‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 43 sur 221 · l Reg. XXVI, 14 « 2. —. Ps. xxxrs · texte numérisé non relu

l Reg. XXVI, 14 « 2. —. Ps. xxxrs

DE SAINT FRANÇOIS d'aSSISE. 123

« gnovit mundus per sapientiam Deum; placuit Deo per stultitiam Œ praedicationis salvos facere '. » Dieu donc indigné contre la raison humaine, qui ne l'avoit pas voulu connoître par les ouvrages de sa sagesse, ne veut plus désormais qu'il y ait de salut pour elle que par la folie. Ainsi deux desseins et deux ouvrages de Dieu forment toute la suite de son œuvre dans le monde. Ces deux ouvrages semblent diamétralement opposés entre eux : car l'un est un ouvrage de sagesse, l'autre est un ouvrage de folie. L'univers est celui de la sagesse. Y a-t- 11 rien de mieux entendu que cet édifice, rien de mieux pourvu que «ette famille, rien de mieux gouverné que cet empire? Dieu avoit dessein de satisfaire la raison humaine; mais elle l'a méprisé, elle a méconnu son auteur : Vive Dieu, dit le Seigneur, je ne songerai jamais à la satisfaire; mais « je m'appliquerai à la perdre et à la con^ fondre : » « Perdam sapientiam sapentium ^. » Et de là ce second ouvrage, qui est la réparation par la folie de la croix : c'est pourquoi il ne garde plus aucune mesure ; et en voici la raison : dans le premier ouvrage. Dieu se contentoit de se montrer; et pour cela la proportion y étoit nécessaire, comme devant être une image de sa sagesse et de sa beauté immortelle : c'est pourquoi o- tout y est avec mesure, avec nombre, avec poids : 53 « Omnia in numéro, pondère et mensura'. » Il a étendu son cordeau, dit l'Écriture*; il a pris au juste ses alignements pour composer, pour ordonner, pour placer tous les éléments : ici, non content de se montrer, il veut s'unir à sa créature; c'est-àdire, l'infini avec le fini. Il n'y a plus de proportion ni de mesure à garder : il ne s'avance plus que par des démarches insensées; il saute les montagnes et les collines, du ciel à la crèche, de la crèche par divers bonds sur la croix, de la croix au tombeau et au fond dts enfers, et de là au plus haut des cieux. Tout est sans ordre, tout est sans mesure.

Par les mêmes démarches que l'infini s'est joint au fini, par les mêmes le fini doit s'élever à l'infini : il doit se libérer et s'affranchir de toutes les règles de prudence qui le resserrent en lui-même, afin de se perdre dans l'infini; et cette perte dans l'infini, parce quelle met au-dessus de toutes les règles, paroît un égarement. Telle est la folie de François.

La perte de la raison fait perdre trois choses. Premièrement, les insensés perdent les biens : ils n'en connoissent plus la valeur, ils les répandent, ils les prodiguent. Secondement, ils perdent la honte : louanges ou opprobres, tout leur est égal; ils s'exposent sans en être émus à la dérision publique. Troisi^'memt, ils se perdent eux-mêmes : ils ne connoissent pas l'inégalité des saisons, ni les excès du froid et du chaud; ils ne craignent pas les périls, et s'y jettent à l'abandon avec joie. François a perdu la raison, non point par foibiesse, mais il l'a perdue heureusement dans les ténèbres de la foi : ensuite il a perdu les biens, la honte et soi-même. Non-seulement il néglige les biens, mais il a une avidité de les perdre; non-seulement il méprise lesop-

1. / or. 1. 2i. —2. Ibid., I, 19. — 3. Sap. xi, 21. —4. Job xxxvm, i

probres, mais il ambitionne d'en être couvert; non-seulement il s'expose aux périls, mais il les recherche et les poursuit. 0 le plus insensé des hommes, selon les maximes du monde; mais le plus sage, le plus prudent, le plus avisé selon les maximes du ciel !

L'âme qui possède Dieu, ne veut que lui. a J'entrerai dans les puissances du Seigneur : Seigneur, je ne me souviendrai que de votre justice : » a Introibo in potentias Domini : Domine, memorabor justitiae a tuae solius '. » Quand on veut entrer dans les grandeurs et dans les puissances du monde, on tombe nécessairement dans la multiplicité des désirs : mais quand on pénètre dans les puissances du Seigneur, aussitôt on oublie tout le reste; on ne s'occupe que des moyens de croître dans la justice, pour s'assurer la possession d'un si grand bien : a Domine, memorabor justitiae tuae solius. t> C'est ce que l'Evangile confirme en nous exhortant à chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice : « Quaerite primum regnum Dei et justitiam ejus'. » Le règne, c'est oc potentias Domini; » c'est pourquoi on travaille à acquérir la justice pour y parvenir : « memorabor justitiae tuae solius. »

Ce n'est pas ici le temps des honneurs : il faut porter la confusion d'avoir méprisé notre Roi. Nous avons dégradé Dieu et sa royauté : Jésus-Christ n'est plus notre Roi; nous avons transgressé ses lois, violé son autorité, foulé aux pieds sa majesté sainte : c'est pourquoi il n'a plus de couronne, qu'une couronne d'épines; et sa royauté devient le jouet des soldats, etc.

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