‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 44 sur 221 · PRÊCHÉ DEVANT LA REINE MÈRE EN · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ DEVANT LA REINE MÈRE EN

Trois actions de la charité, l'espérance, les désirs ardents, les souftiances, par lesquelles sainte Thérèse enflammée de l'amour de son Dieu s'efforce de s'unir à lui, en rompant tous ses liens.

Nostra autem conversatio in cœlis est.

Notre société est dans les deux. Philipp. m, 20.

Dieu a tant d'amour pour les hommes, et sa nature est si libérale, qu'on peut dire qu'il semble qu'il se fasse quelque violence quand il retient pour un temps ses bienfaits, et qu'il les empêche de couler sur nous avec une entière profusion. C'est ce que vous pouvez aisément comprendre, par le texte que j'ai rapporté de l'incomparable docteur des Gentils. CaT encore qu'il ait plu au Père céleste de ne recevoir ses fidèles en son éternel sanctuaire, qu'après qu'ils auront fini cette vie; néanmoins il semble qu'il se repente de les avoir remis à un si lone

i. Ps. LXV, 16. — 2. Matth. VI. 33.

lerme, puisque le grand Paul nous enseigne qu'il leur ouvre son paradis par avance : et comme s'il ne pouvoit arrêter le cours de sa munificence infinie, il laisse quelquefois tomber sur leurs âmes tant de lumières et tant de douceurs, et il les élève de telle sorte par la grâce de son Saint-Esprit, qu'étant encore dans ce corps mortel ils peuvent dire avec l'Apôtre que leur demeure est au ciel, et leur société avec les anges : « Nostra autem conversatio in cœlis est. »>

C'est ce que j'espère vous faire paroître en la vie de sainte Thérèse, et c'est. Madame, à ce grand spectacle que l'Église invite Votre Majesté. Elle verra une créature qui a vécu sur la terre comme si elle eût été dans le ciel ; et qui étant composée de matière ne s'est guère moins appliquée à Dieu que ces pures intelligences qui brillent toujours devant lui par la lumière d'une charité éternelle, et chantent perpétuellement ses louanges. Mais, avant que de traiter de si grands secrets, allons tous ensemble puiser des lumières dans la source de la vérité : prions la sainte Vierge de nous y conduire ; et pour apprendre à louer un ange terrestre, joignons-nous avec un ange du ciel. Ave.

Vous avez écouté, mes Frères, ce que nous a dit le divin Apôtre : qu'encore que nous vivions sur la terre dans la compagnie des hommes mortels, néanmoins il ne laisse pas d'être véritable que a notre demeure est au ciel, » et notre société avec les anges : «Nostra autem «conversatio in cœlis est. » C'est une vérité importante, pleine de consolation pour tous les fidèles; et comme je me propose aujourd'hui de vous en montrer la pratique dans la vie admirable de sainte Thérèse, je tâcherai avant toutes choses de rechercher jusqu'au principe cette excellente doctrine. Et pour cela, je vous prie d'entendre : qu'encore que l'Église qui règne au ciel et celle qui gémit sur la terre, semblent être entièrement séparées, il y a néanmoins un lien sacré, par lequel elles sont unies. Ce lien. Messieurs, c'est la charité, qui se trouve dans ce lieu d'exU aussi bien que dans la céleste patrie; qui réjouit les saints qui triomphent, et anime ceux qui combattent; qui se répandant du ciel en la terre, et des anges sur les mortels , fait que la terre devient un ciel, et que les hommes deviennent des anges.

Car, ô sainte Jérusalem, heureuse Église des premiers-nés dont les noms sont écrits au ciel; quoique l'Église votre chère sœur, qui vit et qui combat sur la terre, n'ose pas se comparer à vous, elle ne laisse pas d'assurer qu'un saint amour vous unit ensemble. Il est vrai qu'elle cherche, et que vous possédez; qu'elle travaille, et que vous vous reposez; qu'elle espère, et que vous jouissez. Mais parmi tant de différence, par lesquelles vous êtes si fort éloignée, il y a du moins ceci de commun : que ce qu'aimt-nt les esprits bienheureux, c'est ce qu'aiment aussi les hommes mortels. Jésus est leur vie, Jésus est la nôtre; et parmi leurs chants d'allégresse, et nos tristes gémissements, on entend résonner partout ces paroles du sacré Psalmiste : « Mihi autem tt adhaerere Dec bonum est : » « Mon bien est de m'unir à Dieu. » C'est ce que disent les saints dans le ciel, et ce que les fidèles répon-

dent en terre : si bien que s'unissant saintement avec ces esprits immortels, par cet admirable cantique que l'amour de Dieu leur inspire, ils se mêlent dès cette vie à la troupe des bienheureux, et ils peuvent dire avec l'Apôtre : « Notre conversation est dans les cieux : » « Nostra « conversatio in cœlis est, » Telle est la force de la charité, qu'elle l'ait que le saint Apôtre ne craint pas de nous établir dans le paradis, même durant ce pèlerinage; et ose bien placer des mortels dans le séjour d'immortalité. Car il faut ici remarquer une merveilleuse doctrine, qui fera le sujet de tout ce discours ; c'est, mes Frères, que cet Esprit-Saint qui est l'auteur de la charité , qui la fait descendre du ciel en la terre, a voulu aussi lui donner des ailes pour retourner au lieu de son origine.

En effet, il est véritable , le mouvement de la charité, c'est de tendre toujours aux choses célestes : ni le poids de ce corps mortel, ni les liens de la chair et du sang, ne sont pas capables de la retenir; elle a trop de moyens de s'en détacher et de s'élever au-dessus. Elle a pre- " mièrement l'espérance, elle a secondement des désirs ardents, elle a troisièmement l'amour des souffrances. « Mais qui pourra entendre ces choses? » a Quis sapiens, et intelliget hsec ' ? » Qui pourra comprendre ces trois mouvements, par lesquels une âme enflammée et touchée de l'amour de Dieu se déprend de ce corps de mort? Elle se voit au milieu des biens périssables, mais elle passe bientôt au-dessus par la force de son espérance : « espérance si ferme et si vigoureuse, qu'elle s'avance, dit saint Paul ', au dedans du voile : » a Spem incedena tem usque ad interiora velaminis; » c'est-à-dire qu'elle perce les cieux pour pénétrer jusqu'au sanctuaire , où a Jésus notre avantcoureur est entré pour nous : » « Praecursor pro nobis introivit Jesus^.»

Voyez, mes Frères, le vol de cet âme que l'amour de Dieu a blessée : elle est déjà au ciel par son espérance; mais, hélas ! elle n'y est pas encore en effet, les liens de ce corps l'arrêtent. C'est alors que la charité lui inspire des désirs pressants, par lesquels elle s'efforce de rompre ses chaînes en disant avec saint Paul : a Cupio dissolvi,et esse a cum Christo : * » « Ha! que ne suis-je bientôt délivrée , afin d'être avec Jésus-Christ! •» Ce n'est pas assez des désirs; et la charité, qui les pousse, étant irritée contre cette chair, qui la tient si longtemps captive, semble la vouloir détruire elle-même par un généreux amour des souffrances. C'est par ces trois divins mouvements que Thérèse s'élève au-dessus du monde. Ils sont grands, ils sont relevés; et peutêtre auriez-vous peine de les retenir, ou d'en bien comprendre la connexion, si je ne les répétois encore une fois en les appliquant à notre sainte. Enflammée de l'amour de Dieu, elle le cherche par son espérance ; c'est le premier pas qu'elle fait : que si l'espérance est trop lente, elle y court, elle s'y élance par des désirs ardents et impétueux; tel est son second mouvement : et enfin son dernier effort c'est que les désirs ne suffisant pas pour briser les liens de sa chair mortelle, elle lui livre une sainte guerre; elle tâche, ce semble, de s'en décharger

1. Osée. XIV, 10. — 2. Heb. vi, 19. — 3. Ibid., 20. — 4. Phil. i, 21,

par de longues mortifications et par de continuelles souffrances, afin qu'étant libre et dégagée, et ne tenant presque plus au corps, elle puisse dire avec vérité ces paroles du saint Apôtre : « Nostra autem & conversatio in cœlis est : » a Notre conversation est dans les cieux, » Ce sont, Messieurs, ces trois actions de la charité de Tiiérèse qui partageront ce discours. Je commence à vous faire voir quelle est la force de son espérance. Vous comprenez bien, je m'assure, que, dans une matière si haute, j'ai besoin d'une attention fort exacte : mais il ne faut rien méditer de bas quand on parle de sainte Thérèse, et qu'on a l'honneur, Madame, d'entretenir Votre Majesté.

PREMIER POINT

L'espérance que je vous prêche, celle que le Fils de Dieu nous enseigne, et qui élève si fort l'âme de Thérèse, n'est pas semblable à ces espérances par lesquelles le monde trompeur surprend l'imprudence des hommes, ou abuse leur crédulité. L'espérance dont le monde parle n'est autre chose, à le bien entendre, qu'une illusion agréable; et ce philosophe l'avoit bien compris, lorsque ses amis le priant de leur définir l'espérance, il leur répondit en un mot : a C'est un songe de personnes qui veillent : » a Somnium vigilantium •. » Considérez en efi"et. Messieurs, ce que c'est qu'un homme enflé d'espérance. A quels honneurs n'aspire-t-il pas? quels emplois, quelles dignités ne se donnet-il pas à lui-même? Il nage déjà parmi les délices, et il admire sa grandeur future. Rien ne lui paroît impossible : mais lorsque, s'avançant ardemment dans la carrière qu'il s'est proposée, il voit naître de toutes parts des difficultés qui l'arrêtent à chaque pas, lorsque la vie lui manque, comme un faux ami, au milieu de ses entreprises, ou que, forcé par la rencontre des choses, il revient à son sens rassis, et ne trouve rien en ses mains de toute cette haute fortune, dont il erabrassoit une vaine image; que peut-il juger de lui-même, sinon qu'une espérance trompeuse le faisoit jouir pour un temps de la douceur d'un songe agréable? et ensuite ne doit-il pas dire, selon la pensée de ce philosophe, que l'espérance peut-être appelée « la rêverie d'un homme qui veille : » « Somnium vigilantium?» Mais, ô espérance du siècle, source infinie de soins inutiles et de folles prétentions, vieille idole de toutes les cours, dont tout le monde se moque, et que tout le monde poursuit, ce n'est pas de toi que je parle; l'espérance des enfants de Dieu, que je dois aujourd'hui prêcher, et que nous devons tous admirer en sainte Thérèse, n'a rien de commun avec tes erreurs.

Apprenez aujourd'hui, mes Frères, à remarquer la difl'érence de l'une et de l'autre, afin que vous puissiez dire avec connoi*ance : a Ah! vraiment il est meilleur d'espérer en Dieu, que de se confier aux grands de la terre : » « Bonum est confidere in Domino, quamcon- X fidere iu homiue ^. » Mais pénétrons profondément cette vérité, et

1. Apud S. Basil., epist. xiv, n. 1, t. HI, p. 93. — 2. Ps. cxvn. t.

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disons, s'il se peut, en peu de paroles, que cette différence consiste en ce point, que Tespérance du monde laisse la possession toujours incertaine, et encore beaucoup éloignée; au lieu que l'espérance des enfants de Dieu est si ferme et si immuable, que je ne crains point de vous assurer qu'elle nous met par avance en possession du bonheur que l'on nous propose, et qu'elle fait un commencement de la jouissance. Prouvons-le solidement par les Écritures ; et parmi un nombre infini d'exemples par lesquels elles nous confirment cette vérité, je vous prie d'en remarquer seulement un seul qui n'est ignoi-ô de personne.

Dieu avoit promis Jésus-Christ au monde ; et Isaïe voyant en esprit cette grande et mémorable journée en laquelle devoit naître son libérateur, il s'écrie transporté de joie : a Un petit enfant nous est né, un fils nous est donné : » « Parvulus natus est nobis, et filius datus est « nobis '. » Chrétiens, il écrivoit cette prophétie plusieurs siècles avant sa naissance; néanmoins il le voit déjà, il soutient qu'il nous est donné, seulement à cause qu'il sait qu'il nous est promis, et que, comme dit le grand Augustin, « toutes les choses que Dieu a promises, selon l'ordre de ses conseils, sont déjà en quelque sorte accomplies, parce qu'elles sont assurées : » a Quae ventura erant, jam in a Dei prsedestinatione velut facta erant, quia certa erant 2. » Vous voyez par là, Chrétiens, que, selon les Écritures sacrées, la promesse que Dieu nous donne, à cause de sa certitude, est infaillible.

Notre incomparable Thérèse a imité ce divin prophète. Se sentant appelée, par la Providence, à procurer la réformation de l'ordre ancien du Carmel, si renommé par toute l'Église, elle croit déjà l'ouvrage achevé, parce que c'est Dieu qui lui a ordonné de l'entreprendre. C'est un miracle incroyable de voir comment cette fille a bâti ses monastères. Représentez- vous une femme, qui, pauvre et destituée de tout secours, a pu bâtir tous les monastères dans lesquels elle a fait revivre une si parfaite régularité : elle n'avoit ni fonds pour leur subsistance, ni crédit pour en avancer l'établissement. Toutes les puissances s'unissoient contre elle, j'entends et les ecclésiastiques et les séculières, avec une telle opiniâtreté, qu'elle paroissoit invincible. Toutes les personnes zélées que Dieu employoit à cette œuvre, et même ses serviteurs les plus fidèles, désespéroient du succès, et le disoient ouvertement à la sainte mère. Elle seule demeure constante dans la ruine apparente de tous ses desseins; aussi ferme que le fidèle Abraham , « elle fortifie son espérance contre toute espérance : w « In a spem contra spem, » dit le grand Apôtre 3; c'est-à-dire, qu'où manquoit l'espérance humaine, accablée sous les ruines de son entreprise, là une espérance divine commençoit à lever la tête au milieu de tant de débris. Animée de cette espérance, lorsque tout l'édifice sembloit abattu, elle le croyoit déjà établi. Et cela pour quelle raison, si ce n'est qu'il est bon d'espérer en Dieu, et non pas d'espérer aux hommes :

i. h. IX, 6. — 2. De du. Dei, lib. XVII, cap. 18, tom. Vil, col. kH. 3. Rom. IV, 13.

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I)arce que, ainsi que je l'ai déjà dit, l'espérance que l'on d aux hommes ne nous montre que de fort loin la possession, n'est qu'un amusement inutile qui substitue un fantôme au lieu de la chose; et au contraire l'espérance que l'on met en Dieu est un commencement de la jouissance?

Mais, mes Frères, ce n'est pas assez d'avoir établi cette vérité sur des exemples si clairs : afin que vous soyez convaincus combien il est beau d'espérer en Dieu, il faut vous montrer la raison de cette excellente doctrine. Je vous prie de vous y rendre attentifs, elle est tirée d'un très-haut principe; c'est l'immobilité des conseils de Dieu, et sa consistance toujours immuable, a Je suis Dieu, dit le Seigneur, et je ne change jamais ' ; » et de là s'ensuit une conséquence que je ne puis vous exprimer mieux que par ces beaux mots de TertuUien, qui sont tout faits pour notre sujet : ail est digne de Dieu, dit-il, de tenir pour fait tout ce qu'il ordonne, soit pour le présent, soit pour le futur; parce que son éternité, qui l'élève au-dessus des temps, le rend maître absolu de l'un et de l'autre : x. a Divinitati competit, quaecum- '< que decreverit, ut perfecta reputare; qu a non sit apud illam diffe- <r rentia temporis, apud quam uniformem statum temporum dirigit oc aeternitas ipsa ^^>

Voilà, Messieurs, de grandes paroles que nous trouvons pleines d'un sens admirable, si nous le savons bien développer. Il veut dire qu'il y a grande différence entre les promesses des hommes et les promesses de Dieu. Quand vous promettez, ô mortels, de quelque crédit que vous vous vantiez, et fussiez-vous, s'il se peut, plus grands que les rois dont la puissance fait trembler le monde, l'événement est toujours douteux, parce que toutes vos promesses ne regardent que l'avenir, et cet avenir n'est pas en vos mains : un nuage épais le couvre à vos yeux, et vous en ôte la connoissance. C'est pourquoi l'espérance humaine, chancelante, timide, douteuse, sans appui et sans fondement, ne peut mettre l'esprit en repos, parce qu'elle le tient toujours en suspens sur un avenir incertain. Mais ce grand Dieu, ce grand Roi des siècles, dont nous révérons les promesses, étant éternel, immuable, seul arbitre de tous les temps, il les a toujours présents à ses yeux, et lui seul en a mesuré le cours. Comme donc le temps à venir n'est pas moins à lui que le présent, il s'ensuit que ce qu'il promet n'est pas moins certain que ce qu'il donne. Le ciel et la terre passeront, mais ses paroles ne passeront pas'; et puisqu'il se trouve toujours véritable, soit qu'il donne, soit qu'il promette, le chrétien ne se trouve pas moins assuré lorsqu'il espère, que lorsqu'il jouit.

Et c'est à quoi regarde le divin Apôtre, lorsqu'il dit que notre demeure est aux cieux. Éveillez-vous, mortels misérables, ne vous imaginez pas être en terre; croyez que votre demeure est au ciel, où vous êtes transportés par votre espérance. Vous en êtes éloignés par votre nature, mais a il vous a tendu sa main du plus haut des cieux : « Mi-

i. Malarh. m, 6. — 2. .4dt"«rs. Marcion.^ lib. lli, u. a. — 3 i>latlh. xxiv

liOMOKT. — V î)

« sit manum suam de cœio; » c'est-à-dire, il vous a donné sa promesse par laquelle il vous invite à sa gloire. Non-seulement il a promis, mais encore il a juré, dit l'Apôtre, et « il a juré par lui-même : ?> « Juravit a per semetipsum'; » et a pour faire connoître aux hommes la résolution immuable de son conseil éternel, il a pris sa vérité à témoin que le ciel est notre héritage : d a. Volens ostendere pollicitationis hseredi- Œ bus immobilitatem consilii sui, interposuit jusjurandum '. » Après cette promesse fidèle, après ce serment inviolable par lequel Dieu s'engage à nous, le chrétien peut-il être en doute? Non. mes Frères, je ne le crois pas. Une promesse si sûre, si bien confirmée, me vaut un commencement de l'exécution; et si la promesse divine est un commencement de l'exécution, n'ai-je pas eu raison de vous dire qus l'espérance qui s'y attache est un commencement de la jouissance ? C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit, a qu'elle est l'ancre de notre âme:» « Quam sicut anchoram habemus animse tutam et firmam ^. » Qu'est-ce à dire, que l'espérance est l'ancre de l'âme? Représentez-vous un navire, qui, loin du rivage et du port, vogue dans une mer inconnue. Si la tempête l'agite, si les nuages couvrent le soleil, alors le pilote incertain, craignant que la violence des vents et des flots ii-rités ne le pousse contre des écueils, commande aussitôt que l'on jette Vaucre; et cette ancre lui fait trouver la consistance parmi les flots, de peur que le vaisseau ne soit emporté : la terre au milieu des ondes est comme un port parmi les orages.

C'est ainsi, ô enfants de Dieu, et pour retourner à notre sujet après cette digression nécessaire, c'est ainsi, divine Thérèse, que votre âme s'établit au ciel. Battue de l'orage et des vents qui agitent la vie humaine comme un océan plein d'écueils, et ne pouvant encore arriver au ciel, vous y jetez cette ancre sacrée; je veux dire votre espérance ; par laquelle étant attachée dans cette bienheureuse terre des vivants, vous trouvez la patrie même dans Texil, la consistance dans Tagitation, la tranquillité dans la tourmente; et mêlée avec les esprits célestes, auxquels votre esprit est uni, vous pouvez dire avec l'Apôtre : a Nostra autem conversatio in cœlis est : » « Notre conversation est aux cieux. » Ne parlez donc plus à Thérèse de toutes les prétentions de la terre. Accoutumée à une autre vie, elle n'entend plus ce langage ; et son âme, élevée au ciel par la force de son espérance, n'a plus de goût ni de sentiment que pour les chastes voluptés des anges. Que le monde s'irrite contre elle, qu'il contredise ses pieux desseins, qu'il la déchire par ses calomnies, qu'on la traîne à l'inquisition comme une femme qui donne la vogue à des visions dangereuses; qu'elle entende même les prédicateurs tonner publiquement contre sa conduite : car cela lui est arrivé, sa compagne en tremblant d'effroi; et figurez-vous, Chrétiens, quelle devoit être son émotion, se voyant ainsi attaquée dans une célèbre audience : toutefois elle ne sent pas cet orage; toutes ces ondes, qui tombent sur elle, ne sont pas capables de l'ébranler. Son esprit demeure tranquille, comme dans une grande nonace, au

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