‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 169 sur 221 · Ephes. V · texte numérisé non relu

Ephes. V

ne laisse pas de les visiter, et leur donne un fils. Sans doute cette rencontre fit qu'Abraham le tenoit plus cher sans comparaison : il le considéroit, non tant comme son fils que comme le a fils de la promesse» divine, a promissionis filius', » que sa foi lui avoit obtenu du ciel lorsn-'il y pensoit le moins. Aussi voyons-nous qu'on l'appelle Isaac, c'està-dire iîis^; parce que, venant en un temps où ses parents ne l'espéroient plus, il devoit être après cela toutes leurs délices. Et qui ne sait que Joseph et Benjamin étoient les bien-aimés et toute la joie de Jacob, à cause qu'il les avoit eus dans son extrême vieillesse d'une femme que la main de Dieu avoit rendue féconde sur le déclin de sa vie? Par où il paroît que la manière dont on a les enfants, quand elle est surprenante ou miraculeuse, les rend de beaucoup plus aimables. Ici, Chrétiens, quels discours assez ardents pourroient vous dépeindre les saintes affections de Marie? Toutes les fois qu'elle regardoit ce cher Fils, ô Dieu! disoit-elle, mon Fils, comment est-ce que vous êtes mon Fils? qui l'auroit jamais pu croire, que je dusse demeurer vierge, et avoir un Fils si aimable? quelle main vous a formé dans mes entrailles? comment y êtes- vous entré, comment en êtes-vous sorti, sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de votre passage ? Je vous laisse à considérer jusqu'à quel point elle s'estimoit bienheureuse, et quels dévoient être ses transports dans ces ravissantes pensées : car vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'il n'y eut jamais vierge qui aimât sa virginité avec un sentiment si délicat. Vous verrez tout à l'heure où va cette réflexion.

C'est peu vous dire qu'elle étoit à l'épreuve de toutes les promesses des hommes; j'ose encore avancer qu'elle étoit à l'épreuve même des promesses de Dieu. Cela vous parolt étrange sans doute; mais il n'y a qu'à regarder l'histoire de l'Évangile. Gabriel aborde Marie, et lui annonce qu'elle concevra dans ses entrailles le Fils du Très-Haut 3, le Roi et le restaurateur d'Israël : voilà d'admirables promesses. Qui pourroit s'imaginer qu'une femme dllt être troublée d'une si heureuse nouvelle, et quelle vierge n'oublieroit pas le soin de sa pureté, dans une si belle espérance? Il n'en est pas ainsi de Marie; au contraire, elle y forme des difficultés. « Comment se peut- il faire, dit-elle % que je conçoive ce Fils dont vous me parlez, moi qui ai résolu de ne connoître aucun homme? >• comme si elle eût dit : Ce m'est beaucoup d'honneur, à la vérité, d'être mère du Messie; mais si je la suis, que deviendra ma virginité? Apprenez, apprenez, Chrétiens, à l'exemple de la sainte Vierge, l'estime que vous devez faire de la pureté. Hélas ! que nous faisons ordinairement peu de cas d'un si beau trésor ! le plus souvent parmi nous on l'abandonne au premier venu, et qui le demande, l'emporte. Et voici que l'on fait à Marie les plus magnifiques promesses qui puissent jamais être faites à une créature; et c'est un ange qui les lui fait de la part de Dieu; remarquez toutes ces circonstances : elle craint toutefois, elle hésite; elle est prête à dire que la chose ne se peut faire, parce qu'il lui semble que sa virginité est inté-

i. Rom. IX, 9. — 2. Gênes, xxi, 6. — 3. Luc. I, 31, 32. — 4. Ibid. 34.

ressée dans cette proposition : tant sa pureté lui est précieuse! Quand donc elle vit le miracle de son enfantement, ô mon Sauveur! quelles étoient ses joies, et quelles ses affections ! Ce fut alo:s qu'elle s'estima véritablement bénite entre toutes les femmes, parce qu'elle seule avoit évité toutes les malédictions de son sexe : elle avoit évité la malédiction des stériles par sa fécondité bienheureuse : elle avoit évité la malédiction des mères, parce qu'elle avoit enfanté sans douleur, comme elle avoit conçu sans corruption. Avec quel ravissement embrassoit-el!e son Fils, le plus aimable des fils; et en cela plus aimable, qu'elle le reconnoissoit pour son Fils, sans que son intégrité en fût offensée!

Les saints Pères ont assuré ' qu'un cœur virginal est la matière la plus propre à être embrasée de l'amour de notre Sauveur : cela est certain, Chrétiens, et ils l'ont tiré de saint Paul. Quel devoit donc être l'amour de la sainte Vierge? Elle savoit bien que c'étoit particulièrement à cause de sa pureté que Dieu l'avoit destinée à son Fils unique; cela même, n'en doutez pas, cela même lui faisoit aimer sa virginité beaucoup davantage; et d'autre part l'amour qu'elle avoit pour sa sainte virg^inité, lui faisoit trouver mille douceurs dans les embrassements de son Fils, qui la lui avoit si soigneusement conservée. Elle considéroit Jésus-Christ comme une fleur que son intégrité avoit poussée; et dans ce sentiment, elle lui donnoit des baisers plus que d'une mère, parce que c'étoient des baisers d'une mère vierge. Voulez-vous quelque chose de plus, pour comprendre l'excès de son saint amour? voici une dernière considération que je vous propose, tirée des mêmes principes.

L'antiquité nous rapporte ' qu'une reine des Amazones souhaita passionnément d'avoir un fils de la race d'Alexandre : mais laissons ces histoires profanes, et cherchons plutôt des exemples dans l'histoire sainte. Nous disions tout à l'heure que le patriarche Jacob préféroit Joseph à tous ses autres enfants : outre la raison que nous en avons apportée, il y en a encore une autre qui le touchoit fort : c'est qu'il l'avoit eu de Rachel, qui étoit sa bien-aimée : cela le touchoit au vif. Et saint Jean Ghrysostome nous rapportant, dans le premier livre du Sacerdoce, les paroles caressantes et affectueuses dont sa mère l'entretenoit, remarque ce discours entre beaucoup d'autres. « Je ne pouvois, disoit-elle, ô mon fils, me lasser de vous regarder, parce qu'il me sembloit voir sur votre visage une image vivante de feu mon mari '. » Que veux-je dire par tous ces exemples? Je prétends faire voir qu'une des choses qui augmente autant l'atfection envers les enfants, c'est quand on considère la personne dont on les a eus: et cela est bien naturel." Demandez maintenant à Marie de qui elle a eu ce cher Fils : vient- il d'une race mortelle? a-t-il pas fallu qu'elle fût couverte de la vertu du Très-Haut? est-ce pas le Saint-Esprit qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ses chastes embrassements, et qui, se coulant sur son corps très-pur d'une manière inefifable, y a formé celui qui devoit être la consolation d'Israël et l'attente des nations?

1. s. Bernard., serm. xxix, m Cantic, n. 8, tom. I, col. 1374.

2. Quint. Curt., lib. VI. — 3. De sacerd.^ lib. I, n. 5, tom I. p Se*.

C'est pourquoi l'admirable saint Grégoire dépeint en ces termes la conception du Sauveur. Lorsque le doigt de Dieu composoit la chair de son Fils du sang le plus pur de Marie. « la concupiscence, dit-il, n'osant approcher, repardoit de loin avec étonnement un spectacle si nouveau, et la nature s'arrêta toute surprise de voir son Seigneur et son Maître, dont la seule vertu agissoit sur cette chair virginale : r, a Stetit « natura contra, et concupiscentia longe, cum sfupore Dominum naa turae intuentes in corpore mirabiliter operantem'. »

Et n'est-ce pas ce que la Vierge elle-même chante avec une telle allégresse dans ces paroles de son cantique : « Fecit mihi magna qui a potens est'. » « Le Tout-Puiss?nt m'a fait de grandes choses? to Et que vous a-t-il fait, 6 Marie? Certes elle ne peut nous le dire; seulement elle s'écrie, toute transportée, qu'il lui a fait de grandes choses : Œ Fecit mihi magna qui potens est. » C'est qu'elle se sentoit enceinte du Saint-Esprit : elle voyoit qu'elle avoit un Fils qui étoit d'une race divine; elle ne savoit comment faire, ni pour célébrer la munificence divine, ni pour témoigner assez son ravissement, d'avoir conçu un Fils qui n'eût point d'autre Père que Dieu. Que si elle ne peut elle-même nous exprimer ses transports, qui suis-je, Chrétiens, pour vous décrire ici la tendresse extrême et l'impétuosité de son amour maternel, qui étoit enflammé par des considérations si pressantes? Que les autres mères mettent si haut qu'il leur plaira cette inclination si natureDe qu'elles ressentent pour leurs enfants ; je crois que tout ce qu'elles en disent est très-véritable, et nous en voyons des effets qui passent de Iwen loin tout ce que l'on pourroit s'en imaginer : nais je soutiens, et je vous prie de considérer cette vérité, que l'affection d'une bonne mère n'a pas tant d'avantage par-dessus les amitiés ordinaires, que l'amour de Marie surpasse celui de toutes les autres mères. Pour quelle raison? c'est parce qu'étant mère d'une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances tout à fait extraordinaires, son amour doit être d'un rang tout particulier. Et comme l'on dit, et je pense qu'il est véritable, qu'il faudroit avoir le cœur d'une mère pour bien concevoir quelle est l'affection d'une mère, je dis tout de même qu'il faudroit avoir le cœur de la sainte Vierge pour bien concevoir l'amoui' de la la sainte Vierge.

Et que dirai-je maintenant de celui de notre Sauveur? Certes, je l'avoue. Chrétiens, je me trouve l)ien plus empêché à dépeindre l'acfection du Fils, que je ne Tai été à vous représenter celle de la mère : car je suis certain qu'autant que Notre-Seigneur surpasse la sainte Vierge en toute autre chose, d'autant est-il meilleur Fils qu'elle n'étoit bonne mère. Il n'y a rien qui me touche plus, dan-; l'histoire de l'Église, que de voir jusqu'à quel excès le Sauveur Jésus a aimé la nature humaine : il n'a rien dédaigné de tout ce qui étoit de l'homme : ■J a tout pris, eicepté le péché; tout jusqu'aux moindres choses, tout

1. Serm. ii in Annunc. B. V. M., inter Op. S. Greg Thaum., édit. 1621. pag -^0.

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