‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 17 sur 221 · P»al. X, 4. — 2 Ibid · texte numérisé non relu

P»al. X, 4. — 2 Ibid

la dignité, puisqu'elle vous fait trouver un adorateur dans l'un des compagnons de votre supplice. Mais ici je ne vois rien que de bas ; et dans cet état d'anéantissement, un ancien a raison de dire que vous êtes injurieux à vous-même : a Adultus non gestit agnosci, sed con- « tumeliosus insuper sibi est'.» Il est injurieux à lui-même, parce qu'il semble qu'il ne fait rien, et qu'il est inutile au monde. Mais il ne refuse pas cette ignominie, il veut bien que cette injure soit ajoutée à toutes les autres qu'il a souffertes, pourvu qu'en se cachant avec Joseph et avec l'heureuse Marie, il nous apprenne, par ce grand exemple, que s'il se produit quelque jour au monde, ce sera par le désir de nous profiter, et pour obéir à son Père; qu'en effet, toute la grandeur consiste à nous conformer aux ordres de Dieu, de quelque sorte qu'il lui plaise disposer de nous; et enfin que cette obscurité , que nous craignons tant, est si illustre et si glorieuse, qu'elle peut être choisie même par un Dieu. Voilà ce que nous enseigne Jésus-Christ caché avec toute son humble famille, avec Marie et Joseph, qu'il associe à l'obscurité de sa vie, à cause qu'ils lui sont très-chers. Prenons-y donc part avec eux, et cachons-nous avec Jésus-Christ,

Chrétiens, ne savez-vous pas que Jésus-Christ est encore caché? Il souffre qu'on blasphème tous les jours son nom, et qu'on se moque de son Évangile , parce que l'heure de sa grande gloire n'est pas arrivée. Il est caché avec son Père, et nous sommes cachés en Dieu avec lui, comme parie le divin apôtre. Puisque nous sommes cachés avec lui, ce n'est pas en ce lieu d'exil que nous devons rechercher la gloire. Mais quand Jésus se montrera en sa majesté, ce sera alors le temps de paroître : a Cum Christus apparuerit. tune et simul apparebimus oc cum illo in gloria *. » 0 Dieu, qu'il fera beau paroître en ce jour, où Jésus nous louera devant ses saints anges, à la face de tout l'univers, et devant son Père céleste ! Quelle nuit, quelle obscurité assez longue pourra nous mériter cette gloire? Que les hommes se taisent de nous éternellement, pourvu que Jésus-Christ en parle en ce jour. Toutefois craignons. Chrétiens, craignons cette terrible parole qu'il a prononcée dans son Évangile : « Vous avez reçu votre récompense ^ » Vous avez voulu la gloire des hommes : vous i'arez eue; vous êtes payé; il n'y a plus rien à attendre. 0 envie ingénieuse de notre ennemi, qui nous donne les yeux des hommes, afin de nous ôter ceux de Dieu ; qui par une reconnoissance malicieuse s'offre à recompenser nos vertus, de peur que Dieu ne les récompense ! Malheureux, je ne veux point de ta gloire : ni ton éclat ni ta vaine pompe ne peuvent pas payer mes travaux. J'attends ma couronne d'une main plus chère, et ma récompense d'un bras plus puissant. Quand Jésus paroîtra en sa majesté, c'est alors, c'est alors que je veux paroître.

C'est là, fidèles, que vous verrez ce que je ne puis vous dire aujourd'hui; vous découvrirez les merveilles de la vie cachée de Joseph; vous saurez ce qu'il a fait durant tant d'années, et combien il est glorieux de se cacher avec Jésus-€hrist. Ah ! sans doute, il n'est pas de

i. TertuU., De patient., n. 3. — 2. Coloss. m, 4. — 3. Mattb. VL 'i.

ceux qui ont reçu leur récompense en ce monde : c'est pourquoi il paroltra alors, parce qu'il n'a pas paru; il éclatera, parce qu'il n'a point éclaté. Dieu réparera l'obscurité de sa vie; et sa gloire sera d'autant plus grande, qu'elle est réservée pour la vie future.

Aimons donc cette vie cachée, où Jésus s'est enveloppé avec Joseph. Qu'importe que les hommes nous voient? Celui-là est follement ambitieux, à qui les yeux 'de Dieu ne suffisent pas : et c'est lui faire trop d'injure que de ne se contenter pas de l'avoir pour spectateur. Que si vous êtes dans les grandes charges, et dans les emplois importants; si c'est une nécessité que votre vie soit toute publique, méditez du moins sérieusement que vous ferez enfin une mort privée, puisque tous ces honneurs ne vous suivroi;t pas. Que le bruit que les hommes font autour de vous ne vous empêche pas d'écouter les paroles du Fils de Dieu. Il ne dit pas : Heureux ceux qu'on loue! mais il dit dans son Évangile : « Heureux ceux que l'on maudit pour l'amour de moi * 1 » Tremblez donc, dans cette gloire qui vous environne, de ce que vous n'êtes pas jugés dignes des opprobres de l'Évangile. Mais si le monde nous les refuse, Chrétiens, faisons-nous-en à nous-mêmes; reprochonsnous devant Dieu notre ingratitude et nos vanités ridicules : mettonsnous à nous-mêmes devant notre face toute la honte de notre vie; soyons du moins obscurs à nos yeux, par une humble confession de nos crimes; et participons comme nous le pouvons à la confusion de Jésus . afin de participer à sa gloire. Amen.

Madame,

Cette grandeur qui vous environne empêche sans doute Votre Majesté de pouvoir goûter avec Jésus-Christ cette obscurité bienheureuse. Votre vie est dans la lumière, votre piété perce les nuages dans lesquels votre humilité veut l'envelopper. Les victoires de notre grand roi relèvent l'éclat de votre couronne; et ce qui surpasse toutes les victoires, c'est qu'on ne parle plus par toute la France que de cette ardeur toute chrétienne avec laquelle Votre Majesté travaille à faire descendre la paix sur la terre, d'où nos crimes l'ont bannie depuis tant d'années, et à rendre le calme à cet État, après en avoir soutenu toutes les tempêtes avec une résolution si constante. Parmi tant de gloire et tant de grandeur, quelle part peut prendre Votre Majesté à l'obscurité de Jésus-Christ et aux opprobres de son Evangile ? Puisque le monde s'efforce à lui donner des louanges, où pourra-t-elle trouver de l'humiliation, si elle ne la prend d'elle-même? C'est, Madame, ce qui oblige Votre Majesté, lorsqu'elle se retir« avec Dieu, de se dépouiller à ses pieds de toute magnificence royale, qui aussi bien s'évanouit devant lui ; et là de se couvrir humblement la face de la sainte confusion de la pénitence. C'est trop flatter les grands, que de leur persuader qu'ils sont impeccables : au contraire, qui ne sait pas que leur condition éminente leur apporte ce mal nécessaire, que leuT

i Ibid. v, II.

fautes ne peuvent presque être médiocres? C'est, Madame, dans la vue de tant de périls que Votre Majesté doit s'humilier. Tous les peuples loueront sa sage conduite dans toute l'étendue de leurs cœurs : Elle seule s'accusera, elle seule se confondra devant Dieu, et partici pera par ce moyen aux opprobres de Jésus-Christ, pour participer ta gloire, que je lui souhaite éternelle. Amen.

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