Il Cor. vin
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fants sont les héritiers du royaume. Ainsi après que le Fils de Dieu a épousé la pauvreté, bien qu'on y résiste, bien qu'on en murmure, elle est noble et considérable par cette alliance. Les pauvres, depuis ce temps-là, sont les confidents du Sauveur, et les premiers ministres de ce royaume spirituel qu'il est venu établir sur la terre. Jésus même, dans cet admirable discours qu'il fait à un grand auditoire sur cette mystérieuse montagne, ne daignant parler aux riches, sinon pour foudroyer leur orgueil, adresse la parole aux pauvres, ses bons amis, et leur dit avec une incroyable consolation de son âme : « 0 pauvres, que vous êtes heureux; parce qu'à vous appartient le royaume de Dieu! » a Beati pauperes, quia vestrum est regnum Dei ' ! »
Heureux donc mille et mille fois le pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j'ose parler de la sorte, le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans l'Église. Avec quel excès de zèle ne l'a-t-il poitt embrassée! combien belle, combien généreuse, combien digne d'être consacrée à la mémoire éternelle de la postérité, fut cette réponse qu'il fit à son père lorsqu'il le pressoit, en présence de l'évêque d'Assise, de renoncer à ses biens! H accusoit son fils d'être le plus excessif en dépense qui fût dans tout le pays. Il ne sauroit, disoit-il, refuser un pauvre : il ne peut souffrir qu'il y ait dans la ville des familles nécessiteuses. Il vend toutes mes marchandises, et leur en distribue le prix. Et en efi'et, Chrétiens, avoir comme François en usoit, on eût dit qu'il avoit engagé son bien aux pauvres de la province, et que l'aumône qu'il leur faisoit étoit moins un bienfait qu'une dette. Et parce que tout son patrimoine ne pouvoit suffire à payer ces dettes infinies d'une charité immense et sans bornes, son père soutenoit qu'il étoit obligé à faire cession de biens; d'autant plus, disoit-il, qu'il étoit incorrigible, et qu'il n'y avoit aucune apparence qu'il devînt meilleur ménager.
Que répondra François à des accusations si pressantes, faites avec toute la véhémence de l'autorité paternelle? 0 Dieu éternel, que vous inspirez de belles réponses à vos serviteurs quand ils se laissent conduire à votre Esprit saint! Tenez, dit François animé d'un instinct céleste, tenez, ô mon père, je vous donne plus que vous ne voulez; et dans le même moment, jetant à ses pieds ses habits : Jusqu'ici, poursuit-il, je vous avois appelé mon père; maintenant que je n'attendrai plus aucun bien de vous, j'en dirai plus hardiment et avec une confiance plus pleine : Notre Père, qui êtes aux cieux. Quelle éloquence assez forte, (jueis raisonnements assez magnifiques pourroient ici égaler la majesté de cette parole? 0 la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce marchand! 0 homme, non tant incapable d'avoir des richesses, que digne de n'en avoir pas, digne d'être écrit dans le livre des pauvres évangéliques, et de vivre dorénavant sur les fonds de la Providence! Eufiii il a rencontré cette pauvreté si ardemment désirée, en laquelle il avoit mis son trésor : plus on lui ôte, plus on l'enrichit. Que l'on a bien fait de le dépouiller entièrement de ses biens; puisque aussi biea
(. Luc. VI, 20.
on vouloif lui ravir ce qu'il estimoit de plus beau dans toutes ces possessions, qui étoit le pouvoir de les répandre abondamment sur les pauvres I II a trouvé un Père qui ne Tempêchera pas de donner, ni ce qu'il gagnera par le travail de ses mains, ni ce qu'il pourra obtenir de la charité des fidèles. Heureux, de n'avoir plus rien dans le siècle, son habit même lui venant de l'aumône! Heureux, de n'avoir d'autre bien que Dieu, de n'attendre rien que de lui, de ne recevoir rien que pour l'amour de lui! Grâce à la miséricorde divine, il n'a plus aucune affaire que de servir Dieu : toute sa nourriture est de faire sa volonté. Que son état est différent de celui des riches I vous le verrez dans ma seconde partie.
SBCONB POINT.
Quand je vous considère, ô riches du siècle, vous me semblez bien pauvres en comparaison de François. Vous ne sauriez avoir tant de richesses, que vos passions déréglées n'en consument encore davantage. Il vous en faut pour la nécessité, pour la vanité, pour le luxe, pour les plaisirs, pour la pompe, pour la parade, pour mille superfluités. François, au contraire, ne sauroit avoir ni un habillement si sordide, ni une nourriture si modique, qu'il ne soit parfaitement satisfait; tout p"êt même à mourir de faim, si telle est la volonté de son Père. Il s'en va tantôt dans une sombre forêt . tantôt sur le haut d'une montagne, admirant les ouvrages de Dieu, invitant toutes les créatures à le louer et à le bénir, leur prêtant pour cela son intelligence et sa voix, passant les jours et les nuits à prononcer, à méditer, à goûter cette pieuse parole : a Notre Père, qui êtes aux cieux; » et cette ^utre: « Mon Dieu et mon tout, » qu'il avoit sans cesse à la bouche, a Deus meus et omnia. » Il court par toutes les villes, par toutes les bourgades, par tous les hameaux : il lève hautement l'étendard de la pauvreté; il commence à exercer un nouveau genre de négoce, il établit le plus beau et le plus riche commerce dont on se puisse jamais aviser. 0 vous, disoit-il, vous qui désirez acquérir cette perle unique de l'Évangile, venez, associons-nous, afin de trafiquer dans le ciel : vendez tous vos biens, donnez tout aux pauvres; venez avec moi, libres de tous soins séculiers : venez, nous ferons pénitence; venez, nous louerons et servirons notre Dieu en simplicité et en pauvreté.
0 sainte compagnie, qui commencez à vous assembler sous la conduite de saint François, puissiez-vous, en vous étendant de toutes parts, inspirer à tous les hommes du monde un généreux mépris des richesses, et porter tous les peuples à l'exercice de la pénitence ! Mais que prétendez-vous faire avec ces habits d'une forme si singulière, si pesants en été, si peu propres à vous garantir des rigueurs du froid? pourquoi n'avez-vous plus d'égard à la nécessité ou à la foiblesse de la chair? Fidèles, le pauvre François, qui leur a donné ce conseil, ne comprend pas ce discours : il est prévenu d'autres maxime'- plus mA^es et plus élevées. Il se souvient de ces feuilles de figuier qui cou-
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vrirent, dans le paradis, la nudité de nos premiers parents, sitôt que leur désobéissance la leur eut fait connoître. Il songe que l'homme a été nu, tant qu'il a été innocent; et par conséquent que ce n'est pas la nécessité, mais le péché et la honte qui ont fait les premiers habits. Que si c'est le péché qui a habillé la nature corrompue, il juge qu'il sera bienséant que la pénitence l'habille après qu'elle a été réparée.
Mais pourquoi vous exténuez-vous par tant de jeûnes? pourquoi vous consumez-vous par tant de veilles? pourquoi vous jetez-vous sur ces neiges ? pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps, que l'on pourroit prendre pour une autre peau qui se seroit formée sur la première? Répondez, François, répondez : vos sentiments sont si chrétiens que je croirois diminuer quelque chose de leur générosité, si je ne vous les faisois exposer à vous-même. Qui êtes-vous, dira-t-il, vous qui me faites cette question? ignorez-vous que le nom de chrétien signifie un homme souffrant? Ne vous souvenez-vous pas de ces deux braves athlètes, Paul et Barnabe, qui alloient confirmant et consolant les Eglises? et que leur disoient-ils pour les consoler? « Qu'il falloit par de longs travaux, et une grande suite de tribulations, parvenir au royaume des cieux : » « Quia per multas angustias et tribula- « tion-es oportet pervenire ad regnum Dei *. ■» Sachez, poursu'vî"a-t-il; et pardonnez-moi, Chrétiens, si je prends plaisir aujourd'hui à vous faire parler si souvent ce merveilleux personnage : sachez donc, dirat-il, que nous autres chrétiens «c nous avons un corps et une âme qui doivent être exposés à toute sorte d'incommodités : » « Ipsam animam a ipsumque corpus expositum omnibus ad injuriam gerimus^ r Et c'est ainsi que pour suivre le commandement de l'Apôtre 3, afin de ne point courir en vain ft je travaille à dompter mon corps, et à réduiro en servitude l'appétit de ces voluptés qui, par leur délicatesse, rendent molle et efféminée cette mâle vertu de la foi : » « Discutiendae sunt a deliciae, quarum moUitia et flexu fidei virtus effeminari potest ♦. d a Après tout quelles plus grandes délices à un chrétien, que le dégoût des délices? » « Quae major voluptas, quam fastidium ipsius voluptaoc tis*?» <c Quoi! ne pourrons-nous pas vivre sans plaisir, nous qui devons mourir avec plaisir? » « Non possumus \ivere sine voluptate, « qui mori cum voluptate debemus*?» Ce sont les paroles du grave TertuUien , qu'il prêtera volontiers aux sentiments de François, si dignes de cette première vigueur et fermeté des mœurs chrétiennes.
Sévère mais évangélique doctrine, dures mais indubitables vérités, qui faites frémir tous nos sens, et paroissez si folles à notre aveugle sagesse : c'est vous qui avez rendu l'inimitable François si heureusement insensé; c'est vous qui l'avez enflammé d'un violent désir du martyre, qui lui fait chercher de toutes parts quelque infidèle qui ait soif de son sang. Et certes il est véritable, encore que tous nos sens y répugnent, qu'un chrétien qui est blessé de l'amour de notre Sau-
I. Aci. XIV, 21. — 2. Tertall., De patient., n. 8.-3. / Cor. ix, 26, 27. %. Ter.. Decultu femin., n. 13. — '.. Id., De specA., n. 29. — 6. Ibid., n. 28.
veur n'a pas de plus grand plaisir que de répandre sou sang pour lui. C'est là, peut-être, le seul avantage que nous pouvons remporter sur les anges. Ils peuvent bien être les compagnons de la gloire de Notre- Seigneur, mais ils ne peuvent pas être les compagnons de sa mort. Ces bienheureuses intelligences peuvent bien paroître devant la face de Dieu comme des victimes brûlantes d'une charité éternelle, mais leur nature impassible ne leur permet pas de faire une généreuse épreuve de leur affection parmi les souffrances; et de recevoir cet honneur, si doux à celui qui aime, d'aimer jusqu'à mourir, et même de mourir par amour. Pour nous, au contraire, nous jouissons de ce précieux avantage : car des deux sortes de vies qu'il a plu à Dieu nous donner, l'une, immortelle et incorruptible, fera durer notre amour éternellement dans le ciel; et pour l'autre, qui est périssable, nous la lui pouvons immoler pour signaler cet amour sur la terre. Et c'est comme je vous disois tout à l'heure, ce qui peut arriver de plus doux à une âme vraiment percée des traits de l'amour divin.
Ne voyez-vous pas, Chrétiens, que le Sauveur Jésus durant le cours de sa vie mortelle n'a point eu de plus délicieuse pensée que celle qui lui représentoit la mort qu'il devoit endurer pour l'amour de vous? Et d'où lui venoit ce goût, ce plaisir ineffable qu'il ressentoit dans la considération de maux si pénibles et si étranges? C'est parce qu'il nous aimoit d'une charité immense, dont nous ne saurions jamais nous former qu'une très-foible idée. C'est pourquoi il brûle d'impatience de voir bientôt luire au monde cette pâque si mémorable', qu'il devoit sanctifier par sa mort. Il soupire sans cesse après ce baptême de sang 2 et après cette heure dernière, qu'il appeloit aussi son heure par excellence ^, comme étant celle où son amour devoit triompher. Lorsque Jean-Baptiste, son saint précurseur, voit reposer le Saint-Esprit sur sa tête *, que le ciel s'entr'ouvre sur lui, que le Père le reconnoît publiquement pour son Fils, ce n'est pas là, Chrétiens, ce qu'il appelle son heure. Cette heure, qui est la sienne, selon sa façon de parler ordinaire, et selon la phrase de l'Écriture, c'est celle à laquelle, portant nos iniquités sur le bois, il se doit immoler pour nous par un sacrifice de charité.
Que si le Créateur trouve une joie si parfaite à mourir pour sa créature, quel contentement doit éprouver la créature de mourir pour son Créateur! Et c'est ici où l'âme fidèle ressent de merveilleux transports dans la contemplation de notre Maître crucifié. Ce sang précieux, qui ruisselle de toutes parts de ses veines cruellement déchirées, devient pour elle comme un fleuve de flammes, qui l'embrase d'une ardeur invincible de se consumer pour lui. Et pourrions-nous voir notre brave et victorieux capitaine verser son sang pour notre salut avec une si grande joie, sans que le nôtre s'échauffât en nous-mêmes par ce spectacle d'amour? Les médecins nous apprennent que ce sont certains esprits chauds, et par conséquent actifs et vigoureux, qui, se mêlant parmi notre sang, le font sortir ordinairement avec une grande impé-
\. Luc. XXII i5.— 2. iLid., xu, 50—3. Joan. xm, 1.— • k. Matth.iii, 16, 17.
tuosité sitôt que la veine est ouverte. Ah! que le sang de Jésus-Christ, qui est coulé dans nos veines par la vertu de ses sacrements, anime le sang des martyrs d'une sainte et divine chaleur, qui le fait jaillir d'ici-bas jusque sur le trône de Dieu , lorsqu'une épée infidèle l'épanché pour la confession de la foi ! Regardez ces bienheureux soldats du Sauveur, avec quelle contenance ils alloient se présenter au supplice. Une sainte et divine joie éclatoit dans leurs yeux et sur leurs visages, par je ne sais quelle ardeur plus qu'humaine qui étonnoit tous les spectateurs. C'est qu'ils considéroient en esprit ces torrents du sang de Jésus, qui se débordoient sur leurs âmes par une inondation merveilleuse.
Je ne m'étonne donc plus si l'incomparable François désire si ardemment le martyre, lui qui ne perdoit jamais de vue le Sauveur attaché à la croix; et qui attiroit continuellement, de ses adorables blessures, cette eau céleste de l'amour de Dieu, qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Enivré de ce divin breuvage, il court au martyre comme un insensé : ni les fleuves, ni les montagnes, ni les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter son ardeur. Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Évangile : il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophète. Quoi, ces reproches si véhéments n'animent pas ces barbares contre le généreux François? Au contraire ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son Maître, recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse : mais, étrange et merveilleuse insensibilité ! ils ne lui témoignent pas moins de déférence; et le brave athlète de Jésus-Christ, voyant qu'il ne pouvoit mériter qu'ils lui donnassent la mort : Sortons d'ici, mon frère, disoit-il à son compagnon; fuyons, fuyons bien loin de ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs. 0 Dieu! quand méritelons-nous le triomphe du martyre, si nous trouvons des honneurs même parmi les peuples les plus infidèles? Puisque Dieu ne nous juge pas dignes de la grâce du martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres, allons-nous-en, mon frère, allons achever notre vie dans le martyre de la pénitence; ou cherchons quelque endroit de la terre où nous puissions boire à longs traits l'ignominie de la croix.
Ce seroit en cet endroit, Chrétiens, qu'il seroit beau de vous représenter le dernier trait de folie du sage et admirable François. Que vous seriez ravis de lui voir établir sa gloire sur le mépris des honneurs I Quelles louanges ne donneriez-vous pas à la naïve enfance de son innocente simplicité; et à cette humilité si profonde, par laquelle il se considéroit comme le plus grand des pécheurs; et à cette confiance fidèle, qui lui faisoit fonder tout l'appui de son espérance sur les mérites du Fils de Dieu; et à cette crainte si humble qu'il avoit de faire paroltio ces sacrAs caraotùresde la passion du Sauvpur, que Jésus cru-
cifié, par une miséricorde ineffable, avoit imprimés sur sa chair ! Mais combien seriez-vous étonnés quand je vous dirois que François, François, cet admirable personnage, qui a mené une vie plus angélique qu'humaine, refuse la sainte prêtrise, estimant cette dignité trop pesante pour ses épaules? Hélas! quelque imparfaits que nous soyons, nous y courons souvent sans y être appelés, avec une hardiesse, une précipitation qui fait frémir la religion : téméraires, qui ne comprenons pas la hauteur des mystères de Dieu et la vertu qu'ils exigent dans ceux qui prétendent en être les dispensateurs. Et François au contraire, cet ange terrestre, après tant d'actions héroïques et un si long exercice d'une vertu consommée, bien que tout l'ordre ecclésiastique lui tende les bras comme à un homme qui devoit être un de ses plus beaux luminaires, tremble et frémit au seul nom de prêtre, et n'ose, malgré la vocation la plus légitime, regarder que de loin une dignité si redoutable! Mais certes, si je commençois à vous raconter ces merveilles, j'entreprendrois un nouveau discours; et supla fin de ma course, je m'ouvrirois une carrière immense. Puis donc que nous faisons dans l'Église les panégyriques des saints , moins pour célébrer leurs vertus, qui sont déjà couronnées, que pour nous en proposer l'exemple, il vaut mieux que nous retranchions quelque chose des éloges de saint François, afin de nous réserver plus de temps pour tirer quelque utilité de sa vie.
Que choisirons-nous. Chrétiens, dans les actions de saint François, pour y trouver notre instruction? Ce seroit peut-être une entreprise trop téméraire, que de rechercher curieusement celle de ses vertus qui seroit la plus éminente : il n'appartient qu'à celui qui les donne d'en faire l'estimation. Que chacun prenne donc pour soi ce qu'il sent en sa conscience lui devoir être le plus utile; et moi, pour l'édification de l'Église, je vous proposerai ce qui me semble le plus profitable au salut de tous : et je ne sais quel sentiment me dit au fond de mon cœur que ce doit être le mépris des richesses, auxquelles il est tout visible que nous sommes trop attachés. L'Apôtre parlant à Timothée, instruit en sa personne les prédicateurs comme ils doivent exhorter les riches : «Commandez, dit-il, aux riches du siècle, qu'ils se gardent d'être hautains, et de mettre leur espérance dans l'incertitude des richesses : » a Divitibus hujus saeculi praecipe non sublime sapere, ne- •■ que sperare in incerto divitiarum '. » C'est ce que dit l'apôtre saint Paul-, où il touche fort à propos les deux principales maladies des riches : la première, ce grand attachement à leurs biens; la seconde, cette grande estime qu'ils font ordinairement de leurs personnes : parce qu'ils voient que leurs richesses les mettent en considération dans le monde.
Or, mes Frères, quand je ne ferois ici que le personnage d'un philosophe, je ne manquerois pas de raisons pour vous faire voir que c'est une grande folie de faire tant d'état de ces biens qui nous peuvent êto ravis par une infinité d'accidents, et dont la mor+ enfin nous dépouil-
i. / Jïm. VI, 17.
lera sans ressource, après que nous aurons pris beaucoup de peine à les sauver des autres embûches que leur dressera la fortune. Que si la philosophie a si bien reconnu la vanité des richesses, noue autres chrétiens combien les devons-nous mépriser; nous, dis-je, qui établissons ce mépris non sur des raisonnements humains, mais sur des vérités que le Fils du Père éternel a scellées et confirmées par son sang! S'il est donc vrai que l'héritage céleste, que Dieu nous a préparé par son Fils unique, soit l'unique objet de nos espérances, nous ne devons par conséquent estimer les choses que selon qu'elles nous y conduisent, et nous devons détester au contraire tout ce qui s'oppose à un si grand bonheur. Mais de tous les obstacles que le diable met à notre salut, il n'y en a aucun ni plus grand ni plus redoutable que les richesses. Pourquoi? Je n'en alléguerai aucune raison; je me contenterai d'employer un mot de notre Sauveur, plus puissant que toutes les raisons. Il est rapporté par trois évangélistes, mais particulièrement par saint Marc avec une merveilleuse énergie.
«Mes enfants bien-aimés, » dit notre Maître à ses chers disciples ; après les avoir longtemps regardés, afin de leur faire entendrç que ce qu'il avoit à leur enseigner étoit d'une importance extraordinaire ; a mes enfants bien-aimés, ô qu'il est difficile que les riches puissent être sauvés ! Je vous dis en vérité, qu'il est plus aisé de faire passer un câble ou un chameau par l'ouverture d'une aiguille '. » Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous paroît extraordinaire. C'étoit un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimoient ordinairement les choses qu'ils croyoïent impossibles; comme qui diroit parmi nous : Plutôt le ciel tomberoit, ou quelque autre semblable expression- Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter : voyez, voyez seulement en quel rang le Sauveur a mis le salut des riches. Vous me direz peut-êtie que c'est une exagération : sans doute vous vous flatterez de cette pensée; et moi je soutiens, au contraire, qu'il faut entendre cette parole à la lettre. J'espère vous le prouver parla suite de l'Évangile : rendez-vous attentifs ; c'est le Sauveur qui parle : il est question d'entendre sa parole, qui est la vie éternelle.
Quand un homme parle avec exagération, cela se remarque ordinairement à son action, à sa contenance, et surtout au sentiment que son discours imprime sur l'esprit de ses auditeurs. Par exemple, s'il m'étoit arrivé de dire quelque chose de cette sorte; vous le connoltriez beaucoup mieux et vous en seriez meilleurs juges, que ceux qui ne m'ont pas entendu : rien de plus constant que cette vérité. Or qui sont ceux qui ont écouté le Sauveur ? ce sont les bienheureux apôtres. Quel sentiment ont-ils eu de son discours? ont-ils cru que cette sentence fût prononcée avec exagér-^tion? Jugez-en vous-mêmes par leur étonnement et par leur répoc -e A ces paroles du Sauveur, dit l'évangéliste, ils demeurent entièremetit interdits, a'imirant sans doute la véhémence extraordinaire avec laquelle leur Maître avoit avancé cette terrible proposition. Faisant ensuite réflexion en eux-^êaies bur l'amour dôsor-