‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 213 sur 221 · Prag. S. Lud · texte numérisé non relu

Prag. S. Lud

BOSSUKT. — V 33

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l'Église; « sous la puissance canonique des ordinaires, selon les conciles généraux et les institutions des saints Pères : » état bien dififérent de celui où la dureté de nos cœurs, plutôt que l'indulgence des souverains dispensateurs, nous a jetés; où les privilèges accablent les lois ; où les grâces semblent vouloir prendre la place du droit commun, tant elles se multiplient; où tant de règles ne subsistent plus que dans la formalité qu'il faut observer d'en demander la dispense : et plût à Dieu que ces formules conservent du moins, avec le souvenir des canons, l'espérance de les rétablir 1 C'est l'intention du saint-siége; c'en est l'esprit, il est certain. Mais s'il faut, autant qu'il se peut, tendre au renouvellement des anciens canons, combien religieusement faut-il conserver ce qui en reste, et surtout ce qui est le fondement de la discipline 1 Si vous voyez donc vos évêques demander humblement au pape l'inviolable conservation de ces canons et de la puissance ordinaire dans tous ses degrés, souvenez-vous qu'ils ne font que marcher sur les pas de saint Louis et de Charlemagne, et imiter les saints dont ils remplissent les chaires. Ce n'est pas nous diviser d'avec le saintsiége, à Dieu ne plaise! c'est au contraire conserver avec soin jusqu'aux moindres fibres, qui tiennent les membres unis avec le chef. Ce n'est pas diminuer la plénitude de la puissance apostolique : l'Océan même a ses bornes dans sa plénitude; et s'il les outrepassoit sans mesure aucune, sa plénitude seroit un déluge qui ravageroit tout l'univers.

Au reste, la puissance qu'il faut reconnoître dans le saint-siége est si haute et si éminente, si chère et si vénérable à tous les fidèles, qu'il n'y a rien au-dessus que toute l'Église catholique ensemble : encore faut-il savoir connoître les besoins extraordinaires et les extrêmes périls où il faut que tout s'assemble et se réunisse. Ces maximes sont de tous les siècles; mais dans l'un des derniers siècles un besoin pressant de l'Eglise, un grand mal, un schisme effroyable, obligea toute l'Église à les expliquer, à les mettre en pratique d'une façon plus expresse dans le saint concile de Pise, et dans le saint concile de Constance. La France fut la plus zélée à les soutenir ; mais la France fut suivie de toute l'Église. Ces maximes supposées comme indubitables du commun consentement des papes, de tous les évêques et de tous les fidèles, rétablirent l'autorité du saint-siége affoiblie par les divisions. Ces maximes mirent fin au schisme, extirpèrent les hérésies que le schisme fortifioit, et firent espérer au monde, malgré la dépravation des mœurs, la réforme universelle de la discipline dans toute la chrétienté, sans rien excepter.

Ces maximes demeureront toujours en dépôt dans l'Église catholique Les esprits inquiets et turbulents voudront s'en servir pour brouiller; mais les humbles, les pacifiques, les vrais enfants de l'Église s'en serviront toujours selon la règle, dans les vrais besoins et pour des biens effectifs. Les cas où on le doit faire seroient aisés à marquer, puisqu'ils sont si clairement expliqués dans les décrets du concile de Constance' ;

DE l'Église. "ïIS

mais il vaut mieux espérer que la déplorable nécessité de réfléchir sur ces cas n'arrivera pas, et que nos jours ne seront pas assez malheureux pour avoir besoin de tels remèdes. Ah 1 si le nom de concile œcuménique, nom si saint et si vénérable, doit être employé, que ce ne soit pas en matière contentieuse et pour faire durer de funestes divisions; mais plutôt pour réunir la chrétienté déchirée par tant de schismes, et pour travailler à l'œuvre de réformation, qui jamais n'est achevée durant cette vie ! Cependant conservons ces fortes maximes de nos pères, que l'Église gallicane a trouvées dans la tradition de l'Église universelle; que les universités du royaume, et principalement celle de Paris, ont apprises des saints évèques et des saints docteurs qui ont toujours éclairé l'Église de France, sans que le saintsiége ait diminué les éloges qu'il a donnés à ces fameuses universités '. Au contraire c'est en sortant du concile de Bàle, où ces maximes avoient été renouvelées avec l'applaudissement de tout le royaume, que Pie II qui le savoit, puisqu'il avoit autrefois prêté sa plume à ce concile, s'adressant à un évoque de Paris, dans l'assemblée générale de tous les princes chrétiens, lui parla ainsi de la France ^ : a La France a beaucoup d'universités, parmi lesquelles la vôtre, mon vénérable Frère, est la plus illustre, parce qu'on y enseigne si bien la théologie , et que c'est un si grand honneur d'y pouvoir mériter le titre de docteur; de sorte que le florissant royaume de France, avec tous les avantages de la nature et de la fortune, a encore ceux de la doctrine et de la pure religion. » Voilà ce que dit un savant pape qui n'igno- :oit pas nos sentiments, puisqu'ils étoient dans leur plus grande vigueur; et je puis dire qu'il en approuve le fond dans la buUe^ où en révoquant ce qu'il avoit dit avant son exaltation en faveur du concile de Bàle, il déclare qu'il n'en révère pas moins le concile de Constance, dont il embrasse les décrets, et nommément ceux où l'autorité et la puissance des conciles est expliquée.

Il savoit bien que la France n'abusoit point de ces maximes, puisque même elle venoit de donner un exemple incomparable de modération dans la célèbre assemblée de Bourges; où, louant les Pères de Bâle qui soutenoient ces maximes, elle rejeta l'application outrée qu'ils en firent contre le pape Eugène IV. Nos libertés furent défendues; le pape fut reconnu; le schisme fut éteint dans sa naissance; tout fut pacifié : qui fit un si grand ouvrage? un grand roi fidèlement assisté par le plus docte clergé qui fût au monde.

Jamais il ne fut tant parlé des libertés de l'Église, et jamais il n'en fut posé un plus solide fondement que dans ces paroles immortelles de Charles VII : a Comme c'est, dit-il*, le devoir des prélats d'annoncer avec liberté la vérité qu'ils ont apprise de Jésus-Christ, c'est aussi le devoir du prince et de la recevoir de leur bouche, prouvée par les Écritures, et de l'exécuter avec efficace. » Voilà en effet le vrai fon-

i. TJrban.VI, epist. n, t. XI Conr., col. 2048. 'i. Pir.b II, irj Conv. Maut., t. XIII, col. 177 3. BaliA retraa. Pii H. ibicL, col. Ift07. — - 4. Prac. Car YIL

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dément des libertés de l'Ëglise : alors elle est Traiment libre quand elle dit la vérité, quand elle la dit aux rois qui l'aiment naturellement, et qu'ils l'écoutent de leur bouche; car alors s'accomplit cet oracle du Fils de Dieu : « Vous connoîtrez la vérité, et ia vérité vous délivrera, et vous serez vraiment libre'. »

Nous sommes accoutumés à voir agir nos rois très-chrétiens dans cet esprit. Depuis le temps qu'ils se sont rangés sous la discipline de saint Rémi, ils n'ont jamais manqué a'écouter leurs évêques orthodoxes. L'empire romain vit succéder au premier empereur chrétien un empereur hérétique. La succession des empereurs a souvent été déshonorée par de semblables désordres. Mais, pour ne point reprocher aux autres royaumes leur malheureux sort, contentons-nous de dire, avec humilité et actions de grâces, que la France est le seul royaume qui jamais, depuis tant de siècles, n'a vu changer la foi de ses rois; elle n'enajumais eu, depuis plus de douze cents ans, qui n'ait été enfant de l'Église catholique : le trône royal est sans tache et toujours uni au saint-siége; il semble avoir participé à la fermeté de cette pierre : « Gratias Deo super inenarrabili dono ejus : » « Grâces à Dieu sur ce don inexplicable de sa bontés »

En écoutant leurs évêques dans la prédication de la vraie foi, c'étoit une suite naturelle que ces rois les écoutassent dans ce qui regarde la discipline ecclésiastique. Loin de vouloir faire en ce point la loi à l'Église, un empereur, roi de France, disoit aux évêques': « Je veux qu'appuyés de notre secours et secondés de notre puissance, comme le bon ordre le prescrit : j> « Famulante, ut decet, potestate nostra » (pesez ces paroles; et remarquez que la puissance royale, qui partout ailleurs veut dominer, et avec raison, ici ne veut que servir), a Je veux donc, dit cet empereur, que, secondés et servis par notre puissance, vcus puissiez exécuter ce que votre autorité demande : • paroles dignes des maîtres du monde, qui ne sont jamais plus dignes de l'être, ni plus assurés sur leur trône, que lorsqu'ils font respecter l'ordre que D'.eu a établi.

Ce langage étoit ordinaire aux rois très -cnretiens: et ce que faisoient ces pieux princes, ils ne cessoient de l'inspirer à leurs officiers. Malheur, malheur à l'Église, quand les deux juridictions ont commencé à se regarder d'un œil jaloux ! ô plaie du christianisme! Ministres de l'Église, ministres des rois, et ministres du Roi des rois les uns et les autres, quoique établis d'une manière différente, ah! pourquoi vous divisez-vous? l'ordre de Dieu est-il opposé à l'ordre de DieuT hé, pourquoi ne songez-vous pas que vos fonctions sont unies; que servir Dieu c'est servir l'État, que servir l'État c'est servir Dieu? Mais l'autorité est aveugle : l'autorité veut toujours monter, toujours s'étendre; l'autorité se croit dégradée quand on lui montre ses bornes. Pourquoi accuser TautoTité ? accusons l'orgueil; et disons comme l'Apôtre disoit

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