il lui impose silence. « Ergo et a tu confundere : » « Viens te confondre, ô pécheur : » viens, viens au tribunal de la pénitence, pour y porter ton ignominie; non-seulement celle que mérite l'horreur de tes crimes, mais celle qu'y doit ajouter la hardiesse insensée de tes excuses. Car est-il rien de plus honteux que de manquer de fidélité à son Créateur, à son Roi, à son Rédempteur; et pour comble d'impudence, oser encore excuser de si grands excès et une si noire ingratitude?
[C'est cependant ce que les pécheurs ne cessent de pratiquer au milieu de leurs désordres : s'ils se sentent pressés par les remords de leur conscience, ils se retirent comme] Adam dans le plus épais de la forêt; s'ils ne peuvent se cacher non plus que lui, [ils tâchent] de s'excuser à son exemple : [ils rejettent leurs fautes sur] Eve, sur la fragilité, la complaisance, la compagnie, la tyrannie de l'habitude, la violence de la passion. Ainsi, on n'a pas besoin de se tourmenter à chercher bien loin des excuses; le péché s'en sert à lui-même, et prétend se justifier par son propre excès. Quelquefois convaincus en leur conscience de l'injustice de leurs actions, ils veulent seulement amuser le monde; puis se laissant emporter eux-mêmes à leurs belles inventions, ils se les impriment en les débitant, et adorent le vain fantôme qu'ils ont supposé en la place de la vérité : œ tant l'homme se joue soi-même et sa propre conscience : » « Adeo nostram quoque cona scientiam ludimus'. »
Dieu est lumière; Dieu est vérité; Dieu est justice. Sous l'empire de Dieu ce ne sera jamais par de faux prétextes, mais par une humble reconnoisssance de ses péchés, qu'on évitera la honte éternelle qui en est le juste salaire. Un rayon très-clair de lumière et de vérité sortira du trône, dans lequel les pécheurs verront qu'il n'y a point d'excuse "Valable qui puisse colorer leur rébellion; mais au contraire que le comble du crime c'est l'audace de l'excuser et la présomption de le défendre : a Discooperui Esau, revelavi abscondita ejus, et celari non « poterit* : » « J'ai dépouillé le pécheur, j'ai dissipé les fausses couleurs
1. 7*. XXX, 10. — 2. Ibid,, II. — 3. TertuU. ad Nat. lib. 7 n 16. 4. Jerem. xlix, 10.
par lesquelles il avoit voulu pallier ses crimes, j'ai manifesté ses mauvais desseins si subtilement déguisés, et il ne peut plus se couvrir par aucun prétexte : » Dieu ne lui laisse plus que son péché et sa honte.
Il veut que la censure soit exercée, et que les pécheurs soient repris; a parce que, dit saint Augustin ^ s'il y a quelque espérance de salût pour eux, c'est par là que doit commencer leur guérison; et s'ils sont endurcis et incorrigibles, c'est par là que doit commencer leur supplice. »
Cherchez donc des amis, et non des flatteurs; des juges et non des complices; des médecins, et non des empoisonneurs : ne cherchez ni complaisance, ni adoucissement, ni condescendance : venez, venez rougir, tandis que la honte est salutaire; venez vous voir tels que vous êtes; afin que vous ayez horreur de vous-mêmes, et que, confondus par les reproches, vous vous rendiez enfin digne de louanges.
Et toi, pauvre conscience captive, dont ou a depuis si longtemps étouff"é la voix, parle, parle devant ton Dieu; parle, il est temps, ou jamais, de rompre ce silence violent que l'on t'impose. Tu n'es point dans les bals, dans les assemblées, dans les divertissements, dans les jeux du monde : tu es dans le tribunal de la pénitence; c'est Jésus- Christ lui-même qui te rend la liberté et la voix, il t'est permis de parler devant ses autels. Raconte à cette impudique toutes ses dissolutions : à ce traître toutes ses paroles infidèles, ses promesses violées; à ce voleur public toutes ses rapines; à cet hypocrite, qui trompe le monde, les détours de son ambition cachée; à ce vieux pécheur endurci, qui avale l'iniquité comme l'eau, la longue suite de ses crimes; fais rougir ce front d'airain, montre-lui tout à coup d'une même vue les commandements, les rébellions, les avertissements, les mépris, les grâces, les méconnoissances, les outrages redoublés parmi les bienfaits, l'aveuglement accru par les lumières: enfin toute la beauté de la vertu, toute l'équité du précepte, avec toute l'infamie de ses transgressions, de ses infidélités, de ses crimes. Tel doit être l'état du pécheur quand il confesse ses péchés. Qu'il cherche à se confondre lui-même : s'il rencontre un coiJ'esseur dont les paroles efficaces le poussent en l'abîme de son néant, qu'il s'y enfonce jusqu'au centre; il est bien juste : s'il lui parle avec tendresse, qu'il songe que ce n'est que sa dureté qui lui attire cette indulgence; et qu'il se confonde davantage encore, de trouver un si grand excès de miséricorde dans un si grand excès d'ingratitude. Pécheurs, voilà l'état où vous veut Jésus; humiliés, confondus, et par les bontés et par les rigueurs, et par les grâces et par les vengeances, el par l'espérance et par la crainte.
Mais ceux qui doivent entrer plus profondément dans cet état de confusion, ce sont. Messieurs, ces pécheurs superbes qui, non contents d'excuser, osent encore soutenir leurs crimes. « Nous les soyons TOUS les jours qui les prêchent, dit l'Ecriture, et s'en glorifient comme Sùdome : « a Peccatum suum sicut Sodoma praedicaverunt*. » Ils ne trouveroient pas assez d'agrément dans leur intempérance, s'ils ne
1. De corriipt. c! gral., cap. xiv, n. kZ, tom. X, col. 774. — 2. /«. m, ».
4ÔÔ SERMON SUR L'iNTÉGRITÉ
s'en vantoient publiquement; a s'ils ne la faisoient jouir, dit Tertullien. de toute la lumière du jour, et de tout le témoignage du ciel : » a At enim delicta vestra, et luce omni, et nocte oraDÎ, et tota cœli a conscientia fruuntur '. » Les voyez-vous, ces superbes qui se plaisent à faire les grands par leur licence; qui s'imaginent s'élever bien tiaut au-dessus des choses humaines par le mépris de toutes les lois; à qui la pudeur même semble indigne d'eux, parce que c'est une espèce de crainte : si bien qu'ils ne méprisent pas seulement, mais qu'ils font une insulte publique à toute l'Église, à tout l'Évangile, à toute la conscience des hommes ? « Ergo et tu confundere : » c'est toi, pécheur audacieux, c'est toi principalement qui dois te confondre. Car considérez, Chrétiens, s'il y a quelque chose de plus indigne que de voir usurper au vice cette noble confiance de la vertu. Mais je m'explique trop foiblement : la vertu dans son innocence n'a qu'une assurance modeste; ceux-ci dans leurs crimes vont jusqu'à l'audace, et contraignent même la vertu de trembler sous l'autorité que le vice se donne par son insolence.
Chrétiens, que leur dirons-nous? les paroles sont peu efficaces pour confondre une telle arrogance. Qu"ils contemplent leur Rédempteur, qu'ils jettent les yeux sur cet innocent, juste et pur jusqu'à l'infini; il n'est chargé que de nos crimes. Écoutez toutefois camme il parle à Dieu : «Vous voyez, dit-il, mes opprobres, vous voyez ma confusion, vous voyez ma honte : » « Tu scis improperium meum, et confusio- « nem meam, et reverentiam meam 2. » Ah 1 vous voyez les opprobres que je reçois du dehors; vous voyez la confusion qui me pénètre jusqu'au fond de l'àme; vous voyez la honte qui se répand jusque sur ma face. Tel est l'état du pécheur, et c'est ainsi qu'il est porté par un innocent; et nous, pécheurs véritables, nous osons marcher encore la tête levée ! Que ce ne soit pas pour le moins dans le sacrement de pénitence, ni aux pieds de notre juge. Considérons Jésus-Christ en la présence du sien et devant le tribunal de Ponce-Pilate : il écoute ses accusations, et il se condamne lui-même par son silence; il se tait par constance, je le sais bien; mais il se tait aussi par humilité; il se tait par modestie ; il se tait par honte.
Est-ce trop demander à des chrétiens que de les prier au nom de Dieu de vouloir comparoître devant Jésus-Christ, comme Jésus-Christ a comparu devant le tribunal de Pilate? L'innocent ne s'est pas défendu; et nous, criminels, nous défendrons-nous? il a été patient et humble dans un jugement de rigueur; garderons-nous notre orgueil dans un jugement de miséricorde, où nous ne confessons que besoia? Ah ! il a volontiers accepté sa croix si dure, si accablante; refuseronsnous la nôtre légère et facile, ces justes reproches qu'on nous fait, ces peines médiocres qu'on nous impose, ces sages précautions qu'on nous ordonne? Cependant les pécheurs n'en veulent pas : les écouter, les absoudre, leur donner pour la forme quelque pénitence, c'est tout ce qu'ils peuvent porter. Quelle est, Messieurs, cette pensée? Si la
J. Âd Nation., 1. I, n. 16. — 2. Ps. Lxvni, 20
pénitence est un jugement, faut-il y aller pour faire la loi, et pour n'y chercher que de la douceur? Où sera donc la justice? quelle forme de jugement en lequel on ne veut trouver que de la pitié, que de la foibiesse, que de la facilité, que de l'indulgence? quelle forme de judicature en laquelle on ne laissse au juge que la patience de nous écouter, et la nuissance de nous absoudre; en retranchant de son ministère le droit de discerner les mauvaises mœurs, l'autorité e les punir, la force de les réprimer par une discipline salutaire? 0 sainte confusion, venez couvrir la face des pécheurs! 0 Jésus, vous avez été soumis et modeste, même devant un juge inique; et vos fidèles seront superbes et dédaigneux, même à votre propre tribunal! Éloignez de nos esprits une disposition si funeste : donnez-nous l'humilité prête à subir toutes les peines; donnez-nous la docilité résolue à pratiquer tous les remèdes. C'est ma dernière partie que je continue sans interruption, parce que je la veux traiter en un mot pour ne perdre aucune partie du temps qui me reste.
TROISIÈME POINT
Il en faudroit davantage pour expliquer bien à fond toutes les vérités que j'ai à vous dire. Trouvez bon que pour abréger, sans m'engager à de longues preuves, je vous donne quelques avis que j'ai tirés des saints Pères et des Écritures divines, pour conserver saintement la grâce de la pénitence. Premièrement craignez, craignez, je le dis encore une fois, si vous voulez conserver la grâce. Plusieurs s'approchent de la pénitence pour se décharger de la crainte qui les inquiète; et, après leur confession, leur folle sécurité les rejette dans de nouveaux crimes. J'ai appris de Tertullien que « la crainte est l'instrument de la pénitence : » « Instrumente pœnitentiae ', id est metu a caruit. ■» C'est par la crainte qu'elle entre, c'est par la crainte qu'elle se conserve. Grand Dieu! c'est la crainte de vos jugements qui ébranle une conscience pour se rendre à vous. Grand Dieu! c'est la crainte de vos jugements qui affermit une conscience pour s'établir fortement en vous. Vivez donc toujours dans la crainte, et vous vivrez toujours dans la sûreté : a La crainte, dit saint Cyprien, est la gardienne de l'innocence : » a Timor innocentiœ custos '. »
Mais encore que craiudrez-vous? Craignez les occasions dans lesquelles votre innocence a fait tant de fois naufrage : craignez les occasions prochaines; car qui aime son péril, il aime sa mort : craignez même les occasions éloignées; parce que, lors même que l'objet est loin, la foibiesse de noire cœur n'est toujours que trop proche et trop inhérente, et que les moindres approches [peuvent renouveler toutes ses premi'res impressions]. Un homme, dit Tertullien ^, qui a vu dans une tempête le ciel mêlé avec la terre, à qui mille objets terribles ont remlu en tant de façons la mort présente, souvent renonce
1. Tertull., De pœnit., n. 6. — 2. Epist., ad Donat., pag. 4. S. De pœnil.^ 7.
402 SERMON SUR l'iNTÉGRITÉ
pour jamais à la navigation et à la mer. 0 mer, je ne te verrai plus, ni tes flots, ni tes abîmes, ni tes écueils, contre lesquels j'ai été si près d'échouer; je ne te verrai plus que sur le port, encore ce ne sera pas sans frayeur : tant l'image de mon péril demeure présente à ma pensée. C'est, mes Frères, ce qu'il nous faut faire : retirés saintement en Dieu, et dans l'asile de sa vérité, comme dans un port, regardons de loin nos périls, et les tempêtes qui nous ont battus, et les vents qui nous ont emportés ; mais de nous y engager témérairement , ô Dieu, ne le faisons pas. Hélas! ô vaisseau fragile et entr'ouvert de toutes parts, misérable jouet des flots et des vents irrités, tu te jettes encore sur cette mer, dont les eaux sont si souvent entrées au fond de ton âme : tu sais bien ce que je veux dire, tu te rengages dans cette intrigue qui t'a emporté si loin hors du port, tu renoues ce commerce qui a soulevé en ton cœur toutes les tempêtes, et tu ne te défies pas d'une foiblesse trop et trop souvent expérimentée. Ah! tu ne dois plus rien attendre qu'un dernier naufrage qui te précipitera au fond de l'abîme.
Jusquesici, Chrétiens, j'ai parlé à tous indifféremment; mais notre sainte pénitente semble m'avertir de donner en particulier quelque avis à son sexe : plutôt, qu'elle leur parle elle-même, et qu'elle les instruise par ses saints exemples. Dans cette délicatesse presque efiféminée que notre siècle semble affecter, il ne sera pas inutile aux hommes [d'écouter le» leçons que Magdeleine donne aux personnes de son sexe en particulier]. Elle répand ses parfums, elle jette ses vains ornements, elle néglige ses cheveux. Mesdames, imitez sa conversion, et honorez la pratique de la pénitence. Une des précautions les plus nécessaires pour conserver la grâce de la pénitence, c'est le retranchechement de vos vanités : car n'est-ce pas s'accoutumer insensiblement à un grand mépris de son âme, que d'avoir tant d'attache à parer son corps? La nécessité et la pudeur ont fait les premiers habits; la bienséance s'en étant mêlée, elle y a ajouté quelques ornements; la nécessité les avoit faits simples, la pudeur lesfaisoit modestes; la bienséance se contentoit de les faire propres : la curiosité s'y étant jointe, la profusion n'a plus de bornes; et pour orner ce corps mortel et cette boue colorée, presque toute la nature travaille, presque tous les métiers suent, presque tout le temps se consume, et toutes les richesses s'épuisent.
Ces excès sont criminels en tout temps, parce qu'ils sont toujours opposés à la sainteté chrétienne, à la modestie chrétienne, à la pénitence chrétienne; mais les peut -on maintenant souffrir dans ces extrêmes misères où, le ciel et la terre fermant leurs trésors, ceux qui subsistoient par leur travail sont réduits à la honte de mendier leur vie; où, ne trouvant plus de secours dans les aumônes particulières, ils cherchent un vain refuge dans les asiles publics de la pauvreté, je veux dire les hôpitaux, où par la dureté de nos cœurs ils trouvent encore la faim et le désespoir? Dans ces états déplorables, peut-on songer à orner son corps; et ne tremble-t-on pas de porter sur soi la subsistance, la vie, le patrimoine des pauvres? a 0 ambition dit
Tertullien. que tu es forte, de pouvoir porter sur toi seule ce qui pourroit faire subsister tant d'hommes mourants I » « Hae sunt vires <r ambitionis tantarum usurarum substantiam uno et muliebri corpus-
culo bajulare '. »
Que vous dirai-je maintenant, Mesdames, du temps infini qui se perd dans de vains ajustements? La grâce de la pénitence porte une sainte précaution pour conserver saintement le temps et le ménager pour l'éternité : elle vous doit apprendre à le conserver; et cependant on s'en joue, on le prodigue sans mesure jusqu'aux cheveux : c'est-àdire, la chose la plus nécessaire à la chose la plus inutile. La nature, quiménap-e tout, jette les cheveux sur la tête avec négligence, comme un excrément superflu. Ce que la nature a prodigué comme superflu, la curiosité en fait un attache; elle devient inventive et ingénieuse pour se faire une étude d'une bagatelle, et un emploi d'un amusement. Est-ce ainsi que vous voulez réparer le temps et le ménager pour l'éternité? Magdeleine ne le fait pas; elle méprise ces soins superflus, et se rend digne d'entendre a qu'il n'y a plus qu'une chose qui soit nécessaire ' . » Ah ! que dans ces soins superflus les pensées si nécessaires [trouvent peu d'entrée dans l'esprit, et moins encore dans le cœur, ou sont bientôt oubliées et délaissées] !
Mais, ô Dieu, pour qui vous parez-vous tant ! ô Dieu, encore une fois, songez- vous bien à qui vous préparez cette idole? Si vous vous êtes données à Dieu par la pénitence, pensez-vous lui pouvoir conserver longtemps sa conquête : pendant que vous laisserez encore flatter votre vanité à ces malheureuses conquêtes, qui lui arrachent les âmes qu'il â rachetées? « Tu colis, qui facis ut coH possint ' : » « Tu fais plus que les adorer, parce que tu lui donnes des adorateurs. »
Quittez donc ces vains ornements à l'exemple de Magdeleine, et revêtez-vous de la modestie; non-seulement de la modestie, mais de la gravité chrétienne, qui doit être comme le partage de votre sexe. Tertullien, qui a dit sagement que la crainte étoit l'instrument de la pénitence, a dit avec le même bon sens que la gravité étoit la compagne et l'instrument nécessaire pour conserver la pudeur : a Quo « pacto pudicitiam sine instrumento suo, id est sine gravitate tracée tabimus * ?» Je ne le remarque pas sans raison : je ne sais quelle fausse liberté .s'est introduite en nos mœurs, qui laisse perdre le respect; qui, sous prétexte de simplicité, nourrit une entière licence; qui étouffe toute retenue, par un enjouement inconsidéré. Ahl je n'ose penser aux suites funestes de cette simplicité malheureuse.
Il faut (le la gravité et du sérieux pour conserver la pudeur entière, et faire durer longtemps la grâce de la pénitence. Chrétiens, que cette grâce est délicate, et qu'elle veut être conservée précieusement! Si vous voulez la garder, laissez-la agir dans toute sa force : quittez le péché et toutes ses suites, arrachez l'arbre et tous ses rejetons; guérissez la maladie avec tous ses symptômes dangereux. Ne menez pas