Lac. I
jusqu'aux plus grandes infirmités. Que j'aille au jardin des Olives, je le vois dans la crainte , dans la tristesse, dans une telle consternation, qu'il sue sang et eau, dans la seule considération de son supplice. Je n'ai jamais ouï dire que cet accident fût arrivé à autre personne qu'à lui ; ce qui m'oblige de croire que jamais homme n'a eu les passions ni si délicates ni si fortes que mon Sauveur. Quoi donc! ô mon Maître, vous vous êtes revêtu si franchement de ces sentiments de foiblesse, qui sembloient même être indignes de votre personne : vous les avez pris si purs, si entiers, si sincères: que sera-ce après cela de l'amour envers les parents; étant certain qu'il n'y a rien dans la nature de plus naturel, de plus équitable, de plus nécessaire: vu particulièrement qu'elle est votre mère, non par un événement fortuit, mais que l'on vous l'a prédestinée dès l'éterraté, préparée et sanctifiée dans le temps, promise par tant d'oracles divins, que vous-même vous l'avez choisie comme celle qui vous plaisoit le plus parmi toutes les créatures. Et à ce propos, j'ose assurer une chose, qui n'est pas moins véritable qu'elle vous paroîtra peut-être extraordinaire. Je sais bien que toute la gloire de la sainte Vierge vient de ce qu'elle est mère du Sauveur; et je dis de plus qu'il y a beaucoup de gloire au Sauveur d'être le Fils de la Vierge. N'appréhendez pas. Chrétiens, que je veuille déroger à la grandeur de mon Maître par cette proposition. Mais quand je vois les saints Pères, parlant de Notre Seigneur, prendre plaisir à l'appeler par honneur le Fils d'une vierge, je ne puis plus douter qu'ils n'aient estimé que ce titre lui plaisoit fort, et qu'il lui étoit extrêmement honorable. Sur quoi j'apprends une chose de saint Augustin ', qui donne, à mon avis, un grand poids à celte pensée. La concupiscence, dit-il, qui se mêle, comme vous savez, dans les générations communes, corrompt tellement la matière qui se ramasse pour former nos corps, que la chair qui en est composée en contracte une corruption nécessaire. Je ne m'étends point à éclaircir cette vérité : je me contente de dire que vous la trouverez dans mille beaux endroits de saint Augustin. Que si ce commerce ordinaire, ayant quelque chose d'impur, fait passer en nos corps un mélange d'impureté, je puis assurer au contraire que le fruit d'une chair virginale tirera d'une racine si pure une pureté sans égale. Cette conséquence est certaine, et suit évidemment des principes de saint Augustin. Et comme le corps du Sauveur devoit être plus pur que les rayon^u soleil, de là vient, dit ce grand éveque, « qu'il s'est choisi dès l'éternité une mère vierge : » a Ideo virginem matrem,.... piâ fide sanctum germen in se fieri pro- « merentem,.... de quâ crearetur elegit^ » Car il étoit bienséant que la sainte chair du Sauveur fût, pour ainsi dire, embellie de toute la pureté d'un sang virginal, afin qu'elle fût digne d'être unie au Verbe divin, et d'être présentée au Père éternel, comme une victime vivante pour l'expiation de nos fautes : tellement que la pureté qui est dans la
1. De pecc. merit., lib. II, n. 59, tora. X, col. 70; cont. Julian., lib. V, n. 17- Ibid., col. 637.
2. De peccat. merit. et remiss., lib. II, cap. xxrv, n. 38, tom. X, col. 61.
chair de Jésus, est dérivée en partie de cette pureté angélique que le Saint-Esprit coula dans le corps de la Vierge, lorsque, charmé de son intégrité inviolable, il la sanctifia par sa présence, et la consacra lîomme un temple vivant au Fils du Dieu vivant.
Faites maintenant avec moi cette réflexion, Chrétien*. Mon Sauveur, 5'est l'amant et le chaste époux des vierges : il se glorifie d'être appelé le Fils d'une vierge; il veut absolument qu'on lui amène les vierges; il les a toujours en sa compagnie, elles suivent cet Agneau sans tache partout où il va : que s'il aime si passionnément les vierges, dont il a purifié la chair par son sang, quelle sera sa tendresse pour cette vierge incomparable qu'il a élue dès l'éternité, pour en tirer la pureté de sa chair et de son sang? Concluons donc de tout ce discours que l'amitié du Fils et de la Mère est inconcevable, et que nous pouvons bien avoir quelque idée grossière de cette liaison merveilleuse; mais de comprendre quelle est l'ardeur et quelle est la véhémence de ces torrents de flammes qui de Jésus vont déborder sur Marie, et de Marie retournent continuellement à Jésus, croyez-moi, les séraphins, tout brûlants qu'ils sont, ne le sauroient faire. Mais d'autant que quelquesuns pourroient se persuader que cette sainte société n'a point d'autres liens que la chair, il me sera aisé de vous faire voir, selon que je l'ai promis, et par les vérités que j'ai déjà établies, avec quels avantages la sainte Vierge est entrée dans l'alliance de Dieu par sa maternité glorieuse; et de là je vous laisserai à conclure quel est son crédit auprès du Père éternel.
Pour cela, je vous prie de considérer que cet amour de la Vierge, dont je vous parlois tout à l'heure, ne s'arrêtoit pas à la seule humanité de son Fils: non, certes; il alloit plus avant; et par l'humanité, comme par un moyen d'union, il passoit à la nature divine , qui en est inséparable. Et pour vous expliquer ma pensée, j'ai à vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d'aller pas à pas, de peur de tomber dans l'erreur; et plût à Dieu que je pusse la déduire aussi nettement comme elle me semble solide! Voici donc comme je raisonne: Une bonne mère aime tout ce qui touche la personne de son fils : je sais bien qu'elle va quelquefois plus avant, qu'elle porte son amitié jusqu'à ses amis; et généralement à toutes les choses qui lui appartiennent; mais particulièrement pour ce qui regarde la propre personne de son fils, vous savez Qu'elle y est sensible au dernier point. Je vous demande maintenant : Qu'étoit la divinité au Fils de Marie? comment touchoit-elle à sa personne? lui étoil-elle étrangère? Je ne veux point ici vous faire des questions extraordinaires; j'interpelle seulement votre foi : qu'elle me réponde. Vous dites tuus les jours, en récitant le Symbole, que vous croyez en Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui est né de la vierge Marie : celui que vous recunnoissez pour le Fils de Dieu toutpuissant, et celui qui est né de la Vierge, sont-ce deux personnes? Sans doute ce n'est pas ainsi que vmus l'entendez. C'est le même qui étant Dieu et homme, selon la nature divine est le Fils de Dieu, et selon l'humanité le Fils de Marie. C'est pourquoi les saints Pères ont enseigné que la Vierge est mère de Dieu. C'est cette foi. Chrétiens, qui
a triomphé des blasphèmes de Nestorius, et qui jusqu'à la consomma-» tien des siècles fera trembler les démons. Si je dis après cela que la bienheureuse Marie aime son Fils tout entier, quelqu'un de la compagnie pourra-t-il désavouer une vérité si plausible? Par conséquent ce Fils qu'elle chérissoittant, elle le chérissoit comme un homme-Dieu : et d'autant que ce mystère n'a rien de semblabJe sur la terre, je suis contraint d'élever bien haut mon esprit, pour avoir recours à un grand , exemple : je veux dire à l'exemple du Père éternel.
Depuis que l'humanité a été unie à la personne du Verbe, elle est devenue l'objet nécessaire des complaisances du Père. Ces vérités sont hautes, je l'avoue; mais comme ce sont des maximes fondamentales du christianisme, il est important qu'elles soient entendues de tous les fidèles; et je ne veux rien avancer, que je n'en allègue la preuve par les Ëcritures. Dites-moi, s'il vous plaît, Chrétiens, quand cette voix miraculeuse éclata sur le Thabor, de la part de Dieu, a Celui-ci est mon Fils bien aimé, dans lequel je me suis plu ^, » de qui pensezvous que parlât le Père éternel? n'étoit-ce pas de ce Dieu revêtu de chair, qui paroissoit tout resplendissant aux yeux des apôtres? Cela étant ainsi, vous voyez bien, par une déclaration si authentique, qu'il étend son amour paternel jusqu'à l'humanité dans son Fils; et qu'ayant uni si étroitement la nature humaine avec la divine, il ne les veut plus séparer de son affection. Aussi est-ce là, si nous l'entendons bien, tout le fondement de notre espérance, quand nous considérons que Jésus, qui est homme tout ainsi que nous, est reconnu et aimé de Dieu comme son Fils propre.
Ne vous offensez pas, si je dis qu'il y a quelque chose de pareil dans l'affection de la sainte Vierge, et que son amour embrasse tout ensemble la divinité et l'humanité de son Fils, que la main puissante de Dieu a si bien unies : car Dieu, par un conseil admirable, ayant jugé à propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu'il engendre continuellement dans l'éternité, il l'a par ce moyen associée en quelque façon à sa génération éternelle. Fidèles, entendez ce mystère. C'est l'associer à sa génération, que de la faire mère d'un même Fils avec lui. Partant, puisqu'il l'a comme associée à sa génération éternelle, il étoit convenable qu'il coulât en même temps dans son sein quelque étincelle de cet amour infini qu'il a pour son Fils : cela est bien digne de sa sagesse. Comme sa providence dispose toutes choses avec une justesse admirable, il falloit qu'il imprimât dans le coeur de la sainte Vierge une affection qui passât de bien loin la nature, et qui allât jusqu'au dernier degré de la grâce , afin qu'elle eût pour son Fils des sen- Taents dignes d'une mère de Dieu, et dignes d'un homme-Dieu.
Après cela, ô Marie, quand j'aurois l'esprit d'un ange, et de la plus sublime hiérarchie, mes conceptions seroient trop ravalées pour comprendre l'union très-parfaite du Père éternel avec vous, a Dieu a tant aimé le monde, dit notre Sauveur, qu'il lui a ''onné son Fils unique 2. » Et en effet, comme remarque l'apôtre 3, nous donnant son