Marc, z
donné des richesses, qui règne presque partout, ils se disent les uns amx autres : «Et qui pourra donc être sauvé? » « Et quis potest salvus « fieri'? K Ha! qu'il est bien visible, par cette réponse, qu'ils avoient pris à la lettre cette parole du Fils de Dieul car il est très-certain qu'une exagération ne les auroit pas si fort émus. Mais Jésus n'en demeure pas là : au contraire, les voyant étonnés; bien loin de leur lever ce scrupule, comme les riches le souhaiteroient, il appuie encore davantage. Vous dites, ô mes disciples, que, si cela est ainsi, le salut est donc impossible : aussi est-il impossible aux hommes, mais à Dieu il n'est pas impossible; et il en ajoute ik raison : parce que, dit-il, tout est possible à Dieu.
Que vous dirai-je ici, Chrétiens? il pourroit sembler d'abord que le Fils de Dieu se seroit beaucoup relâché de sa première rigueur. Mais certes ce seroit mal entendre la force de ses paroles; expliquons-les par d'autres endroits. Je remarque dans les Écritures, que cette façon de parler n'y est jamais employée que dans une prodigieuse et invincible difficulté. C'est alors en effet, quand toutes les raisons humaines défaillent, qu'il semble absolument nécessaire d'alléguer, pour dernière raison, la toute-puissance divine. C'est ce que l'ange pratique à l'égard de la sainte Vierge, lorsque, lui voulant faire entendre qu'elle pourroit enfanter et demeurer vierge, il lui apporte l'exemple d'une stérile qui a conçu; parce que enfin, poursuit-il, devant Dieu rien n'est impossible. Faites comparaison de ces choses. Une vierge peut concevoir, une stérile peut enfanter, un riche peut être sauvé; ce sont trois miracles dont les saintes lettres ne nous rendent point d'autre raison, sinon que Dieu est tout-puissant. Donc il est vrai, ô riche du siècle, que ton salut n'est point un ouvrage médiocre; donc il seroit impossible, si Dieu n'étoit pas tout-puissant; donc cette difficulté passe de bien loin nos pensées, puisqu'il faut, pour la surmonter, une puissance infinie.
Et ne me dites pas que cette parole ne vous touche point, parce que peut-être vous n'êtes pas riches. Si vous :î'êtes pas riches, vous avez envie de le devenir; et ces malédictions des richesses doivent tomber non tant sur les riches, que sur ceux qui désirent de l'être. C'est de ceux-là que l'Apôtre prononce', qu'ils s'engagent dans le piège du diable; et dans beaucoup de mauvais désirs, qui précipitent l'homme dans la perdition. Le Fils de Dieu, dans le texte que je vous citois tout à l'heure, ne parle pas seulement des riches, mais de ceux « qui se fient aux richesses : » « confidentes in pecuniis. » Or le désir et l'espérance étant inséparables, il est impossible de les désirer sans y mettre son espérance.
Vous raconterai-je ici tous les maux que ce maudit désir des richesses a apportés au genre humain? les fraudes, les voleries, les usures, les injustices, les oppressions, les inimitiés, les parjures, les perfidies, c'est le désir des richesses qui les a ordinairement amenés sur la terre. Aussi l'Apôtre a-t-il raison de dire, que a le désir des richesses est la racine de tous les maux : » a. Radix omnium malorum est cupiditas*. »
\, Marc. X, 26. — 2.1 Tim. vi, 9. — 3. Ibid., 10
DE SAINT FRANÇOIS d' ASSISE. 121
Pourquoi J'avaricieux, mettant sa joie et son .espérance dans quelque mauvaise année et dans la disette publique, prépare et agrandit-il ses greniers, afin d'y engloutir toute la substance du pauvre, qu'il lui fera acheter le prix de son sang, lorsqu'il sera réduit aux abois? Pourquoi le marchand trompeur prononce-t-il plus de mensonges, plus de faux serments qu'ils ne débite de marchandises? Pourquoi le laboureur impatient maudit-il si souvent son travail et la Providece divine? Pourquoi le soldat impitoyable exerce-t-il une rapine si cruelle ? Pourquoi le juge corrompu vend et livre-t-il son âme à Satan ? N'est-ce pas le désir des richesses?
Mais surtout que ceux qui les possèdent veilJeat soigneusement à leur âme : elles ont des liens invisibles, dont nos cœurs ne se peuvent déprendre. Là où est notre trésor, là est notre cœur : or un cœur qui aime autre chose que Dieu ne peut être capable d'aimer Dieu, a 0 si nous aimions Dieu comme il faut, dit l'admirable saint Augustin, nous n'aimerions point du tout l'argent : » a 0 si Deum digne amemus, « nummos omnino non amabimus '. » Partant si nous aimons l'argent, il sera impossible que nous aimions Dieu.
Tirez maintenant cette conséquence : les hommes qui ont beaucoup de richesses, il est presque impossible qu'ils ne les aiment; quand ils le voudroient nier, cela paroît trop évidemment par la crainte qu'ils ont de les perdre. Qui aime si fort les richesses, il est impossible qu'il aime Dieu : qui n'aime pas Dieu, il est impossible qu'il soit sauvé, a 0 Dieu; qu'il est difficile que ceux qui ont de grands biens parviennent au royaume du ciel! » a Quam difficile qui pecunias possident, « possunt pervenire ad regnum Dei ! »
Si les richesses sont donc si dangereuses, avisez, mes Frères, à ce que vous en devez faire. Dieu ne vous les a pas données pour les enfermer dans des cofîres, ni pour les employer à tant de dépenses superflues, pour ne pas dire pernicieuses. Elles vous sont données pour sustenter Jésus-Christ, qui languit en la personne des pauvres : elles vous sont données pour racheter vos iniquités, et pour amasser des trésors éternels. Jetez, jetez les yeux sur tant de familles nécessiteuses qui n'osent vous exposer leur misère; sur les vierges de Jésus, que l'on voit presque défaillir dans leurs cloîtres faute de moyens pour subsister; sur tant de pauvres religieux, qui sous une mine riante cachent souvent une grande indigence. Un peu de courage, mes Frères; faites quelques efforts pour l'amour de Dieu. Voyez avec quelle abondance il a élargi ses mains sur nous par la fertilité de cette année : élargissons les nôtres sur les misères de nos pauvres frères; que personne ne s'en dispense. Ne vous excusez pas sur la modicité de vos facultés, Jésus mettra en ligne de compte jusqu'au moindre présent que vous lui ferez avec un cœur plein de charité : un verre d'eau niômc, offert dans cet esprit, peut vous mériter la vie éternelle.
C'est ainsi que les biens, qui sont ordinairement un poison, se convertiront pour vous en remède salutaire. Loin de perdre vos richesses