‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 186 sur 221 · P». cxLin, 3. — ». G«Ms. XLn · texte numérisé non relu

P». cxLin, 3. — ». G«Ms. XLn

ne croit pas outrager celui qui a dit : a Vous jugerez seulement au nom du Seigneur * ; » parce qu'il a fait dans le prince une image mortelle de son immortelle autorité, a Vous êtes des dieux , dit David ', et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » Mais, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de terre et de poussière, vous mourrez comme des hommes. N'importe, vous êtes des dieux, encore que vous mourriez, et votre autorité ne meurt pas : cet esprit de royauté passe tout entier à vos successeurs, et imprime partout la même crainte, le même respect, la même vénération. L'homme meurt, il est vrai; mais le roi, disons-nous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle.

Il est donc aisé de comprendre que de tous les hommes vivants, aucuns ne doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus imprimée que les rois : car comment pourroient-ils oublier celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si vive, si expresse, si présente? Le prince sent en son cœur cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance de commander : il voit qu'il ne fait que mouvoir les lèvres, et aussitôt que tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre. Et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active! Il pénètre les intrigues, les trames les plus secrètes, a. Les oiseaux du ciel lui rapportent tout s. » Ha même reçu de Dieu, par l'usage des affaires, une expérience, une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine : « Divinatio in labiis régis *. » Et quand il a pénétré les trames les plus secrètes, avec ces mains longues et étendues il va prendre ses ennemis aux extrémités du monde, et les déterre, pour ainsi dire, du fond des abîmes, où ils cherchoient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imaginer que les mains et les regards de Dieu sont inévitables! Mais quand il voit les peuples soumis, a obligés, dit l'apôtre *, à lui obéir non-seulement pour la crainte, mais encore pour la conscience, » peut-il jamais oubher ce qui est dû au Dieu vivant et éternel , à qui tous les cœurs parlent, pour qui toutes les consciences n'ont plus de secret? C'est là, sans doute que tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité, tout ce que feint la flatterie, tout ce que le prince exige lui-même de l'amour, de l'obéissance, de la gratitude de ses sujets, lui est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu, à son Souverain. C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze, prêchant à Constantinople en présence des empereurs, les invite par ces beaux mots à réfléchir sur eux-mêmes, pour contempler la grandeur de la majesté divine : « 0 monarques, respectez votre pourpre, révérez votre propre autorité qui est un rayon de celle de Dieu ; connaissez le grand mystère de Dieu en vos personnes : les choses hautes sont à lui seul ; •'. partage avec vous .es inférieures : soyez donc les sujets de Dieu, comme vous en êtes les images'. »

Tant de fortes considérations doivent presser vivement les rois de

1. Veut. X, 20. — 2. Ps. LXXXI, 6. — s. Eccle. X, 20. — 4. Prov. XVI, 10. !t. Rom. xm, 5. — «. Orat. xxvn, tom. I, pag. 471.

mettre l'Évangile sur leurs têtes, d'avoir toujours les yeux attachés à cette loi supérieure, de ne se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas, de ne souffrir jamais que leur puissance s'égare hors des bornes de la justice chrétienne. Certes ils donneroient au Dieu vivant un trop juste sujet de reproche, si parmi tant de biens qu'il leur fait ils en alloient encore chercher dans les plaisirs qu'il leur défend, s'ils employoient contre lui la puissance qu'il leur accorde, s'ils violoient eux-mêmes les lois dont ils sont établis les exécuteurs, les protecteurs.

C'est ici le grand péril des grands de la terre, des rois chrétiens. Comme les autres hommes, ils ont à combattre leurs passions ; pardessus les autres hommes , ils ont à combattre leur propre puissance : car comme il est absolument nécessaire à l'homme d'avoir quelque chose qui le retienne, les puissances, sous qui tout fléchit, doivent-elles mêmes se servir de bornes : « Elles sont d'autant plus obligées de se réduire sous cette discipline sévère, qu'elles savent que le sentiment de leur pouvoir leur persuade plus aisément de s'accorder les choses qui ne sont pas permises : » « Tanto sub majore mentis a disciplina se redigunt, quanto sibi per impatientiam potestatis suao dere illicita quasi licentius sciunt. » C'est là , disoit un grand pape •, toute la science de la royauté ; et voici dans une sentence de saint Grégoire la vérité la plus nécessaire que puisse jamais entendre un roi chrétien ; « Nul ne sait user de la puissance, que celui qui la sait contraindre ; d celui-là sait maintenir son autorité comme il faut, qui ne souffre ni aux autres de la diminuer, ni à elle-même de s'étendre trop; qui la soutient au dehors, et qui la réprime au dedans ; enfin qui, se résistant à lui-même, fait par un sentiment de justice ce qu'aucun autre ne pourroit entreprendre sans attentat : « Bene po- « testatem exercet, qui et retinere illam noverit et impugnare'. » Mais que cette épreuve est difficile! que ce combat est dangereux! qu'il est malaisé à l'homme, pendant que tout le monde lui accorde tout, de se refuser quelque chose! qu'il est malaisé à l'homme de se retenir, quand il n'a d'obstacle que de lui-même! N'est-ce point peut-être le sentiment d'une épreuve si délicate, si périlleuse, qui fait dire à un grand roi pénitent : <r Je me suis répandu comme de l'eau*? Cette grande puissance, semblable à l'eau, n'ayant point trouvé d'empêchement, s'est laissée aller à son poids et n'a pas pu se retenir. Vous qui arrêtez les flots de la mer, ô Dieu, donnez des bornes à cette eau coulante, par la crainte de vos jugements et par l'autorité de votre Évangile. Régnez, ô Jésus-Christ, sur tous ceux qui régnent : qu'ils vous craignent du moins, puisqu'ils n'ont que vous seul à craindre; et ra7is de ne dépendre que de vous, qu'ils soient du moins toujours ravis d'en dépendre.

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