‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 22 sur 221 · Heb. VI, 4, s · texte numérisé non relu

Heb. VI, 4, s

moi : a Fili, tu semper mecum es; » et il montre bien, par cette parole, que cette innocence toujours entière, cette fidélité jamais violée, sait bien conserver ses avantages.

En quoi consiste ce privilège? C'est ce qu'il est malaisé d'entendre. La tendresse extraordinaire que Dieu témoigne, dans son Écriture, pour les pécheurs convertis, semble nous obliger de croire qu'il n'use avec eux d'aucune réserve. Ne peut-on pas même juger qu'il les préfère aux justes, en quelque façon, puisqu'il quitte les justes, dit PËvangile ', pour aller chercher les pécheurs; et que bien loin de diminuer pour eux son affection, il prend plaisir au contraire de la redoubler ? Et toutefois, Chrétiens, il ne nous est pas permis de douter que ce Dieu, qui est juste dans toutes ses œuvres, ne sache bien garder la prérogative qui est due naturellement à l'innocence : et lorsqu'il semble que les saintes Lettres accordent aux pécheurs convertis quel que sorte de préférence, voici en quel sens il le faut entendre. Cette décision est tirée du grand saint Thomas, qui faisant la comparaison de l'état du juste qui persévère, et du pécheur qui se convertit, dit qu'il faut considérer en l'un ce qu'il a, et en l'autre d'où il est sorti. Après cette distinction il conclut judicieusement, à son ordinaire , que Dieu conserve au juste un plus grand don, et qu'il retire le pécheur d'un plus grand mal : et partant, que le juste est sans doute plus avantagé, si l'on a égard à son mérite; mais que le pécheur semblera plus favorisé, si l'on regarde son indignité. D'où il s'ensuit que l'état du juste est toujours absolument le meilleur ; et par conséquent il faut croire que ces mouvements de tendresse que ressent la bonté divine pour les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête, n'ôtent pas la prérogative d'une estime particulière aux justes, qui sont ses anciens amis, et qu'enfin ce chaste amateur de la sainteté et de l'innocence trouve je ne sais quel attrait particulier dans ces âmes qui n'ont jamais rejeté sa grâce, ni affligé son Esprit; qui, étant toujours fraîches et toujours nouvelles, et gardant inviolablement leur première foi, après une longue suite d'années paroissent aussi saintes, aussi innocentes, qu'elles sortirent des eaux du baptême, comme a fait, par exemple, saint François de Paule.

Quelles douceurs, quelle affection, quelle familiarité particulière Dieu réserve à ces innocents; c'est un secret de sa grâce , que je n'entreprends pas de pénétrer. Je sais seulement que François de Paula accoutumé dès sa tendre enfance à communiquer avec Dieu, ne pouvoit plus vivre un moment sans lui. Semblable à ces amis empressés qui contractent une habitude si forte de converser librement ensemble, que la moindre séparation ne leur paroît pas supportable : ainsi vivoit saint François de Paule. 0 mon Dieu, disoit-il avec David, du plus loin que je me souvienne , et presque dès le ventre de ma mère, vous êtes mon Dieu : «De ventre matris mese Deus meus es tu, ne discesseris a «me'. » Jamais mon cœur n'a aimé que vous; il n'a jamais brûlé d'autres flammes. Eh! mon Dieu, ne me quittez pas : « ne discesseris a me. »

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