DE MADAME DE LA VALLIÊRE, DUCHESSE DE VAUJOUR
Et dixitqui sedebat in throno : Ecce nova facio omnia. Et celui qui était assis sur le trône a dit : Je renouvelle toutes choses. Apoc. XXI, 5
Ce sera sans doute un grand spectacle, quand celui qui est assis sur le trône d'où relève tout l'univers, et à qui il ne coûte pas plus à faire qu'à (lire, parce qu'il fait tout ce qui lui plaît par sa seule parole, prononcera du haut de son trône, à la fin des siècles, qu'il va renouveler toutes choses; et qu'en même temps on verra toute la nature changée faire paroître un monde nouveau pour les élus. Mais quand, pour nous préparer à ces nouveautés surprenantes du siècle futur, il agit secrètement dans les cœurs par son Saint-Esprit, qu'il les change, qu'il les renouvelle; et que, les remuant jusqu'au fond, il leur inspire des désirs jusqu'alors inconnus; ce chanj^^ement n'est ni moins nouveau m moins admirable. Et certainement, Chrétiens, il n'y a rien de plus merveilleux que ces changements. Qu'avons-nous vu, et que voyonsnous ? quel état, et quel état? Je n'ai pas besoin de parler, les chose» parlent assez d'elles-mêmes.
1. Sermon pour la profession de Mme da la Vallière, duchesse de Vaujonr.
prêche devant la reine, le 4 juin lo7r..
Madame, voici un objet digne de la présence et des yeux d'une si pieuse reine. Votre Majesté ne vient pas ici pour apporter les pompes mondaines dans la solitude; son humilité la sollicite avenir prendre part aux abaissements de la vie religieuse; et il est juste que, faisant par votre état une partie si considérable des grandeurs du monde, vous assistiez quelquefois aux cérémonies où on apprend à les mépriser. Admirez donc avec nous ces grands changements de la main de Dieu. 11 n'y a plus rien ici de l'ancienne forme, tout est changé au dehors : ce qui se fait au dedans est encore plus nouveau : et moi. pour célébrer ces nouveautés saintes, je romps un silence de tant d'années, je fais entendre uns voix que les chaires ne connoissent plus.
Afin donc que tout soit nouveau dans cette pieuse cérémonie, ô Dieu ! donnez-moi encore ce style nouveau du Saint-Esprit, qui commence à faire sentir sa force toute-puissante' dans la bouche des apôtres. Que je prêche comme un saint Pierre la gloire de Jésus-Christ crucifié: que je fasse voir au monde ingrat avec quelle impiété il le crucifie encore tous les jours. Que je crucifie le monde à son tour; que j'en efTace tous les traits et toute la gloire; que je Tensevelisse, que jo l'enterre avec Jésus Christ; enfin que je fasse voir que tout est mort, et qu'il n'y a que Jésus-Christ qui vit.
Mes Sœurs, demandez pour moi cette grâce : ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs; et Dieu donne, par ses ministres, des enseignements conveiiables aux saintes dispositions de ceux qui écoutent. Faites donc, par vos prières, le discours qui doit vous instruire; et obtenez-moi les lumières du Saint-Esprit, par l'intercession ds la sainte Vierge : Ave, Maria.
Nous ne devons pas être curieux de connoître distinctement ces nouveautés merveilleuses du siècle futur : comme Dieu les fera sans nous, nous devons nous en reposer sur sa puissance et sur sa sagesse. Mais il n'en est pas de même des nouveautés saintes qu'il opère au fond de nos cœurs. Il est écrit : « Je vous donnerai un cœur nouveau '; » et il est écrit : « Faites-vous un cœur nouveau ^ : » de sorte que ce cœur nouveau qui nous est donné, c'est nous aussi qui le devons faire; et comme nous devons y concourir par le mouvement de nos volontés, il faut que ce mouvement soit prévenu par la connoissance.
Considérons donc. Chrétiens, quelle est cette nouveauté des cœurs, et quel est l'état ancien d'où le Saint-Esprit nous tire. Qu'y a-t-il de plus ancien que de s'aimer soi-même, et qu'y a-t-il de plus nouveau que d'être soi-même son persécuteur? Mais celui qui se persécute lui-même doit avoir vu quelque chose qu'il aime plu? que lui-même : de sorte qu'il y a deux amours qui font ici toutes choses. Saint Augustin les définit par ces paroles : « Amor sui usque ad contemptum a Del; amor Dei usque ad contemptum sui ♦ : » lun est « l'amour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu: » c'est ce qui fait la
i. C'étoit la troisième fête de la Pentecôte. — 2. tizech. xxxwi, 26.
S. Ibid.f zvin, 31. — k.De civit. Dei, lib. XIV, cap. xxvm, tom. Vil, col. S78.
vie ancienne et la vie du monde : l'autre est « l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi-même; t> c'est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme; et ce qui, étant porté à sa perfection, fait la vie religieuse. Ces deux amours opposés feront tout le sujet de ce discours.
Mais, prenez bien garde. Messieurs, qu'il faut ici observer plus que jamais le précepte que nous donne l'Ecclésiastique. « Le sage oui entend, dit-il «, une parole sensée, la loue, et se l'applique à lui-même:» il ne regarde pas à droite et à gauche, à qui elle peut convenir; il se l'applique à lui-même, et il en fait son profit. Ma Sœur, parmi les choses que j'ai à dire, vous saurez bien démêler ce qui vous est propre. Faites-en de même, Chrétiens; suivez avec moi l'amour de soimême dans tous ses excès, et voyez jusqu'à quel point il vous a gagnés par ses douceurs dangereuses. Considérez ensuite une âme qui, après s'être ainsi égarée, commence à revenir sur ses pas; qui abandonne peu à peu tout ce qu'elle aimoit, et qui, laissant enfin tout au-dessous d'elle, ne se réserve plus que Dieu seul. Suivez-la dans tous les pas qu'elle fait pour retourner à lui, et voyez si vous avez fait quelque progrès dans cette voie; voilà ce que vous aurez à considérer. Entrons d'abord au fond de notre matière, je ne veux pas vous tenir plus longtemps en suspens.
PREMIER POINT
L'homme, que vous voyez si attaché à lui-même par son amourpropre, n'a pas été créé avec ce défaut. Dans son origine, Dieu l'avoit fait à son image : et ce nom d'image lui doit faire entendre qu'il n'étoit point pour lui-même ; une image est toute faite pour son original. Si un portrait pouvoit tout d'un coup devenir animé, comme il ne se rerroit aucun trait qui ne se rapportât à celui qu'il représente, il ne vivroit que pour lui seul, et ne respirerait que sa gluire. Et toutefois ces portraits que nous animons se trouveroient obligés à partager leur amour entre les originaux qu'ils représentent, et le peintre qui les a faits. Mais nous ne sommes point dans cette peine : nous sommes les images de notre auteur, et celui qui nous a faits nous a faits aussi t sa ressemblance : ainsi en toutes manières nous nous devons à lui seul, et c'est à lui seul que notre âme doit être attachée.
En effet, quoique cette âme soit défigurée, quoique cette image cto Dieu soit comme effacée par le péché, si nous en cherchons bien tous les anciens traits, nous reconnoîtrons, nonobstiint sa corruption, qu'elle ressemble encore à Dieu, et que c'est pour Dieu qu'elle est £aite. 0 âme, vous connoissez et vous aimez ! c'est là ce que vous avez de plus essentiel, et c'est par là que vous ressemblez à votre auteur, qui n'est que connoissance et qu'amour. Mais la connoissance est donnée pour entendre ce qu'il y a de plus vrai, comme l'amour est donné pour aimer ce qu'il y a de meilleur. Qu'est-ce qu'il y a de plus vrai,
i. Eccl, zxi, t«.
que celui qui est la vérité même? et qu'y a-t-il de meilleur, que celui qui est la bonté même ? L'âme est donc faite pour Dieu : c'est à lui. qu'elle devoit se tenir attachée, et comme suspendue, par sa connoissance et par son amour; c'est ainsi qu'elle est l'image de Dieu. Il se connolt lui-même, il s'aime lui-même, et c'est là sa vie : et l'âme raisonnable devoit vivre aussi en le connoissant et en l'aimant. Ainsi par sa naturelle constitution elle étoit unie à son auteur, et devoit faire sa félicité de celle d'un être si parfart et si bienfaisant; en cela consisloit sa droiture et sa force. Enfin c'est par là qu'elle étoit riche, parce que encore qu'elle n'eût rien de son propre fonds, elle possédoit un bien infini par la libéralité de son auteur; c'est-à-dire, qu'elle le possédoit lui-même, et le possédoit d'une manière si assurée, qu'elle n'avoit qu'à l'aimer persévéramment pour le posséder toujours; puisque aimer un si grand bien, c'est ce qui en assure la possession, ou plutôt c'est ce qui la fait.
Mais elle n'est pas demeurée longtemps en cet état. Cette âme qui étoit heureuse, parce Dieu l'avoit faite à son image, a voulu non lui ressembler, mais être absolument comme lui. Heureuse qu'elle étoit de connoître et d'aimer celui qui se connoît et s'aime éternellement, elle a voulu, comme lui, faire elle-même sa félicité. Hélas, qu'elle s'est trompée, et que sa chute a été funeste ! Elle est tombée de Dieu sur elle-aiême. Que fera Dieu pour la punir de sa défection? Il lui donnera ce qu'elle demande : se cherchant elle-même, elle se trouvera elle-même. Mais en se trouvant ainsi elle-même, étrange confusion I elle se perdra bientôt elle-même. Car voilà que déjà elle commence à se méconnoître; transportée de son orgueil, elle dit : Je suis un Dieu, et je me suis faite moi-même. C'est ainsi que le prophète fait parler les âmes hautaines, qui mettent leur féhcrté dans leur propre grandeur et dans leur propre excellence '.
En efi'et , il est véritable que pour pouvoir dire : Je veux être content de moi-même et me suffire à moi-même, il faut aussi pouvoir dire : Je me suis fait moi-même, ou plutôt, je suis de moi-même. Ainsi l'âme raisonnable veut être semblable à Dieu par un attribut qui ne peut convenir à aucune créature, c'est-à-dire, par l'indépendance et par la plénitude de l'être. Sortie de son état, pour avoir voulu être heureuse indépendamment de Dieu, elle ne peut ni conserver son ancienne et naturelle félicité , ni arriver à celle qu'elle poursuit vainement. Mais comme ici son orgueil la trompe, il faut lui faire sentir par quelque autre endroit sa pauvreté et sa misère. Il ne faut pour cela que la laisser quelque temps à elle-même; cette âme, qui s'est tant aimée et tant cherchée, ne se peut plus supporter. Aussitôt qu'elle est seule avec elle-même , sa solitude lui fait horreur; elle trouve en elle-même un vide infini, que Dieu seul pouvoit remplir : si bien qu'étant séparée de Dieu, que son fonds réclame sans cesse; tourmentée par son indigence, l'ennui la dévore, le chagrin la tue; il faut qu'elle cherche des amusements au dehors : et jamais elle n'aura de repos, si elle ne
♦ Exech. xxvm, 2: xxis. »,
trouve de quoi s'étourdir. Tant il est vrai que Dieu la punit par son propre déréglenaent; et que, pour s'être clierchée elle-même, elle devient elle-même son supplice. Mais elle ne peut pas demeurer en cet état, tout triste qu'il est; il faut qu'elle tombe encore plus bas : et voici comment.
Représentez-vous un homme qui est né dans les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions; il ne peut souffrir sa pauvreté. Ces murailles nues, cette table dégarnie, cette maison abandonnée, où on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur : pour se cacher à lui-même sa misère, il emprunte de tous côtés; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison, et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace sa liberté et son repos ? Ainsi l'âme raisonnable, née riche par les biens que lui avoit donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s'être cherchée elle-même, réduite à ce fonds étroit et stérile, tâche de tromper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines, en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.
Elle commence par son corps et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, devient le plus cher objet de ses complaisances. Elle tourne tous ses soins de ce côté-là; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter: elle se mire, pour ainsi parler, et se considère eUe-même dans ce corps : elle croit voir, dans la douceur de ces regards et de ce visage, la douceur d'une humeur paisible; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit; dans ce port et cette mine relevée, la grandeur et la noblesse du courage. Foible et trompeuse image sans doute ; mais enfin la vanité s'en repaît. A quoi es-tu réduite, àme raisonnable? Toi, qui étois née pour l'éternité et pour un objet immortel, tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche, d'une vapeur que le vent emporte, en un mot d'un corps qui, par sa mortalité, est devenu un empêchement et un fardeau à l'esprit.
Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que ses sens lui ofiFrent : au contraire, elle s'appauvrit dans cette recherche, puisqu'en poursuivant le plaisir, elle perd d'abord la raison. Le plaisir est un sentiment qui nous transporte, qui nous enivre, qui nous saisit indépendamment de la raison, et nous entraîne malgré ses lois. La raison en effet n'est jamais si foible que lorsque le plaisir domine; et ce qui marque une opposition éternelle entre la raison et le plaisir, c'est que, pendant que la raison demande une chose, le plaisir en exige une autre : ainsi l'âme, devenue captive du plaisir, est devenue en même temps ennemie de la raison. Voilà où elle est tombée, quand elle a voulu emprunter des sens de quoi réparer ses pertes : mais ce n'est pas là encore la fin de ses maux. Ces sens, de qui elle emprunte, empruntent eux-mêmes de tous côtés ; ils tirent tout de leurs objets, et engagent par conséquent, à tous ces objets extérieurs, Tàmc. qui , livrée aux sens, ne peut plus rien avoir que par eux.
Je ne veux point ici vous parler de tous les sens, pour vous faire avouer leur indigence : considérez seulement la vue, à combien d'objets extérieurs elle nous attache. Tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout ce qui paroît grand et magnifique, devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint-Esprit nous en avoit bien avertis, lorsqu'il avoit dit cette parole : « Ne suivez pas vos pensées et vos yeux, vous souillant et vous corrompant; » disons le mot du Saint- Esprit : « vous prostituant vous-mêmes à tous les objets qui se présentent'. » Nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande : nous nous engageons de toutes parts; nous qui n'avions besoin que de Dieu, nous commençons à avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup, quand elle s'est chargée d'or, de pierreries, et de mille autres vains ornements. Pour la parer, toute la nature s'épuise, tous les arts suent , toute l'industrie se consume. Ainsi nous amassons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare : notre vanité se repaît de cette fausse abondance ; et par là nous tombons insensiblement dans les pièges de l'avarice, triste et sombre passion, autant qu'elle est cruelle et insatiable.
C'est elle, dit saint Augustin, qui, trouvant Tâme pauvre et vide au dedans, la pousse au dehors, la partage en mille soucis, et la consume par des efforts aussi vains que laborieux. Elle se tourmente comme dans un songe; on veut parler, la voix ne suit pas; on veut faire de grands mouvements, on sent ses membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut; son argent qu'elle appelle son bien est dehors, et c'est le dedans qui est vide et pauvre. Elle se tourmente de voir son bien si détaché d'elle-même, si exposé au hasard, si soumis au pouvoir d'autrui. Cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. « L'avarice, dit ^int Paul, est la racine de tous les maux : » « Radix omnium malorum est cupiditas'. » En effet, les richesses sont un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu'on désire. Par les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d'honneurs; le voluptueux, de plaisirs; chacun enfin, de ce qu'il demande. Tous les mauvais désirs naissent dans un cœur qui croit avoir dans l'argent la moyen de les satisfaire. Il ne faut donc pas s'étonner si la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres. Que l'âme est asservie! de quel joug elle est chargée ! et pour s'être cherchée elle-même, combien est-elle devenue pauvre et captive!
Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire. Il n'y a rien de plus éclatant, ni qui fasse tant de bruit parmi les hommes, et tout ensemble il n'y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre, considérons-là dans ce qu'elle a de plus magnifique et de plus grand. Il n'y a point de plus grande gloire que celle des conquérants; choisissons le plus renommé d'en-