‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 163 sur 221 · Reg. xv · texte numérisé non relu

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leur capital et ieur tout. Il faut de la religion pour attirer le respect des peuples : prenez garde, ô grands de la terre, que cette pensée n'ait trop de part aux actes de piété et de pénitence que vous pratiquez. Il est de votre devoir d'édifier les peuples; mais Dieu ne doit pas être frustré de son sacrifice, qui est un cœur contrit véritablement et affligé de ses crimes.

Mais je vous ai dit, Chrétiens, qu'il y a encore une tromperie plus fine et plus délicate, par laquelle le pécheur se trompe lui-même. C Pieu! est-il bien possible que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes, que non-seulement ils trompent les autres, mais que leurs propres pensées les déçoivent? Il n'est que trop véritable. Non-seulement, dit TertuUien, nous imposons à la vue des autres, « mais même nous jouons notre conscience, » « nostram quoque con- « scientidm ludimus ». » Oui, Messieurs, il y a deux hommes dans l'homme, aussi inconnus l'un à l'autre que seroient deux hommes différents : il y a deux cœurs dans le cœur humain, l'un ne sait pas les pensées de l'autre; et souvent, pendant que l'un se plaît au péché, l'autre contrefait si bien le pénitent, que l'homme lui-même ne se connoît pas. a qu'il ment, dit saint Grégoire, à son propre esprit et à sa propre conscieuce : » a Sajpe sibi de se mens ipsa mentitur 2. » Mais il faut expliquer ceci, et exposera vos yeux ce mystère d'iniquité.

Le grand pape saint Grégoire nous en donnera l'ouverture par une excellente doctrine, dans la troisième partie de son Pastoral. Il remarque judicieusement, à son ordinaire, que comme Dieu, dans la profondeur de ses miséricordes, laisse quelquefois dans ses serviteurs des désirs imparfaits du mal, pour les enraciner dans l'humilité, aussi l'ennemi de notre salut, dans la profondeur de ses malices, laisse naître souvent dans les pécheurs un amour imiarfait de la justice, qui ne sert qu'à nourrir leur présomption. Voici quelque chose de bien étrange, et qui nous doit faire admirer les terribles jugements de Dieu. Ce grand Dieu, par une conduite impénétrable, permet que ses élus soient tentés, qu'ils soient attirés au mal, qu'ils chancelant même dans la droite voie: ils croient assez souvent que leur volonté leur est échappée, et il les affermit par leur foiblesse, et quelquefois il permet aussi que les pécheurs se sentent attirés au bien, qu'ils sem-blent même y donner les mains, qu'ils vivent tranquilles et assurés; et, par un juste jugement, c'est leur propre assurance qui les précipite. Qui ne trembleroit devant Dieu? qui ne redouteroit ses conseils? Par un conseil de sa miséricorde, le juste se croit pécheur, et il s'hu mille; et par un conseil de sa justice, le pécheur se croit juste, et il s'enfle et il marche sans crainte, et il périt sans ressource. Ainsi le malticureux Balaani, admirant les tabernacles des justes, s'écrie comme touché de l'esprit de Dieu : « Que mon âme meurt de la m irt des justes ^ ! » Est-il rien déplus pieux que ce sentiment? Mais après avoir prononcé leur mort bienheureuse, il donne aussitôt après des

1. Ad nation.y 1. 1, a. 16. — 2. Pastor., part. I, cap. EX, tom. II, col. 9. 8. Num. xxiu, 10.

394 SERMON SUR l'iNTÉGRIIÉ

conseils pernicieux contre leur vie : ce sont les profondeurs de Satan; » ce altitudines Satanae ', » comme les appelle saint Jean dans l'Apocalypse. Tremblez donc, tremblez, ô pécheurs, qu'une douleur imparfaite n'impose à vos consciences; et que « comme il arrive souvent que les bons ressentent innocemment l'attrait du péché, auquel ils craignent d'avoir consenti, ainsi vous ne ressentiez en vous-mêmes un amour infructueux de la pénitence, auquel vous croyez faussement vous êtes rendus : » a Ita plerumque mali inutiliter compunguntur a ad justiciam, sicut plerumque boni innoxiè tentantur ad culpam, » dit excellemment saint Grégoire ^

Que veut dire ceci. Chrétiens? quelle est la cause profonde d'une séduction si subtile ? Il faut tâcher de la pénétrer pour appliquer le remède, et attaquer le mal dans sa source. Pour l'entendre, il faut remarquer que les saintes vérités de Dieu et la crainte de ses jugements font deux effets dans les âmes; elles les chargent d'un poids accablant, elles les remplissent de pensées importunes : voici. Messieurs, la pierre de touche. Ceux qui veulent se décharger de ce fardeau ont la douleur véritable; ceux qui ne songent qu'à se défaire de ces pensées ont une douleur trompeuse. Ah ! je commence à voir clair dans l'abîme du cœur humain : ne craignons pas d'entrer jusqu'au fond à la faveur de cette lumière.

Par exemple, il y a de certaines âmes à qui l'enfer fait horreur au milieu de leurs attaches criminelles, et qui ne peuvent supporter la ^ue de la main de Dieu armée de ses foudres contre les pécheurs impénitents. Ce sentiment est salutaire; et pourvu qu'on le pousse où il doit aller, il dispose puissamment les cœurs à la grâce de la pénitence. Mais voici la séduction : l'âme troublée et malade , mais qui ne sent sa maladie que par son trouble, songe au trouble qui l'incommode, plutôt qu'au mal qui la presse; cet aveuglement est étrange; mais si vous avez jamais rencontré de ces malades fâcheux qui s'emportent contre un médecin qui veut arracher la racine du mal, et qui ne lui demandent autre chose sinon qu'il apaise la douleur, vous avez vu quelque image des malheureux dont je parle. La fête avertit tous les chrétiens d'approcher des saints sacrements; s'en éloigner dans un temps si saint, c'est se condamner trop visiblement. Et en effet, Chrétiens, cet éloignement est horrible; la conscience en est inquiète, et en fait hautement ses plaintes : plusieurs ne sont pas assez endurcis pour mépriser ces reproches, ni assez forts pour oser rompre leurs liens trop doux et leurs engagements trop aimables; ils songent au mal sensible, et ils négligent le mal effectif : ils pensent à se confesser pour apaiser les murmures et non pour guérir les plaies de leur conscience; et moins pour se décharger du fardeau qui les accable, que pour se délivrer promptement des pensées qui les importunent : c'est ainsi qu'ils se disposent à la pénitence.

On a dit à ces pécheurs, on leur a prêché qu'il faut regretter leurs crimes , et ils cherchent leurs regrets dans leurs livres; ils y prennent

i. àj)oc. 11, 24. — 2. Pastor., part, m, cap. xxx. tom. n, col. 87.

]e;;r acte de contrition, ils tirent de leur mémoire les paroles qui l'expriment, oa l'image des sentiments qui le forment, et ils les appliquent, pour ainsi dire, sur leur volonté, et ils pensent être contrits de leurs crimes : ils se jouent de leur conscience pour se rendre agréables à Dieu. Il ne suffit pas, Chrétiens, de tirer de son esprit, comme par machine, des actes de vertu forcés, ni des directions artificielles. La douleur de la pénitence doit naître dans le fond du cœur, et non pas être empruntée de l'esprit ni de la mémoire: eUe ne ressemble pas à ces eaux que l'on fait jouer par machines et par artifice; c'est un fleuve qui coule de source, qui se déborde, qui arrache, qui déracine, qui noie tout ce qu'il trouve : elle fait un saint ravage qui détruit le ravage qu'a fait le péché; aucun crime ne lui échappe : elle ne fait pas comme Saùl, qui, massacrant les Amalécites, épargne ceux qui lui plaisent.

Il y a souvent dans le cœur des péchés que l'on sacrifie , mais il y a le péché chéri; quand il le faut égorger, le cœur soupire en secret, et ne peut plus se résoudre : la douleur de la pénitence le perce et l'extermine sans miséricorde. Elle entre dans l'âme comme un Josué dans la terre des Philistins; il détruit, il renverse tout : ainsi la contrition véritable. Et pourquoi cette sanglante exécution? c'est qu'elle craint la componction d'un Judas, la componction d'un Anthiocus, la componction d'un Balaam, componctions fausses et hypocrites, qui trompent la conscience par l'image d'une douleur superficielle. La douleur de la pénitence a entrepris de changer Dieu; mais il faut auparavant changer l'homme, et Dieu ne se change jamais que par l'effort de ce contre-coup. Vous craignez lia main de Dieu et ses jugements, c'est une sainte disposition ; le saint concile de Trente veut aussi que cette crainte vous porte à détester tous vos crimes ' , à vous affliger de tous vos excès , à hair de tout votre cœur votre vie passée : il faut que vous gémissiez de vous voir dans un état si contraire à la justice, à la sainteté, à l'immense charité de Dieu, à la grâce du christianisme, à la foi donnée, à la foi reçue, au traité de paix solennel que vous avez fait avec Dieu par Jésus-Christ; il faut que vous renonciez simplement et de bonne foi à tous les autres engagements, à toutes les autres alliances, à toutes les paroles données contre vos premières obligations. Le faisons-nous, Chrétiens? nous le disons à nos confesseurs; mais nos œuvres diront bientôt le contraire.

a Ah! que ceux-là sont heureux, dit le saint Psalmiste ', dont les péchés sont couverts ! » C'est, Messieurs, la douleur de la pénitence, qui couvre à Dieu nos péchés. Mais que j'appréhende que nous ne soyons de ces pénitents dont Isc'iïe a dit ces mots : « Ils n'ont tissu, dit ce saint prophète, que des toiles d'araignée : » « Telas araneae texue- « runt;.... telae eorum non erunt in vestimentum, neque operientur a operibus suis : opéra eorum opéra inutilia,.... ccgitationes eorum a cogitationes inutiles '; • leurs toiles ne leur serviront pas de vête-

1. Sess. XIV, De Pœnit., cap. 4, De coiUr., et can. 5, — 2. Ps. xixi, 1. 3. Is. Lix, 5, 6, 7.

ment, leurs œuvres ne les couvriront pas; car leurs pensées sont des pensées vaines, et leurs œuvres des œuvres inutiles. » Voilà une peinture trop véritable de notre pénitence ordinaire. Chrétiens, rendonsnous capables de présenter au Sauveur Jésus de dignes fruits de pénitence, ainsi qu'il dous l'ordonne dans son Évangile, non des désirs imparfaits, mais des résolutions déterminées, non des feuilles que le premier tourbillon emporte, ni des fleurs que le soleil dessèche. Pour cela brisons devant lui nos cœurs , et brisons-les tellement que tout ce qui est dedans soit anéanti : « Brisons, dit saint Augustin, ce cœur impur, afin que Dieu crée en nous un cœur sanctifié : » a Ut a creatur mundum cor, conteratur immundum '. » Si nous sommes en cet état, courons, Messieurs, avec foi au tribunal de la pénitence; portons-y notre douleur, et tâchons de nous y revêtir de confusion.

DEUXIÈME POINT

C'est une règle de justice que l'équité même a dictée, que le pécheur doit rentrer dans son état pour se rendre capable d'en sortir. Le véritable état du pécheur, c'est un état de confusion et de honte; car il est juste et très-juste que celui qui fait mal soit confondu; que celui qui a trop osé soit couvert de honte; que celui qui est ingrat n'ose paroltre; enfin que le pécheur soit déshonoré, non-seulement par les autres, mais par lui-mêoae, par la rougeur de son front, par la confusion de sa face, par le tremblement de sa conscience. Le pécheur est sorti de cet état, quand il parut dans le monde la tête élevée, avec toute la liberté d'un front innocent. Il est juste qu'il rentre dans sa confusion : c'est pourquoi toutes les Écritures lui ordonnent de se confondre, a Confundimini, confundimini, domus Israël^: » a Confondezvous, confondez-vous, maison d'Israël, » parce que vous avez péché devant le Seigneur.

Pour bien comprendre cette vérité, disons avant toutes choses ce que c'est que la confusion, et pourquoi elle est due aux pécheurs. La confusion, Chrétiens, est un jugement équitable rendu par la conscience, par lequel le pécheur ayant violé ce qu'il y a de plus saint, méprisé ce qu'il y a de meilleur, trahi ce qu'il y a de mieux faisant, est jugé indigne de paroître. Quel est le motif de cet arrêt? C'est que le pécheur s'étant élevé contre la vérité même, contre la justice même, contre l'être même qui est Dieu, dans son empire, à la face de ses lois, et parmi ses bienfaits, il mérite de n'être plus, et à plus forte raison de ne plus paroître. C'est pourquoi sa propre raison lui dénonce qu'il devroit se cacher i ternellement, confondu par ses ingratitudes, et afin de lui ôter cette liberté de paroître, elle va imprimer au dehors dans la partie la plus visible, la plus éminente, la plus exposée, sur le visage, sur le front même : non pomt à la vérité par un fer brûlant, mais par le sentiment de son crime comme par une espèce de fer brûlant, une rougeur qui le déshonore et qui le llétrit; elle va

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