Luc. XV, 4. — 2. Psal. XXI
DE SAINT ÏTRANÇOIS i)E PAUT.E. 63
Je ne puis subsister un moment sans vous. Son cœur étant ainsi disposé, c'étoit. Messieurs, lui ôter la vie, que de le tirer de sa solitude. En effet, dit le dévot saint Bernard, c'est une espèce de mort violente, que de se sentir arracher de la douce société de Jésus-Christ par les affaires du monde : « Mori videntur sibi..., et rêvera mortis species est a contemoc platione candidi Jesu ad bas tenebras rursus avelli*. » Jugez donc des douleurs de François de Paule quand il reçut l'ordre du pape d'aller à la cour de Louis XI, qui le demandoit avec instance. 0 solitude, ô retraite qu'on le force d'abandonner ! combien regretta-t-il de vous perdre? Mais enfin il faut obéir, et je vois qu'il vous quitte, bien résolu néanmoins de se faire une solitude dans le tumulte, au milieu de tout le bruit de la cour et de ses empressements éternels.
C'est ici, c'est ici, Chrétiens, où je vous prie de vous rendre attentifs à ce que va faire François de Paule. Voici, sans doute, son plus grand miracle, d'avoir été si solitaire et si recueilli au milieu des faveurs des rois et dans les applaudissements de toute leur cour. Je ne m'étonne plus quand je lis dans l'Histoire de saint François, qu'il a passé au milieu des flammes sans en avoir été offensé; ni que domptant la fureur de ce détroit de Sicile, fameux par tant de naufrages, il ait trouvé sur son manteau la sûreté que les plus adroits pilotes ont peine à trouver dans leurs grands vaisseaux. La cour a des flammes plus dévorantes, elle a des écueils plus dangereux; et bien que les inventions hardies des expressions poétiques n'aient pu nous représenter la mer de Sicile aussi horrible que la nature l'a faite, la cour a des vagues plus furieuses, et des abîmes plus creux, et des tempêtes plus redoutables. Comme c'est de la cour que dépendent toutes les affaires, et que c'est là aussi qu'elles aboutissent, l'ennemi du genre humain y jette tous ses appâts, y étale toute sa pompe : là est l'empire de l'intérêt; là est le théâtre des passions : là elles sont les plus violentes, là elles sont les plus déguisées.
Voici donc François de Paule dans un nouveau monde, chéri et honoré par trois de nos rois, et après cela vous ne doutez pas que toute la cour ne lui applaudisse. Tout cela ne le touche pas : la douce méditation des choses divines, et cette sainte union avec Jésus-Christ, l'ont désabusé pour jamais de tout ce qui éclate dans le monde. Doux attraits de la cour, combien avez-vous corrompu d'innocents! combien en a-t-on vu qui se laissent comme entraîner à la cour par force, sans dessein de s'y engager : enfin l'occasion s'est présentée belle, le moment fatal est venu; la vague les a poussés et les a emportés, ainsi que les autres! Ils n'étoient venus, disoient-ils, que pour être spectateurs de la comédie : à la fin ils en owt trouvé l'intrigue si belle, qu'ils y ont voulu jouer leur personnage. Souvent même l'on s'est servi de la piété pour s'ouvrir des entrées favorables ; et après que l'on a bu do cette eau, l'âme est toute changée par une espèce d'enchantement. C'est un breuvage charmé, qui enivre les plus sobres; et la plupart de ceux qui en ont goûté ne peuvent plus goûter autre chose.
' Tract. De Patt. Oom., cap. xxvil, in Append. Op. S. Bernardi, t. IL, c. 464-
Cependant l'admirable saint François de Paule est solitaire jusque dans la cour, et toujours recueilli en Dieu parmi ce tumulte : on ne peut presque le tirer de sa cellule, où cette âme pure et innocente embrasse son Dieu en secret. L'heure de manger arrive, il goûte une nourriture plus agréable dans les douceurs de son oraison. La nuit l'invite au repos : il trouve son véritable repos à répandre son cœur devant Dieu. Le roi le demande en personne avec une extrême impatience : il a affaire, il ne peut quitter, il est enfermé avec Dieu dans de secrètes communications. On frappe à sa porte avec violence : Tamour divin, qui a occupé tous ses sens par Le ravissement de l'esprit, ne lui permet pas d'entendre autre chose, que ce que Dieu lui dit au fond de son cœur, dans un saint et admirable silence. 0 homme vraiment uni avec Dieu, et digne d'entendre de sa bouche : oc Fili, tu <c semper mecum es : » a Mon fils, vous êtes toujours avec moi ! » Il est accoutumé avec Dieu, il ne connoît que lui : il est né, il est crû sous son aile; il ne peut le quitter ni vivre sans lui un seul moment, privé des délices de son amour.
Sainte familiarité avec Jésus-Christ, oraison, prière, méditation, entretiens sacrés de l'âme avec Dieu, que ne savons-nous goûter vos douceurs! Pour les goûter, mes Frères, il faut se retirer quelquefois du bruit et du tumulte du monde, afin d'écouter Jésus en secret. « Il est malaisé, dit saint Augustin, de trouver Jésus-Christ dans le grand monde : il faut pour cela une solitude : a Difficile est in turba videre a Jesum : solitude quaedam necessaria est '.» Faisons-nous une solitude, rentrons en nous-mêmes pour penser à Dieu; ramassons tout notre esprit en cette haute partie de notre âme, pour nous exciter à louer Dieu : ne permettons pas. Chrétiens, qu'aucune autre pensée nous vienne troubler.
Mais que les hommes du monde sont éloignés de ces sentiments ! converser avec Dieu leur paroît une rêverie : le seul mot de retraite et de solitude leur donne un ennui qu'ils ne peuvent vaincre. Ils passent éternellement d'affaire en affaire, et de visite en visite: et je ne m'en étonne pas, dit saint Bernard : ils n'ont pas cette oreille intérieure pour écouter la voix de Dieu dans leur conscience, ni cette bouche spirituelle pour lui parler secrètement au dedans du cœur. C'est pourquoi ils cherchent à tromper le temps par mille sortes d'occupations : et ne sachant à quoi passer les heures du jour, dont la lenteur leur est à charge, ils charment l'ennui qui les accable, par des amusements inutiles : « Longitudinem temporis, qua gravantur, inutilibus confa-
bulationibus expendere satagunt^ » Regardez cet homme d'intrigues
nvironné de la troupe de ses clients, qui se croit honoré par l'assi-
uité des devoirs qu'ils s'empressent de lui rendre; il regarde comme
une grande peine de se trouver vis-à-vis de lui-même : a Stipatus
aclientium cuneis, frequentiore comitatu officiosi agminis hic hones-
« tatus, pœnam putat esse cum solus est 3. » Toujours ce lui est uç