‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 200 sur 221 · Colosi. m, i, 2. — 4, Joan. v, 17, — 5. Hebr. xiii · texte numérisé non relu

Colosi. m, i, 2. — 4, Joan. v, 17, — 5. Hebr. xiii

croire ou tu ne peux pas t'imaginer que je t'aie bâti dans le ciel une cité permanente où tu seras éternellement heureux-, et je m'en vais entreprendre un ouvrage sur la terre, qui te donnera une idée de ce que je puis, et de ce que je te prépare : cet ouvrage, c'est son Église catholique, « Venite et videte opéra Domini, quae posuit prodigia su- « per terram ' : » a 0 homme, viens voir les merveilles de la main de Dieu; et dans les prodiges qu'il fait sur la terre, » juge des ouvrages immortels qu'il entreprend pour le ciel.

Approchons-nous donc de plus près, et regardons travailler le grand architecte. Il a travaillé à son Église durant sa vie, à sa mort, à sa glorieuse résurrection ; mais toujours sur le même plan : et s'il nous faut assigner à chacun de ces états son ouvrage propre; il a commencé à former son Église par sa doctrine durant sa vie : il lui a donné la la vie par sa mort, et par sa résurrection il lui a donné avec sa dernière forme le caractère d'immortalité. Mais plus nous entrerons dans le détail, plus la grandeur du dessein et la merveille de l'exécution nous paroîtra surprenante. L'Esprit invincible et tout-puissant qu'il a promis à ses apôtres étant mortel, il l'envoie ressuscité et monté aux cieux; afin, pour ainsi parler, qu'il coule toujours d'une vive source. Mais nppliquons-nous à regarder la structure de son Église.

Durant les jours de sa vie mortelle, il a choisi ses apôtres : il a dit à Pierre, que « sur cette pierre il bàtiroit son Église, contre laquelle l'enfer seroit toujours foible '. » Vous voyez les matériaux déjà préparés : les apôtres sont appelés, et Pierre est mis à leur tête. Jésus- Christ ne sera pas plutôt ressuscité, que nous le verrons commencer à élever l'édifice; mais toujours sur les mêmes fondements : car écoutez ce que dit l'ange aux pieuses femmes : a Allez dire à ses disciples et à Pierre'.... » Dieu commence à réveiller la foi des apôtres; et il réveille principalement Pierre, qui étoit le premier de tous; Pierre qui, pour cette même raison, devoit être le plus fort, et qui d'abord le plus infidèle, puisqu'il avoit su renier son maître, devoit ensuite confirmer ses frères : a afin, comme dit l'apôtre *, que la force fût perfectionnée dans l'infirmité, et que la main de Jésus-Christ parût partout. »

Tout s'avance dans le même ordre. Pierre et Jean courent au tombeau* : Jean arrive le premier; mais le respect le retient, et il n'ose entrer devant Pierre dans les profondeurs : c'est Pierre qui voit le premier les linges de la sépulture posés à un coin du tombeau sacré, et les premi^-res dépouilles de la mort vaincue. Voyez comme l'Église se forme, avec toute sa bienheureuse subordination, au sépulcre de Jésus-Christ ressuscité; et voyez en même temps comme les apôtres sortent peu à peu de leur erreur; Dieu les en tirant pas à pas, afin qu'une profonde réflexion sur tous leurs torts Ipur fasse entendre que Jésus-Christ seul avoit pu ressusciter leur foi éteinte. Mais il faut avancer l'ouvrage, et il est temps que Jésus-Christ paroisse aux

1. Ps. XLV, 8. — '2. Matth. XVI, 18. — 3. MaPtt. xvi. 7. — 4. // Cor. xc, $, s. Joan. XX, 3 et seq.

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apôtres : tout se fera sur le même plan sur lequel on a commencé. Saint Paul, fidèle témoin, nous apprend que « Jésus-Christ apparut à Pierre, et après aux onze'. » Saints apôtres, le temps est venu que Jésus-Christ vous veut rendre les dignes témoins de sa résurrection; et afin que tout le corps soit inébranlable, il commence par affermir celui qu'il a mis à la tête : c'est aussi lui qui doit porter la parole au nom de vous tous. Pierre, qui a dit le premier : « Vous êtes Christ, Fils de Dieu vivant 2, » a aussi prêché le premier : Vous êtes le Christ ressuscité, et le premier-né d'entre les morts; et l'Église va être fondée autant sur la foi de la résurrection de Jésus-Christ, que sur celle de sa génération éternelle.

Mais que fait Jésus-Christ un peu après? Pour donner la dernière forme à son Église, environné de ses apôtres qui ne se lassoient point de le regarder, il dit à Simon Pierre : «Simon, fils de Jonas, m'aimezvous? m'aimez-vous, encore une fois? m'aimez-vous plus que ceux-ci?» vous qui êtes le premier en dignité, êtes-vous le premier en amour? « Paissez mes agneaux, paissez mes brebis 3; » paissez les petits, paissez les mères ; enfin, avec le troupeau, paissez aussi les pasteurs, qui, à votre égard, seront des brebis; et aimez plus que tous les autres, puisque mon choix vous élève au-dessus d'eux tous. Ainsi s'achève l'Église; le corps des apôtres reçoit sa dernière forme, en recevant de la main de Jésus-Christ ressuscité un chef qui le représente sur la terre : l'Église est distinguée éternellement de toutes les sociétés schismatiques, qui, faute de reconnoître un chef établi de Dieu de cette sorte, ne sont que confusion; et le mystère de l'unité, par lequel l'Église est inébranlable, se consomme.

Il reste pourtant encore un dernier ouvrage : il faut que cette Église, ainsi formée avec ses divers ministères, reçoive la promesse d'immortalité de cette bouche immortelle d'où le genre humain en suspens attendra un jour sa dernière et irrévocable sentence. Jésus-Christ assemble donc ses saints apôtres; et prêt à monter aux cieux, écoutez comme il leur parle : « Toute puissance, dit-il, m'est donnée dans le ciel et dans la terre; il est temps de partir : allez, marchez à la conquête du monde ; prêchez l'Évangile à toute créature; enseignez toutes les nations, et les baptisez au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit^. » Et quel en sera l'efi^et? Effet admirable, eff'et éternel et digne de Jésus-Christ ressuscité : « Je suis, dit-il, avec vous jusqu'à la consommation des siècles*. » Digne parole de l'Époux céleste, qui engage sa foi pour jamais à sa sainte £gli=e. Ne c aignez point, mes apôtres, ni vous qui succéderez à un si saint ministère; moi ressuscité, moi immortel, je serai toujours avec vous : vainqueur de l'enfer et de la mort, je vous ferai triompher de l'un et de l'autre; et l'Église que je formerai par votre sacré ministère, comme moi, sera immortelle : ma parole, qui soutient le monde qu'elle a tiré du néant, soutiendra aussi mon Église , ce Ecce ego vobiscum sum. » Si depuis ce temps, Chré-

1. / Cor. XV, 5. — 2. Matt. xvi, 16. — 3. Joan. xxi, 15, i6, 17; u. Matth. xxvm, 18, 19 — 5. Ibid., ao.

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tiens, l'Église a cessé un seul moment; si elle a un seul moment ressenti la mort dont Jésus-Christ l'a tirée, et que cette Église de Jésus- Christ unie à Pierre n'ait pas conservé avec l'unité et l'autorité une fermeté invincible, doutez des promesses de la vie future. Mais vous voyez au contraire que cette Eglise née dans les opprobres et parmi les contradictions, chargée de la haine publique, persécutée avec une fureur inouïe, premièrement en Jésus-Christ qui étoit son chef, et ensuite dans tous ses membres, environnée d'ennemis, pleine de faux frères, et un néant, comme dit saint Paul, dans ses commencements; attaquée encore plus vivement par le dehors, et plus dangereusement divisée au dedans par les hérésies dans son progrès, dans la suite presque abandonnée, par le déplorable relâche Q:ient de sa discipline; avec sa doctrine rebutante, dure à pratiquer, dure à entendre, impénétrable à l'esprit, contraire aux sens, ennemie du monde dont elle combat toutes les maximes, demeure ferme et inébranlable.

Et pour venir au particulier de l'institution de Jésus-Christ, car il est beau de considérer dans des promesses circonstanciées un accomplissement précis : vous voyez que la doctrine de l'Évangile subsiste toujours dans les successeurs des apôtres; que Pierre, toujours à leur tête, n'a cessé d'enseigner les peuples, et de « confirmer ses frères ',» et, comme disent les six cent trente évoques au grand concile de Chalcédoine, qu'il « est toujours vivant dans son propre siège';» que toutes les hérésies qui ont csé s'élever contre la science de Dieu ont senti leurs têtes superbes frappées par des anathèmes dont elles n'ont pu soutenir la force; qu'elles n'ont fait que languir depuis ce coup, et viennent tout à la fois tomber aux pieds de l'Eglise et de Pierre, qui les foudroie par ses successeurs; que cependant cette Église ne se diminue jamais d'un côté, qu'elle ne s'étende de l'autre; conformément à cette parole que Jésus -Christ adresse lui-même à l'Église d'Éphèse : • Movebo candelabrum de loco suo ' : » « Je remuerai de sa place votre chandelier, » je vous ôterai la lumière de la foi : prenez garde, je ne l'éteindrai pas, je la remuerai et la changerai de place; afin que l'Église regagne tout ce qu'elle perd, une vertu invisible réparant ses perles; et, plutôt que de la laisser sans enfants. Dieu faisant, selon la parole de Jésus-Ciir''=t, « des pierres mêmes, et des peuples les plus infidèles, naître les enfants d'Abraham^ : » en soite que dans sa vieillesse, si toutefois elle peut vieillir, elle qui est immortelle, el lorsqu'on la croit stérile, elle soit aussi féconde que jamais, et demeure toujours au-dessus de la ruine qui menace les choses humaines.

Lisez l'histoire des siècles passés, et considérez l'état du nôtre; vous verrez que, par la vertu qui anime le corps de l'Église, lorsque l'Orient s'en est séparé, le Nord converti a rempli sa place; que le Nord, en un autre temps, soulevé par les séditieuses prédications de Luther, a vu sa foi non pas tant éteinte que transportée en d'autres climats, et

1. Luc. xxii, 32. — 2. 3. Léo, »^nn. u, o. m. — 3. Apoc. ii, 5 4. Matth. m, 9.

BOMDKT. — ▼ 31

passée, pour ainsi parler, à de nouveaux mondes; et qu'enfin dani les pays mêmes où l'hérésie règne, pour marque des ténèbres auxquelles elle est condamnée, elle tombe dans un désordre visible par in mélange confus de toutes sortes d'erreurs dont elle ne peut arrêter je cours : parce qu'à force de vouloir combattre l'autorité de l'Église, qu'il a fallu, pour la contredire, appeler humaine, les hérésiarques n'ont pu s'en laisser aucune ni réelle ni apparente : ce qui fait que la plus superbe hérésie, la plus fière et la plus menaçante qui fut jamais , est devenue elle-même cette Babylone qu'elle se vantoit de quitter. Et pour lui donner le dernier coup, Dieu suscite un autre Gyrus, un prince aussi magnanime, aussi modéré, aussi bien iaisajit que lui, aussi grand dans ses conseils et aussi redoutable par ses armes, mais plus religieux, puisqu'au lieu que Cyrus étoit infidèle, le prince que Dieu nous suscite tient à la gloire d'être lui-même le plus zélé et le plus soumis de tous les enfants de l'Église, comme il est, sans contestation; le premier autant en mérite qu'en dignité : Dieu, dis-je, suscite ce nouveau Cyrus pour détruire cette Babylone, et réparer les ruines de Jérusalem : de sorte que l'Église, toujours victorieuse, quoiqu'on différentes manières, tantôt malgré les puissances conjurées contre elle , et tantôt par leur secours que Dieu lui procure, triomphe de ses ennemis pour leur salut, et pour le bien universel du monde, où seule elle fait reluire parmi les ténèbres la vérité toute pure, et la droite règle des mœurs également éloignée de toutes les extrémités.

oc 0 Église, les forces me manquent à raconter vos louanges : » « Gloa riosa dicta sunt de te, civitas Dei ». » a 0 vraiment, Église de Dieu, sainte cité de l'Éternel, et la mère de ses enfants, vraiment on a dit de vous des choses bien glorieuses;» et je ne m'étonne pas de l'état heureux et permanent qui vous est prédestiné dans le ciel : déjà par la vertu de celui qui vous a promis d'être avec vous, vous avez tant de majesté et tant de solidité sur la terre. Mais, mes Frères, remarquez-vous que cette promesse d'immortalité, qui soutient l'Église, s'adresse aux apôlres et aux succes-eurs des apôtres? Allez, enseignez, baptisez; et moi, je suis avec vou.= jusqu'à la consommation des siècles : avec vous à qui la chaire a été donnée; avec vous à qui sont commis les saints sacrements; avec ,ous qui devez éclairer les autres. C'est par les apôtres et leurs successeurs que l'Église doit être immortelle. Si donc les successeurs des apôtres ne sont fidèles à leur ministère, combien d'àmes périront 1 0 merveilleuse importance de ces charges redoutables! ô péril d.e ceux qui les exercent ! ô péril de ceux qui les demandent, et péril encore plus grand de ceux qui les donnent! Mais comme ceux qui les exercent, chargés d'instruire les autres, n'ont besoin que de leurs propres lumières; et que ce grand prince, qui les donne, entre dans les besoins de l'Église avec une circonspection si religieuse, que nous sommes assurés d'un bon choix, pourvu que chacun s'applique à lui former en lui-même ou dans sa

L Ps. tXDEVL I*

famille de dignes sujets : c'est à vous que j'ai à parler, à vous, Messieurs, à vous qui demandez tous les jours, ou pour vous, ou ps 'ir les autres, ces redoutables dignités.

Ah! Messieurs, je vous en conjure par la foi que vous devez à Dieu, par l'attachement inviolable que vous devez à l'Église, à qui vous voulez donner des pasteurs selon votre cœur, plutôt que selon le cœur de Dieu; et si tout cela ne vous touche pas, par le soin que vous devez à votre salut : ah! ne jetez pas vos amis, vos proches, vos propres enfants, vous-mêmes, qui présumez tout de votre capacité, sans qu'elle ait jamais été éprouvée; ah! pour Dieu, ne vous jetez pas volontairement dans un péril manifeste. Ne proposez plus à une jeunesse imprudente les dignités de l'Église, comme un moyen de piquer son ambition, ou comme la juste couronne des études de cinq ou six ans, qui ne sont qu'un foible commencement de leurs exercices. Qu'ils apprennent plutôt à fuir, à trembler, et du moins à travailler pour l'Église, avant que de gouverner l'Église: car voici la règle de saint Paul, règle infaillible, règle invariable, puisque c'est la règle du Samt-Esprit : a Qu'ils soient éprouvés, et puis qu'ils servent'; » et encore : a. C'est en servant bien dans les places inférieures, qu'on peut s'élever à un plus haut rang ^ ; » et cette règle est fondée sur la conduite de Jésus-Christ. Trois ans entiers il tient ses apôtres sous sa discipline : instruits par sa doctrine, par ses miracles, par l'exemple de sa vie et de sa mort, il ne les envoie pas encore exercer leur ministère. 11 revient des enfers et sort du tombeau, pour leur donner durant quarante jours de nouvelles instructions : et encore, après tant de soins, de peur de les exposeT" trop tôt, il les envoie se cacher dans Jérusalem : « Renfermez-vous, dit-iP; ne sortez pas jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la vertu d'en haut. » Il les jette dans une retraite profonde, sans laquelle le Saint-Esprit, leur conducteur nécessaire, ne viendra pas. Voilà comme sont formés ceux qui ont appris sous Jésus-Christ.

Et nous. Messieurs, sans avoir rien fait, nous entreprenons de remplir leurs places. Si l'ordre ecclésiastique est une milice, comme disent tous les saints Pères et tous les conciles après saint Paul^, espère-t-on commander; mais le peut-on sans hasarder tout, lorsqu'on n'a jamais obéi, jamais servi sous les autres? Et quel ordre, quelle discipline y aura-t-il dans la guerre, si on peut seulement prétendre de s'élever autrement que par les degrés ? ou bien est-ce que la milice ecclésiastique, où il faut combattre tous les vices, toutes les passions, toutes les foiblesses humaines, toutes les mauvaises coutumes, toutes les maximes du monde, tous les artifices des hérétiques, toutes les entreprises des impies, eu un mot tous les démons et tout l'enfer, ne demande pas autant de sagesse, autant d'art, autant d'expérience, et enfin autant de courage, quoique d'une autre manière, que la milice du monde? Quel spectacle, lorsque ceux qui dévoient combattre à la tête ne savent par où commencer; qu'un conducteur secret remue

t. l Tim.m, 10. - a. Ibid., 13. - S. Luc. xxrv, 4». — 4. / Tim. i •

avec peine sa foible machine, et que celui qui doit payer de sa personne paye à peine de mine et de contenance 1 0 malheur, ô désolation, ô ravage inévitable de tout le troupeau! Car ignorez-vous cette juste mais redoutable sentence que Jésus-Christ prononce de sa propre bouche : « Si un aveugle conduit un autre aveugle, tous deux tomberont dans le précipice '*? » Tous deux, tous deux tomberont; « et nonseulement, dit saint Augustin 2, l'aveugle qui mène, mais encore l'aveugle qui suit. » Ils tomberont l'un sur l'autre; mais certes l'aveugle qui mène tombe d'autant plus dangereusement qu'il entraîne les autres dans sa chute , et que Dieu redemandera de sa main le sang de son frère qu'il a perdu. Et, pour voir un effet terrible de cette menace, considérez tant de royaumes arrachés du sein de l'Église, par l'hérésie de ces derniers siècles; recherchez les causes de tous ces malheurs ; il s'élèvera autour devons, du creux des enfers, comme un cri lamentable des peuples précipités dans l'abîme : c'est nos indignes pasteurs qui nous ont jetés dans ce lieu de tourment où nous sommes; leur inutilité et leur ignorance nous les a fait mépriser : leur vanité et leur corruption nous les a fait haïr, injustement, il est vrai; car il falloit respecter Jésus-Christ en eux, et les promesses faites à l'Église; mais enfin ils ont donné lieu aux spécieuses déclamations qui nous ont séduits : ces sentinelles endormies ont laissé entrer l'ennemi ; et la foi ancienne s'est anéantie par la néëlittence de ceux qui en étoient les dépositaires.

0 sainte Église gallicane, pleine de science, pleine de vertus, pleine, de force; jamais, jamais, je l'espère, tu n'éprouveras un tel malheur : la postérité te verra telle que t'ont vue les siècles passés, l'ornement de la chrétienté et la lumière du monde; toujours une des plus vives et des plus illustres parties de cette Église éternellement vivante que Jésus-Christ ressuscité a répandue par toute la terre.

Mais nous, mes Frères, voulons-nous mourir? et si nous ne commençons à vivre pour ne mourir plus, que nous sert d'être les membres d'un chef immortel, et d'un corps d'une Église qui ne doit jamais avoir de fin? c'est par cette considération qu'il faut finir ce discours.

TROISIÈME POINT

Etrange impression qui s'est mise dans l'esprit des hommes, qui, pourvu qu'ib aient un recours fréquent aux sacrements de l'Église, croient que les péchés qu'ils ne cessent de commettre ne leur font pas tout le mal qu'ils leur pourroient faire; et s'imaginent être chrétiens, parce qu'aussi souvent confessés qu'ils sont pécheurs, ils soutiennent, dans une vie toute corrompue, une apparence de vie chrétienne! Ce n'est pas là la doctrine que Jésus-Christ et ses apôtres nous ont enseignée, ce Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus ' ; » et de là que conclut saint Paul? « Ainsi vous devez penser que vous êtes morts au

I. Matth. IV, 14. — 2. Serin, xlvi, n. 21, tom. V, col. 236.-3. Rom. vi, ».

SERMON POUR LE JOUR DE pAqUES. 485

péché, pour vivre à Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ' ; » et encore avec plus de force : « Si, dit-il, nous sommes morts au péché, comment pourrons-nous y vivre dorénavant '? » «< Quomodo ? » Comment? comment le pourrons-nous? Parole d'étonnement, qui fait voir

'apôtre saisi de frayeur à la seule vue d'une rechute. Déplorable dépravation des chrétiens 1 nous nous étonnons maintenant, quand ceux qui fréquentent les sacrements gardent les résolutions qu'ils y ont prises; et saint Paul s'étonaoit alors comment ceux qui les recevoient, et qui étoient morts au péché, pouvoient y vivre. Si, dit-il, nous sommes morts au péché de bonne foi; si, de bonne foi, nous avons renoncé à ces abominables impuretés; à cette aigreur implacable d'un cœur ulcéré, qui songe à se satisfaire par une vengeance éclatante, ou qui, goûtant en lui-même une vengeance cachée, triomphe secrètement de la simplicité d'un ennemi déçu ; à ces meurtres que vous fait faire tous les jours une langue envenimée; à cette malignité dangereuse qui vous fait empoisonner si habilement et avec tant dïmperceptibles détours une conduite innocente; à cette fureur d'un jeu ruineux où votre famille change d'état à chaque coup, tantôt relevée pour un moment, et tantôt précipitée dans l'abîme : si nous avons renoncé à toutes ces choses et aux autres désordres de notre vie, comment pouvons-nous y vivre, et nous replonger volontairement dans cette horreur?

Mais procédons par principes; les hommes ne reviennent que par là. Voici donc le fondement que je pose. Quand Dieu daigne se communiquer à sa créature, son intention n'est pas de se communiquer en passant : a Mon Père et moi, nous viendrons à eux, dit le Fils de Dieu, et nous ferons en eux notre demeure 3; » et encore : a Le Saint- Esprit demeurera en vous, et il y sera*; » et encore : <r Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui*; » une demeure réciproque. En un mot, l'Esprit de Dieu veut demeurer; car il est stable, constant, immuable de sa nature : il ne veut pas être en passant dans les âmes, il y veut avoir une demeure fixe; et s'il ne trouve dans votre conduite quelque chose de ferme et de résolu, il se relire : ou, pour vous dire tout votre mal, s'il ne trouve rien de ferme et de résolu dans votre conduite, craignez qu'il ne se soit déjà profondément retiré de vous, et que vous ne soyez celui dont il est écrit: «Vous avez le nom de vivant, et vous êtes mort*. » Ne dites pas que ce n'est que fragilité; car si la fragilité, qui est la grande maladie de notre nature, n'a point de remède dans l'Évangile, Jésus-Christ est mort et ressuscité en vain; en vain Dieu emploie à nous convertir, comme dit saint Paul, « la même vertu par laquelle il a ressuscité Jésus-Christ, « une vertu divine et surnaturelle : « in quo et resurrexistis « per tidem operationis Dei , qui suscitavit illum a raortuis ^ » Et croire qu'en prenne toujours dans les sacrements une vertu miraculeuse et toute-puissante, en demeurant toujours égilement foible, de sorte

1. Rom. VI. 11. — 2. Ibld., 2. — 3. Joan. xiv, 23. — 4. Ibid., 17. 5. Ibid., VI, 57. — 6. Apoc. m, i. — 7. Coloss. ii, lu.

qu'on puisse toujours mourir au péché, et toujours y vivre, c'est une erreur manifeste.

Ce n'est pas je veuille dire qu'on ne puisse perdre la grâce recouvrée, et même la recouvrer plusieurs fois dans le sacrement de pénitence. Il faut détester tous les excès : celui-ci est rejeté par toute l'Église, et condamné manifestement dans toutes les Ecritures, qui n'ont point donné de bornes à la divine miséricorde, ni à la vertu des saints sacrements. Mais comme je vous avoue que la vie chrétienne peut commencer quelquefois par l'infirmité, je dis qu'il en faut venir à la consistance. Un fruit n'est pas mûr d'abord, et sa crudité offense le goût; mais s'il ne vient à maturité, ce n'est pas du fruit : c'est du poison. Ainsi le pécheur qui se convertit, pourvu qu'il déplore sa fragilité, et qu'au lieu d'en être confus il ne s'en fasse pas une excuse, peut ne la pas vaincre d'abord, et les fruits de sa pénitence, quoique amers et désagréables, ne laissent pas d'être su" portés par l'espérance qu'ils donnent. Mais que jamais nous ne produisions ces dignes fruits de pénitence tant recommandés dans l'Évangile», c'est-à-dire, aune conversion solide et durable, » « pœnitentiam stabilem, r> comme l'appelle saint Paul'; que notre pénitence ne soit qu'un amusement, et, pour parler comme un saint concile d'Espagne, notre communion qu'un jeu sacrilège, où nous nous jouons de ce que le ciel et la terre ont de plus saints : « ludere de Dominica communions'; » que notre vie, toute partagée entre la vertu et le crime, ne prenne jamais un parti de bonne foi, ou plutôt qu'en ne gardant plus que le seul nom de vertu nous prenions ouvertement le parti du crime, le faisant régner en nous malgré les sacrements tant de fois reçus : c'est un prodige inouï dans l'Évangile, c'est un monstre dans la doctrine des mœurs.

Faites-moi venir un philosophe, un Socrate, un Aristote, qui vous voudrez : il vous dira que la vertu ne consiste pas dans un sentiment passager, mais que c'est une habitude constante et un état permanent Que nous ayons une moindre idée de la vertu chrétienne, et qu'à cause que Jésus-Christ nous a ouvert dans les sacrements une source inépuisable pour laver nos crimes; plus aveugles que les philosophes, qui ont cherché la stabilité dans la vertu, nous croyions être chrétiens, lorsque nous passons toute notre vie dans une inconstance perpétuelle : aujourd'hui dans les eaux de la pénitence, et demain dans nos premières ordures; aujourd'hui à la sainte table avec Jésus-Christ, et demain avec Déliai, et dans toute la corruption passée : peut-on déshonorer davantage le christianisme? et n'est-ce pas faire de Jésus-Christ même, chose abominable 1 un défenseur des mauvaises habitudes?

Ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ a parlé des rechutes, lui qui, trouvant l'arbre cultivé et toujours infructueux, s'étonne de le voir encore sur la terre, et prononce qu'il n'est plus bon que pour le feu ^

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