Joan. I, II. — 2. Matth. vin
Est-ce assez pour éprouver sa fidélité? Chrétiens, ne le croyez pas; voici encore une étrange épreuve. Si c'est peu des hommes pour le tourmenter, Jésus devient lui-même son persécuteur : il s'échappe adroitement de ses mains, il se dérobe à sa vigilance, et il demeure trois jours perdu. Qu'avez- vous fait, fidèle Joseph? Qu'est devenu le sacré dépôt que le Père céleste vous a confié? Ah! qui pourrait ici raconter ses plamtes ? Si vous n'avez pas encore entendu la paternité de Joseph, voyez ses larmes, voyez ses douleurs, et reconnoissez qu'il est père. Ses regrets le font bien connoître, et Marie a bien raison de dire à cette rencontre : « Pater tuus et ego dolentes quœreba- « mus te • » a Votre père et moi vous cherchions avec une extrême douleur. » 0 mon fils! dit-elle au Sauveur, je ne crains pas de l'appeler ici votre père, et je ne prétends pas faire tort à la pureté de votre naissance. Il s'agit de soins et d'inquiétudes; et c'est par là que je puis dire qu'il est votre père, puisqu'il a des inquiétudes vraiment paternelles : « Ego et pater tuus ; » je le joins avec moi par la société des douleurs.
Voyez, Fidèles, par quelles souffrances Jésus éprouve la fidélité; et comme il ne veut être qu'avec ceux qui souffrent. Ames molles et voluptueuses, cet Enfant ne veut pas être avec vous; sa pauvreté a honte de votre luxe; et sa chair, destinée à tant de supplices, ne peut supporter votre extrême délicatesse. Il cherche ces forts et ces courageux qui ne refusent pas déporter sa croix, qui ne rougissent pas d'être compagnons de son indigence et de sa misère. Je vous laisse à méditer ces vérités saintes; car pour moi je ne puis vous dire tout ce que je pense sur ce beau sujet. Je me sens appelé ailleurs, et il faut que je considère le secret du Père éternel, confié à l'humilité de Joseph : il faut que nous voyions Jésus-Christ caché, et Joseph caché avec lui, et que nous nous excitions, par ce bel exemple à l'amour de la vie cachée.
TROISIÈME ponrr.
Que dirai-je ici, Chrétiens, de cet homme caché avec Jésus-Christ? Où trouverai-je des lumières assez pénétrantes, pour percer les obscurités qui enveloppent la vie de Joseph? Et queUe entreprise est la mienne, de vouloir exposer au jour ce que l'Écriture a couvert d'un silence mystérieux? Si c'est un conseil du Père éternel, que son Fils soit caché au monde, et que Joseph le soit avec lui; adorons les secrets de sa providence, sans nous mêler de les rechercher; et que la vie cachée de Joseph soit l'objet de notre vénération, et non pas la matière de nos discours. Toutefois il en faut parler, puisque je sais bien que je l'ai prorais; et il sera utile au salut des âmes de méditer un si beau sujet, puisque, si je n'ai rien à dire autre chose, je dirai du moins, Chrétiens, que Joseph a eu cet honneur d'être tous les jours avec Jésus-Christ, qu'il a eu avec Marie la plus grande part à ses
i. Luc. n, 48.
grâces ; que néanmoins Joseph a été caché, que sa vie . que ses actions, que ses vertus étoient inconnues. Peut-être apprendrons-nous, d'un si bel exemple , qu'on peut être grand sans éclat, qu'on peut être» bienheureux sans bruit, qu'on peut avoir la vraie gloire sans le secours de la renommée, par le seul témoignage de sa conscience : « Gloria a nostra haec est, testimonium conscientiae nostrae ': » et cette pensée nous incitera à mépriser la gloire du monde; c'est la fin que je me propose.
Mais pour entendre solidement la grandeur et la dignité de la vie cachée de Joseph, remontons jusqu'au principe; et admirons, avant toutes choses, la variété infinie des conseils de la Providence dans les vocations différentes. Entre toutes les vocations, j'en remarque deux dans les Ecritures, qui semblent directement opposées : la première, celle des apôtres; la seconde, celle de Joseph. Jésus est révélé aux apôtres, Jésus est révélé à Joseph, mais avec des conditions bien contraires. Il est révélé aux apôtres, pour l'annoncer par tout l'univers; il est révélé à Joseph, pour le taire et pour le cacher. Les apôtres sont des lumières, pour faire voir Jésus-Christ au monde; Joseph est un voile, pour le couvrir; et sous ce voile mystérieux on nous cache la virginité de Marie , et la grandeur du Sauveur des âmes. Aussi rtous lisons dans les Écritures, que lorsqu'on le vouloit mépriser, «N'est-ce pas là, disoit-on, le fils de Joseph 2? » Si bien que Jésus, entre les mains des apôtres, c'est une parole qu'il faut prêcher : a Praedicate verbum Evangelii hujus ^, v a Prêchez la parole de cet Évangile: » et Jésus entre les mains de Joseph , c'est une parole cachée , a Verbum absconditum '*; » et il n'est pas permis de la découvrir. En eff"et, voyez-en la suite. Les divins apôtres prêchent si hautement l'Évangile, que le bruit de leur prédication retentit jusqu'au ciel : et saint Paul a bien osé dire que les conseils de la sagesse divine sont venus à la connoissance des célestes puissances par l'Église, dit cet apôtre, et par le ministère des prédicateurs, a Per Ecclesiam*; t> et Joseph, au contraire, entendant parler des merveilles de Jésus-Christ, il écoute, il admire et se tait.
Que veut dire cette différence? Dieu est-il contraire à lui-même dans ces vocations opposées? non. Fidèles, ne le croyez pas : toute cette diversité tend à enseigner aux enfants de Dieu cette vérité importante que toute la perfection chrétienne ne consiste qu'à se soumettre. Celui qui glorifie les apôtres par l'honneur de la prédication, glorifie aussi saint Joseph par l'humilité du silence; et par là nous devons apprendre que la gloire des chrétiens n'est pas dans les emplois éclatants, mais à faire ce que Dieu veut. Si tous ne peuvent pas avoir l'honneur de prêcher Jésus-Christ, tous peuvent avoir l'honneur de lui obéir; et c'est la gloire de saint Joseph, c'est le solide honneur du christianisme. Ne demandez donc pas, Chrétiens, ce que faisoit saint Joseph dans sa vie cachée; il est impossible que je vous l'apprenne, et je ne puis repondre autre chose, sinon ce que dit le divin Psalmiste : a Le
1. // Cor. 1, 12. — 2. Joan. vi, 42. — 3. Àct. v, 20. — 4, Luc. xvra, 34. 5. Ephe$. m, 10.
juste, dit-il, qu'a-t-il fait? y^ t Justus autem quid fecit »? » Ordinairement la vie des pécheurs fait plus de bruit que celle des justes; parce que l'intérêt et les passions, c'est ce qui remue tout dans le monde. Les pécheurs, dit David, ont tendu leur arc, ils Tout lâché contre les justes, ils ont détruit, ils ont renversé; on ne parle que d'eux dans le monde : « Quoniam quae perfecisti, destruxerunt 2. » Mais le juste, ajoute-t-il, qu'a-t-il fait? « Justus autem quid fecit? » Il veut dire qu'il n'a rien fait pour les yeux des hommes , parce qu'il a tout fait pour les yeux de Dieu. C'est ainsi que vivoit le juste Joseph. Il voyoit Jésus- Christ, et il se taisoit : il le goûtoit, et il n'en parloit point; il se contentoit de Dieu seul, sans partager sa gloire avec les hommes. Il accomplissoit sa vocation, parce que, comme les apôtres sont les ministres de Jésus-Christ découvert, Joseph étoit le ministre et le compagnon de sa vie cachée.
Mais, Chrétiens, pourrons-nous bien dire pourquoi il faut que Jésus se cache, pourquoi cette splendeur éternelle de la face du Père céleste se coiivre d'une obscurité volontaire durant l'espace de trente années? Ah! superbe, l'ignores-tu? homme du monde, ne le sais-tu pas? c'est ton orgueil qui en est la cause; c'est ton vain désir de paroître, c'est ton ambition infinie, et cette complaisance criminelle qui te fait honteusement détourner à un soin pernicieux de plaire aux hommes, celui qui doit être employé à plaire à ton Dieu. C'est pour cela que Jésus se cache. Il voit le désordre que ce vice produit : il voit le ravage que cette passion fait dans les esprits, quelles racines elle y a jetées, et combien elle corrompt toute notre vie, depuis l'enfance jusqu'à la mort : il voit les vertus qu'elle étouffe par cette crainte lâche et honteuse de paroître sage et dévot : il voit les crimes qu'elle fait commettre, ou pour s'accommodera la société par une damnable complaisance, ou pour satisfaire l'ambition à laquelle on sacrifie tout dans le monde. Mais, fidèles, ce n'est pas tout : il voit que ce désir de paroître détruit les vertus les plus éminentes, en leur faisant prendre le change, en substituant la gloire du monde à la place de celle du ciel, en nous faisant faire pour l'amour des hommes ce qu'il faut faire pour l'amour de Dieu. Jésus-Christ voit tous ces malheurs, causés par le désir de paroître; et il se cache pour nous enseigner à mépriser le bruit et l'éclat du monde. 11 ne croit pas que sa croix suffise pour dompter cette passion furieuse: il choisit, s'il se peut, un état plus bas, où il est en quelque sorte plus anéanti.
Car enfin je ne craindrai pas de le dire : Mon Sauveur, je vous connois mieux à la croix et dans la honte de votre supplice, que je ne fais dans cette bassesse et dans cette vie inconnue. Quoique votre corps Boit tout déchiré, que votre face soit ensanglantée, et que, bien loin de paroître Dieu, vous n'ayez pas même la figure d'homme, toutefois vous ne m'êtes pas si caché, et je vois, au travers de tant de nuages, quelque rayon de votre grandeur, dans cette constante résolution par laquelle vous surmontez les plus grands tourments. Votre douleur a de