‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 220 sur 221 · Num. XV, 39. — 2. / Tïm. vi, io · texte numérisé non relu

Num. XV, 39. — 2. / Tïm. vi, io

tre eux. Quand on veut parler d'un grand conquérant, cuacun pense à Alexandre : ce sera donc , si vous voulez , Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois conquérants. Qu'est-ce qu'il a souhaité ce grand Alexandre, et qu'a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines, qu'il a souffertes lui-même, et qu'il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de l'aire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort. Il a tout ce qu'il a demandé; personne n'en a tant fait : dars l'Egypte, dans la Perse, dans les Indes, dans toute ia terre, en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans on ne parle que d'Alexandre. Il vit dans la bouche de tous les hommes, sans que sa gloire soit effacée ou diminuée depuis tant de siècles; les éloges ne lui manquent pas; mais c'est lui qui manque aux éloges. Il a eu ce qu'il demandoit; en a-t-il été plus heureux, tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un Dieu, soit par orgueil, soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée. « Ils ont reçu leur récompense, » dit le Fils de Dieu'; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin, tant célébrés parmi les Gentils, et j'ajoute trop estimés parmi les Chrétiens, ont eu ce qu'ils demandoient : ils ont acquis cette gloire qu'ils désiroient avec tant d'ardeur; et « vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : » a Quaerebant non apud Deum, sed apud homines Œ gloriam... ; ad quam pervenientes perceperunt mercedem suam, vani ce vanam '. »

Vous voyez. Messieurs, l'âme raisonnable déchue de sa première dignité, parce qu'elle quitte Dieu, et que Dieu la quitte; menée de captivité en captivité, captive d'elle-même, captive de son corps, captive des sens et des plaisirs, captive de toutes les choses qui l'environrent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi : a L'homme, dit-il, est vendu sous le péché : »> « "Venumdatus sub peccato'; » livré au péché, captif sous les lois, accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l'a-t-il acheté? Il l'a acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens, et asservi par toutes les choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel, d'où il est venu. Ainsi il a perdu Dieu, et toutefois le malheureux il ne peut s'en passer, car il y a au fond de Dotre âme un secret désir qui le redemande sans casse.

L'idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais, ô malheur incroyable ! et lamentable aveuglement 1 rien n'est gravé plus avant dans le cœur de l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sont la ilernière chose (jui s'efface en l'homme, et la dernière que l'homme tonsuUe : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes; rien V. les remue davantage, et rien en même temps ne lee remue moins.

.. Mattii. VI. 2. — 2. In P:. cxviii. serm. xii, n. 2, tom. 17, col. 1306. 3. Hom. vil, 14.

En voulez-vous voir une preuve? A présent que je suis assis dans ia chaire de Jésus-Christ et des apôtres, que vous m'écoutez avec attention, si j'âllois (ah, plutôt la mort!) si j'allois vous enseigner quelque erreur, je verrois tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la rehgion ; que feront-elles ? 0 Dieu, qu'est-ce donc que l'homme? est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable ?

Non, Messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première institution : ce qu'il y a de si bas, et qui paroît si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné , qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connoissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bfttiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessein, et la marque de l'architecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte qu'il ne peut la perdre, et tout ensemble si loible qu'il ne peut la suivre : si bien qu'elle semble n'être restée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu : mais nous avons dit, et il est vrai , qu'il ne pouvoit éviter après cela de se perdre aussi luimême.

L'âme, qui s'est éloignée de la source de son être, ne connolt plus ce qu'elle est. Elle s'est embarrassée, dit saint Augustin ', dans toutes les choses qu'elle aime ; et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue elle-même. Ma maison est brûlée; on se tourmente, et on dit : Je suis perdu; ma réputation est blessée, ma fortune est minée, je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué, c'est là qu'on s'écrie plus que jamais : Je suis perdu. L'homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qui dit : Je suis perdu, n'est pas le corps : car le corps de lui-même est sans sentiment; et l'âme, qui lui dit qu'elle est perdue, ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont eîle connoît la perte future; c'est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ah 1 si eue n'avoit pas oublié Dieu, si elle avoit toujours songé qu'elle est son image, elle se seroit tenue à lui comme au seul appui de son être; et attachée à un priQCipe si haut, elle n'auroit pas cru périr en voyant tomber ce qui est si fort au-dessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin', s'étant engagée tout entière dans son corps et dans les choses sensibles; roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime , et dont elle traîne continuellement l'idée avec elle, elle ne s'en peut plus démêler, elle ne sait plus ce qu'elle est. Elle dit : Je suis une vapeur, je suis un souffle,

i. De frin,. lib. X. u. 7, tom. Vin, col. 893.

je suis un air délié , ou un feu subtil; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui conuoît Dieu, un air fait h son image. 0 âme, voilà le comble de tes maux; en te cherchant, tu t'es perdue; et toi-même tu te méconnois. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole , de Dieu par la bouche de son prophète : « Convertimini , sicut in pro- « fundum recesseratis , filii Israël' ! » 0 âme, reviens à Dieu autant du fond, que tu t'en étois si profondément retirée.

SECOND POINT

Et en effet, Chrétiens, dans cet oubli profond et de Dieu et d'ellemême, où elle est plongée, ce grand Dieu sait bien la trouver. Il fait entendre sa voix, quand il lui plaît, au milieu du bruit du monde : dans son plus grand éclat, et au milieu de toutes ses pompes, il en découvre le fond, c'est-à-dire la vanité et le néant. L'âme, honteuse de sa servitude, vient à considérer pourquoi elle est née: et recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu, elle songe à la rétablir en se réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment, elle commence à rejeter les choses extérieures. 0 richesses, dit-elle, vous n'avez qu'un nom trompeur : vous venez pour me remplir ; mais j'ai un vide infini, où vous n'entrez pas. Mes secrets désirs, qui demandent Dieu , ne peuvent pas être satisfaits pas tous vos trésors ; il faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus intime. Voilà les richesses méprisées.

L'âme, considérant ensuite le corps auquel elle est unie, le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte, parce qu'elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d'écouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines, par la bouche du prophète Isaïe : « J'ai vu les filles de Sion la tête levée, marchant d'un pas affecté, avec des contenances étudiées, et faisant signe des yeux à droite et à gauche : pour cela, dit le Seigneur, je ferai tomber tous leurs cheveux'. » Quelle sorte de vengeance ! Quoi, falloit-il foudroyer et le prendre d'un ton si haut pour abattre des cheveux? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban, tonne pour abattre les feuilles des arbres ! Est-ce là le digne effet d'une main toute-puissante î Qu'il est honteux à l'homme d'être si fort attaché à des choses vaines, que les lui ôter soit un supplice I C'est pour cela que le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : « Je ferai tomber leurs cheveux; je détruirai, poursuit-il, et les colliers, et les bracelets, et les anneaux, et les boîtes à parfums, et les vestes, et les manteaux, et les rubans, et les broderies, et ces toiles si déliées; » vaines couvertures qui ne cachent rien, et le reste. Car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité; s'attachant , pour ainsi parler , à suivre par sa vengeance toute» les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. A ces nierai. XJUi. 6. — i. Ibid., Ui, 16, 17..

53â SERMON SUR LA PROFESSION

naces du Saint-Esprit, l'âme, qui s'est sentie longtemps attachée à ces ornements, commence à rentrer en elle-même. Quoi, Seigneur, dit-elle, vous voulez détruire toute cette vaine parure? Pour prévenir votre colère , je commencerai moi-même à m'en dépouiller. Entrons dans un état où il n'y ait plus d'ornement que celui de la vertu.

Ici cette âme dégotltée du monde, s'avisant que ces ornements marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante, elle en connolt aussi le fond. Elle voit l'orgueil qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil, et les disputes, et les jalousies, et tous les maux qu'il entraîne : elle voit en même temps que si ces honneurs ont quelque chose de solide, c'est qu'ils obligent de donner au monde un grand exemple. Mais on peut en les quittant donner un exemple plus utile ; et il est beau, quand on les a, d'en faire un si bel usage. Loin donc, honneurs de la terre : tout votre éclat couvre mal nos foiblesses et nos défauts; il ne les cache qu'à nous seuls, et les fait connoltre à tous les autres. Ah ! « j'aime mieux avoir la dernière place dans la maison de mon Dieu, que de tenir les plus hauts rangs dans la demeure des pécheurs '. »

L'âme se dépouille, comme vous voyez, des choses extérieures; elle revient de son égarement, et commence à être plus proche d'ellemême. Mais osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? N'aura-t-on point de pitié de cette complexion délicate? Au contraire, c'est à lui principalement que l'âme s'en prend, comme à son plus dangereux séducteur. J'ai, dit-elle, trouvé une victime : depuis que ce corps est devenu mortel, il sembloit n'être devenu pour moi qu'un embarras, et un attrait qui me porte au mal; mais la pénitence me fait voir que je le puis mettre à un meilleur usage. Grâce à la miséricorde divine, jai en lui de quoi réparer mes fautes passées. Cette pensée la sollicite à ne plus rien donner à ses sens ; elle leur ôte tous leurs plaisirs ; elle embrasse toutes les mortifications; elle donne au corps une nourriture peu agréable; et afin que la nature s'en contente, elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure; la psalmodie de la nuit et le travail de la journée y attirent le sommeil; sommeil léger qui n'appesantit pas l'esprit, et yinterrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions, même de la nature, commencent dorénavant à devenir des opérations de la grâce. On déclare une guerre immortelle et irréconciliable à tous les plaisirs; il n'y en a aucun de si innocent qui ne devienne suspect: la raison que Dieu a donnée à l'âme pour la conduire s'écrie en les Voyant approcher : « C'est ce serpent qui noufi a séduits : » « Serpens a decepit me', t: Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec une mine innocente, comme un ennemi qui ?e déguise pour entrer dans une place, qu'il veut révolter contre les puissances légitimes. Ces désirs, qui nc^is sembloient innocents, ont

«. Ps Lxxxiii. 11. — 2. Gen.m, 13.

remué peu à peu les passions les plus violentes, qui nous OQt mis dans les fers que nous avons tant de peine à rompre.

L'âme, délivrée par ces réflexions de la captivité des sens, et détachée de son corps par la mortification, est enfin venue à elle-même. Elle est revenue de bien loin, et semble avoir fait un grand progrès ; mais enfin, s'étant trouvée elle-même, elle a trouvé la source de tous ses maux. C'est donc à elle-même qu'elle en veut encore : déçue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais usage, elle songe à la contraindre de toutes parts; des grilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui vous observent; encore trouvet-elle qu'il n'y en a pas assez pour l'empêcher de s'égarer. Elle se met de tous côtés sous le joug : elle se souvient des tristes jalousies du monde, et s'abandonne sans réserve aux douces jalousies d'un Dieu bienfaisant, qui ne veut voir les coeurs que pour les remplir des douceurs célestes. De peur de retomber sur ces objets extérieurs, et que sa liberté ne s'égare encore une fois en les cherchant, elle se met des bornes de tous côtés; mais de peur de s'arrêter en elle-même, elle abandonne sa volonté propre. Ainsi, resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel : elle se donne donc en proie à l'amour divin ; elle rappelle sa connoissance et son amour à leur usage primitif. C'est alors que nous pouvons dire avec David : « 0 Dieu, votre serviteur a trouvé son cœur, pour vous faire cette prière'. » L'âme, si longtemps égarée dans les choses extérieures, s'est enfin trouvée ellemême ; mais c'est pour s'élever au-dessus d'elle, et se donner tout à fait à Dieu.

Il n'y a rien de plus nouveau que cet état où l'ftme pleine de Dieu s'oublie elle-même. De cette union avec Dieu, on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. Là est la véritable prudence; car on apprend à tendre à sa fin, c'est-à-dire à Dieu, par la seule voie qui y mène, c'est-à-dire par l'amour. Là est la force et le courage; car il n'y a rien qu'on ne souffre pour l'amour de Dieu. Là se trouve la tempérance parfaite; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens, qui dérobent à Dieu les cœurs et l'attention des esprits. Là on commence à faire Justice à Dieu, au prochain, et à soi-même : à Dieu, parce qu'on iui rend tout ce qu'on lui doit, en l'aimant plus que soi-même : au prochain, parce qu'on commence à l'aimer véritablement, non pour soi-même, mais comme soi-même, après qu'on a fait l'effort de renoncer à soimême : enfin, on se fait justice à soi-même, parce qu'on se donne de tout son cœur à qui on appartient naturellement. Mais en se donnant de la sorte, on acquiert le plus grand de tous les biens, et ou a ce merveilleux avantage d'être heureux par le même objet qui fait la félicité de Dieu.

L'amour de Dieu fait donc naître toutes les vertus; et pour les faire subsister éternellement, il leur donne pour fondement l'humilité. De mandez à ceux qui ont dans le cœur quelque passion violente, s'ils con-

t. // Rêg. TU, 17.

servent quelque orgueil ou quelque fierté en présence de ce qu'ils aiment : on ne se soumet que trop, on n'est que trop humble. L'âme possédée de l'amour de Dieu, transportée par cet amour hors d'ellemême, n'a garde de songer à elle, ni par conséquent de s'enorgueiDir ; car elle voit un objet au prix duquel elle se compte pour rien, et en est tellement éprise qu'elle le préfère à elle-même, non-seulement par raison, mais par amour.

Mais voici de quoi l'humilier plus profondément encore. Attachée à ce divin objet, elle voit toujours au-dessous d'elle deux gouffres profonds, le néant d'où elle est tirée, et un autre néant plus affreux encore, c'est le péché, où elle peut retomber sans cesse, pour peu qu'elle s'éloigne de Dieu, et qu'elle l'oblige de la quitter. Elle considère que si elle est juste, c'est Dieu qui la fait telle continuellement. Saint Augustin • ne veut pas qu'on dise que Dieu nous a faits justes; mais il dit qu'il nous fait justes à chaque moment. Ce n'est pas, dit-il, comme un médecin qui ayant guéri son malade, le laisse dans une santé qui n'a plus besoin de son secours; c'est comme l'air qui n'a pas été lumineux pour le demeurer ensuite par lui-même, mais qui est fait tel continuellement par le soleil. Ainsi l'âme attachée à Dieu sent continuellement sa dépendance, et sent que la justice qui lui est donnée ne subsiste pas toute seule, mais que Dieu la crée en elle à chaque instant : de sorte qu'elle se tient toujours attentive de ce côté-là; elle demeure toujours sous la main de Dieu, toujours attachée au gouvernement et comme au rayon de sa grâce. En cet état elle se connoît, et ne craint plus de périr, de la manière dont elle le craignoit auparavant : elle sent qu'elle est faite pour un objet éternel, et ne connoît plus de mort que le péché.

Il faudroit ici vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu : il faudroit vous montrer cette âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu, et possédée seulement de ce qu'elle découvre en Dieu même, c'est-à-dire, de ses perfections infinies. Là se verroit l'union de l'âme avec un Jésus délaissé; là s'entendroit la dernière consommation de l'amour divin dans un endroit de l'âme si profond et si retiré, que les sens n'en soupçonnent rien; tant il est éloigné de leur région : mais pour expliquer cette matière, il faudroit tenir un langage que le monde n'entendroit pas.

Finissons donc ce discours, et permettez qu'en le finissant je vous demande. Messieurs, si les saintes vérités que j'ai annoncées ont excité en vos cœurs quelque étincelle de l'amour divin. La vie chrétienne que je vous propose si pénitente, si mortifiée, si détachée des sens et de nous-mêmes, vous paroît peut-être impossible. Peut-on vivre, diriez- vous, de cette sorte? Peut-on renoncer à ce qui plaît? On vous dira de là haut' qu'on peut quelque chose de plus difficile, puisqu'on peut embrasser tout ce qui choque. Mais pour le faire, direz-vous, il faut aimer Dieu; et je ne sais si on peut le connoître assez pour

1. De Gen. ad litt., lib. VIII, n. 25, tom. III, part, i, col. 234. 9. Mme de la Vallière étoit à la grille d'en haut avec la reine.

DE MADAME DE LA VALLièRE. 53t

l'aimer autant qu'il faudroit. On vous dira de là haut qu'on en connoît assez pour aimer sans bornes. Mais peut-on mener dans le monde une telle vie? Oui sans doute, puisque le monde même vous désabuse du monde : ses appas ont assez d'illusions, ses faveurs assez d'inconstance, ses rebuts assez d'amertume; il y a assez d'injustice et de perfidie dans le procédé des hommes, assez d'inégalités et de bizarreries dans leurs humeurs incommodes et contrariantes; c'en est assez sans doute pour nous dégoûter

Ehl dites-vous, je ne suis que trop dégoûté : tout me dégoûte en effet, mais rien ne me touche; le monde me déplaît, mais Dieu ne me plaît pas pour cela. Je connois cet état étrange, malheureux et insupportable, mais trop ordinaire dans la vie. Pour en sortir, âmes chrétiennes, sachez que qui cherche Dieu de bonne foi ne manque jamais de le trouver; sa parole y est expresse : a Celui qui frappe, on lui ouvre; celui qui demande, on lui donne; celui qui cherche, il trouve infailliblement'. » Si donc vous ne trouvez pas, sans doute vou? ne cherchez pas. Remuez jusqu'au fond de votre cœur : les plaies du cœur ont cela qu'elles peuvent être sondées jusqu'au fond, pourvu qu'on ait le courage de les pénétrer; vous trouverez dans ce fond un secret orgueil qui vous fait dédaigner tout ce qu'on vous dit, et tou? les sages conseils; vous trouverez un esprit de raillerie inconsidérée, qui naît parmi l'enjouement des conversations. Quiconque en est possédé croit que toute la vie n'est qu'un jeu : on ne veut que se divertiret la face de la raison, si je puis parler de la sorte, paroît trop sérieuse et trop chagrine.

Mais à quoi est-ce que je m'étudie ? à chercher des causes secrète.'^ du dégoût que vous donne la piété? Il y en a de plus grossières et de plus palpables : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent le monde ordinairement. On n'aime point la piété véritable, parce que, contente des biens éternels, elle ne donne point d'établissement sur la terre, elle ne fait point la fortune de ceux qui la suivent. C'est l'objection ordinaire que font à Dieu les hommes du monde : mais il y a répondu, d'une manière digne de lui, par la bouche du prophète Malachie'. « Vos paroles se sont élevées contre moi, dit le Seigneur, et vous avez répondu : Quelles paroles avons-nous proférées contre vous? Vous avez dit : Celui qui sert Dieu se tourmente en vain. Quel bien nous est-il revenu d'avoir gardé ses commandements, et d'avoir marché tristement devant sa face? Les hommes superbes et entreprenants sont heureux : car ils se sont établis en vivant dans l'impiété; et ils ont tenté Dieu en songeant à se faire heureux malgré ses lois, et ils ont fait leurs affaires. »

Voilà l'objection des impies, proposée dans toute sa force par le Saint-Esprit. « A ces mots, poursuit le prophète, les gens de bien, étonnés se sont parlé secrètement les uns aux autres. » Personne sur la terre n'ose entreprendre, ce semble, de répondre aux impies qui attaquent Dieu avec une audace si insensée; mais Dieu répondra lui-

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