‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 34 sur 221 · Tim. IV, 12. —M ' £or. ix · texte numérisé non relu

Tim. IV, 12. —M ' £or. ix

dans une grande bataille '; tes ennemis étoient enflés de leur bon succès, et toi enflammée du désir de vengeance : tout se préparoit à une guerre cruelle, si le bon Hillin, archevêque de Trêves, n'eût cherché un charitable pacificateur. Ce fut le pieux Bernard, qui, épuisé de forces par ses longues austérités et ses travaux sans nombre, attendoit la dernière heure à Clairvaux. Mais quelle foiblesse eût été capable de ralentir l'ardeur de sa charité? Il surmonte la maladie pour se rendre promptement dans tes murs; mais il ne pouvoit surmonter l'animosité des esprits, extraordinairement échauffés. Chacun couroit aux armes avec une fureur incroyable : les armées étoient en vue, et prêtes de donner, La charité, qui ne se désespère jamais, presse le vénérable Bernard : il parle, il prie, il conjure qu'on épargne le sang chrétien, et le prix du sang de Jésus. Ces âmes de fer se laissent fléchir; les ennemis deviennent des frères; tous détestent leur aveugle fureur, et d'un commun accord ils vénèrent l'auteur d'un si grand miracle.

0 ville si fidèle et si bonne ! ne veux-tu pas honorer ton libérateur? Mais, Fidèles, quels honneurs lui pourrons-nous rendre? Certes, on ne sauroit honorer les saints, sinon en imitant leurs vertus : sans cela nos louanges leur sont à charge , et nous sont pernicieuses à nousmêmes. Fidèles, que pensons-nous faire, quand nous louons les vertus du grand saint Bernard ?

0 Dieu de nos cœurs 1 quelle indignité ! Cet innocent a fait une pénitence si longue, et nous criminels, nous ne voulons pas la faire. La pénitence autrefois tenoit un grand rang dans l'Église : je ne sais dans quel coin du monde elle s'est maintenant retirée. Autrefois ceux qui scandalisoient l'Église par leurs désordres étoient tenus comme des Gentils et des publicains : maintenant tout le monde leur applaudit. On ne les eût autrefois reçus à la communion des mystères qu'après une longue satisfaction et une grande épreuve de pénitence : maintenant ils entrent jusqu'au sanctuaire. Autrefois ceux qui par des péchés mortels avoient foulé aux pieds le sang de Jésus, nosoient même regarder les autels où on le distribue aux fidèles, si auparavant ils ne s'étoient purgés par des larmes, par des jeûnes et par des aumônes. Ils croyoient être obligés de venger eux-mêmes leur ingratitude, de peur que Dieu ne la vengeât dans son implacable fureur : après avoir pris des plaisirs iUicites, ils ne pensoient pas pouvoir obtenir miséricorde, s'ils ne se privoient de ceux qui nous sont permis.

Ainsi vivoient nos pères, dans le temps où la piété florissoit dans l'Église de Dieu. Pensons-nous que les flammes de l'enfer aient perdu depuis ce temps-là leur intolérable ardeur, à cause que notre froideur a contraint l'Église de relâcher l'ancienne rigueur de sa disciphne, à cause que la vigueur ecclésiastique est énervée? pensons- nous que ce

1. Ce fut en lia? ffue se donna cette bataille. Les Messins indignés des ravages que commettoieat sur leur territoire les seigneurs voisins, dont le clief étoit Renaud II, comte de Bar, sortirent à leur rencontre. Le combat se livra à Thircy, près de Pont-à-Mousson. Les habitants de Metz, quoique plus nombreux, fureats défaits, et il en périt environ deux mille qui furent tués ou noyés dans 1& Moselle.

Dieu jaloux, qui punit si rudement les péchés, en soit pour cela moins sévère, ou qu'il nous soit plus doux, parce que les iniquités se sont augmentées? Vous voyez combien ce sentiment seroit ridicule. Toutefois, comme si nous en étions persuadés, au lieu de songer à la pénitence, nous ne songeons à autre chose qu'à nous enrichir. C'est déjà une dangereuse pensée; car l'apôtre avertit Timothée, a que le désir des richesses est la racine de tous les maux : » a Radix omnium maloa rum est cupiditas ' : t> encore songeons-nous à nous enrichir par des voies injustes, par des rapines, par des usures, par des voleries. Nous n'avons pas un cœur de chrétiens, parce qu'il est dur à la misera des pauvres. Notre charité est languissante , et nos haines sont irréconciliables. C'est en vain que la justice divine nous frappe, et nous menace encore de plusieurs malheurs : nous ne laissons pas de nous donner tout entiers aux folles joies de ce monde. Le seul mot de mortification nous fait horreur : nous aimons la débauche, la bonne chère, la vie commode et voluptueuse; et après cela nous voulons encore ôtre appelés chrétiens. Nous n'appréhendons pas cette terrible sentence du Fils de Dieu : «Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ' ! » et cette autre : « Le ris est mêlé de douleur, et les pleurs suivent la joie de bien près^; » et celle-ci : « Ils passent leur vie dans les biens, et en un moment ils descendront dans les enfers*. »

Retournons donc, Fidèles, retournons à Dieu de tout notre cœur. La pénitence n'est amère que pour un temps; après, toute son amertume se tourne en une incroyable douceur. Elle mortifie les appétits déréglés, elle fait goûter les plaisirs célestes, elle donne une bonne espérance, elle ouvre les portes du ciel. On attend la miséricorde divine avec une grande consolation, quand on tâche de tout son pouvoir d'apaiser la justice par la pénitence.

0 pieux Bernard ! ô saint pénitent ! impétrez-nous pas vos saintes intercessions les larmes de la pénitence, qui vous donnoient une si sainte joie; et afin qu'elle soit renouvelée dans le monde, priez Dieu qu'il enflamme les prédicateurs de l'esprit apostolique qui vous animoit. Nous vous demandons encore voire secours et votre médiation au milieu des troubles qui nous agitent. 0 vous ! qui avez tant de fois désarmé les princes qui se préparoient à la guerre, vous voyez que depuis tant d'années tous les fleuves sont teints, et que toutes les campagnes fument de toutes parts du sang chrétien l Les chrétiens, qui devroient être des enfants de paix, sont devenus des loups insatiables de sang. La fraternité chrétienne est rompue : et ce qui est de plus pitoyable, c'est que la licence des armes ne cesse d'enrichir l'enfer. Priez Dieu qu'il nous donne la paix, qu'il donne le repos à cette ville que vous avez autrefois chérie; ou que s'il est écrit dans le livre de ses décrets éternels que nous ne puissions voir la paix en ce monde, qu'il nous la donne à la fin dans le ciel, par Notre-Seigneur Jésus-Christ. t Amen. »

*. / Tim. VI, 10. — 2. Lac. vi, "ir,. — 3. l'rov. xiv. I3. — 4. Job. xxi, 13.

PxVNÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE.

Folie sublime et céleste de saint François, qui lui fait établir ses richert. H dan» la pauvreté, ses délices dans les souffrances, et sa gloire dans la h{ " sesse.

Si quis ridetur inter vos sapiens esse in hoc sseculo, stultus fiât. ; sit sapiens.

SHl y a quelqiCun 'parmi vous qui paroisse sage selon le siècle , qu'il devienne fou afin d'être sage. (1 Cor. m. 18.)

Le Sauveur Jésus, Chrétiens, a donné un ample sujet de discourir, mais d'une manière bien différente, à quatre sortes de personnes, aux Juifs, aux Gentils, aux hérétiques et aux fidèles. Les Juifs, qui étoient préoccupés de cette opinion si mal fondée, que le Messie viendroit au monde avec une pompe royale; prévenus de cette fausse croyance, se sont approchés du Sauveur : ils ont vu qu'il étoit réduit dans un entier dépouillement de tout ce qui peut frapper les sens, un homme pauvre, un homme sans faste et sans éclat; ils l'ont méprisé : a Jésus leur a été un scandale : » a Judaeis quidem scandalum, » dit le grand apôtre '. Les Gentils, d'autre part, qui se croyoient les auteurs et les maîtres delà bonne philosophie, et qui depuis plusieurs siècles avoient vu briller au milieu d'eux les esprits les plus célèbres du monde, ont voulu examiner Jésus-Christ selon les maximes reçues parmi les savants de la terre; mais aussitôt qu'ils ont ouï parler d'un Dieu fait homme, qui avoit vécu misérablement, qui étoit mort attaché à une croix, ils en ont fait un sujet de risée : « Jésus a été pour eux une folie, » « Gentibus autem stultitiam, » poursuit saint Paul.

Après eux sont venus d'autres hommes que l'on appeloit dans l'Église manichéens et marcionites, tous feignant d'être chrétiens; qui trop émus des invectives sanglantes des Gentils contre le Fils de Dieu, l'ont voulu mettre à couvert des moqueries de ces idolâtres, mais d'une manière tout à fait contraire aux desseins de la bonté divine sur nous. Ces foiblesses de notre Dieu, « pusillates Dei, >> comme les appeloit un ancien 2, leur ont semblé trop honteuses pour les avouer franchement : au lieu que les Gentils les exagéroient pour en faire une pièce de raillerie, ceux-ci au contraire tâchoient de les dissimuler, travaillant vainement à diminuer quelque chose aux opprobres de l'Évangile, si utiles pour notre salut. Ils ont cru, avec les Gentils et les Juifs, qu'il étoit indigne d'un Dieu de prendre une chair comme la nôtre, et de se soumettre à tant de souffrances; et pour excuser ces bassesses, ils ont soutenu que son corps étoit imaginaire , et par conséquent que sa nativité, et ensuite sa passion et sa mort, étoient fantastiques et illu-

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