Ludovic. Plus, Cap. an. 823, cap. rv, tom. I, pag
2. Serm. contra Auxent., n, 30, tom. II, col. 872. — 3. // Esdr. vi, 6, 1, 4. Joan. xviii, 8.
ceax-ci. » Ces choses étant accomplies, et l'heure du sacrifice étant arrivée, voyez comme saint Thomas en commence la cérémonie. Victime et pontife tout ensemble, il présente sa tète, et fait sa prière. Voici les vœux solennels et les paroles mystiques de ce sacrifice : a Et a ego pro Deo mori paratus sum, et pro assertione justitiœ, et pro «r Ecclesiae libertate; dummodo effusione sanguinis mei pacem et lice bertatem consequatur : » « Je suis prêt à mourir, dit-il, pour la cause de Dieu et de son Église; et toute la grâce que je demande, c'est que mon sang lui rende la paix et la liberté qu'on lui veut ravir. » Il se prosterne devant Dieu; et comme dans le sacrifice solennel nous appelons les saints pour être nos intercesseurs, il n'omet pas une partie si considérable de cette cérémonie sacrée : il appelle les saints martyrs et la sainte Vierge au secours de l'Église opprimée; il ne parle que de l'Église; il n'a que l'Église dans le cœur et dans la bouche; et abattu par le coup, sa langue froide et inanimée semble encore nommer l'Église.
Mais voici un nouveau spectacle. Après qu'on a dépouillé le saint martyr, on découvre un autre martyre non moins admirable, qui est le martyre de sa pénitence, un cilice affreux tout plein de vermine.... Ah! ne méprisons point cette peinture, et ne craignons point de remuer ces ordures si précieuses. Ce cilice lui perce la peau, et il est si attaché à sa peau, qu'il semble qu'il soit une autre peau autour de son corps. On voit que ce saint a été martyr durant tout le cours de sa vie; et on ne s'étonne plus de ce qu'il est mort avec tant de force, mais de ce qu'il a pu vivre au milieu de telles souffrances. 0 digne défenseur de l'Église ! Voilà les hommes qui méritent de parler pour elle, et de combattre pour ses intérêts : aussi sa victoire est -elle assurée. Les lois qui l'oppriment vont être abolies; et ce que le saint archevêque n'a pas obtenu vivant, il l'accomplira par sa mort.
Le ciel se déclare manifestement. Pendant que les politiques raffinent et raisonnent à leur mode. Dieu parle par des miracles si visibles et si fréquents, que les rois mêmes et les plus grands rois, oui, mes Frères, nos rois très-chrétiens passent les mers pour aller honorer ses saintes reliques. Louis le Jeune va en personne lui demander la guérison de son fils atné, attaqué d'une maladie mortelle. Nous devons Philippe Auguste au grand saint Thomas, nous lui devons saint Louis, nous lui devons tous nos rois et toute la famille royale qu'il a sauvée dans sa tige. Voyez, mes Frères, quels défenseurs trouve l'Église dans sa foiblesse, et combien elle a raison de dire avec l'Apôtre : a Cum a infirmor, tune potens sum '. » Ce sont ces bienheureuses foiblesses qui lui donnent cet invincible secours, et qui arment en sa faveur les plus valeureux soldats et les plus puissants conquérants du monde, je veux dire les saints martyrs. Quiconque ne ménage pas l'autorité de l'Église, qu'il craigne ce sang précieux des martyrs, qui la consacre et qui la iirotége. Pour avoir violé ses droits, Henri est mal assuré dans son trône; sa couronne est ébranlée sur sa tête, son sceptre ne
t. // Cor. xn, 10.
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tient pas dans ses mains. Dieu permet que tous ses voisins se liguent, que tous ses sujets se révoltent et oublient leur devoir; que son propre fils oublie sa naissance, et se mette à la tête de ses ennemis. Déjà la vengeance du ciel commence à le presser de toutes parts; mais c'est une vengeance miséricordieuse, qui ne l'abat que pour le rendre humble, et pour faire d'un roi pécheur un roi pénitent : c'est la seconde merveille qu'a opérée la mort du saint archevêque : « In morte miraa bilia operatus est. »
DEDXIÊBIE POINT.
Dans ce démêlé célèbre où les intérêts de l'Église ont engagé saint Thomas contre un grand monarque, je me sens obligé de vous avertir qu'il ne lui a pas résisté en rebelle et dans un esprit de faction : il a joint la fermeté avec le respect. S'il a toujours songé qu'il étoit évêque, il n'a jamais oublié qu'il étoit sujet; et la charité pastorale animoit de telle sorte toute sa conduite , qu'il ne s'est opposé au pécheur que dans le dessein de sauver le roi.
Il ne doit pas être nouveau aux chrétiens d'avoir à se défendre des grands de la terre; et c'est une des premières leçons que Jésus-Christ a données à ses saints apôtres. Mais encore que cette instruction nous prépare principalement contre les rois infidèles, plusieurs exemples illustres, et entre autres celui du grand saint Thomas, nous font voir assez clairement que l'Église a souvent besoin de rappeler toute sa vigueur au milieu de sa paix et de son triomphe. Combien ces occasions sont fortes et dangereuses, vous le comprendrez aisément, si vous me permettez, Chrétiens, de vous représenter comme en deux tableaux les deux temps et les deux états du christianisme ; l'Empire ennemi de l'Église, et l'Empire réconcilié avec FÉglise.
Durant le temps de l'inimitié, il y avoit entre l'un et l'autre une entière séparation. L'Église n'avoit que le ciel, et l'Empire n'avoit que la terre : les charges, les dignités, les magistratures, c'est ce qui, selon le langage de l'Église, s'appeloit le siècle auquel elle obligeoit ses enfants à renoncer. C'étoit une espèce de désertion que d'aspirer aux honneurs du monde; et les sages ne pensoient pas qu'un chrétien de la bonne marque pût devenir magistrat. Quand cela fut permis à certaines conditions au premier concile d'Arles, dans les premières années du grand Constantin, les termes mêmes de la permission marquoient toujours quelque répugnance : a Ad praesidatum prosilire '; » par un mot qui vouloit dire qu'on s'égaroit hors des bornes, qu'on s'échappoit, qu'on sortoit des lignes. Ce n'est pas que les fidèles ne sussent que les puissances de l'État étoient légitimes, puisque même saint Paul leur avoit appris qu'elles étoient ordonnées de Dieu'. Mais, dans cette première ferveur, l'Église respiroit tellement le ciel, qu'elle ne vouloit rien voir dans les siens qui ne fût céleste; et elle étoit encore tellement remplie de la simplicité presque rustique de ses saints
1. Concil. ÀrOat. i, oan. vm; Labb.> tom. U, col. 1427. — 2. J^om. xm, 1.
et divins pêcheurs, qu'elle ne pouvoit accoutumer ses yeux à la pompe et aux grandeurs de la terre.
Il faut vous dire, Messieurs, l'opinion qu'on avoit en ce temps-là des empereurs sur le sujet de la religion. On ne considéroit pas seulement qu'ils étoient ennemis de l'Église; mais TertuUien a bien osé dire qu'ils n'étoient pas capables d'y être reçus • vous allez être étonnés de la liberté de cette parole, a Les Césars, dit-il, seroient chrétiens, si le siècle qui nous persécute se pouvoit passer des Césars, ou s'ils pouvoient être Césars et chrétiens tout ensemble : » « Caesares « credidissent super Christo, si aut Caesares non essent saeculo neces- « sarii; aut si et christiani potuissent esse et Caesares K » Voilà, direzvous, de ces excès de TertuUien. Et quoi donc! n'avons-nous pas vu les Césars obéir enfin à FÊvangile, et abaisser leur majesté au pied de la croix? Il est vrai; mais il faut savoir distinguer les temps. Durant les temps des combats qui dévoient engendrer les martyrs, les Césars étoient nécessaires au siècle, le parti contraire à l'Église les devoit avoir à sa tête ; et TertuUien a raison de dire que le nom d'empereur et de César, qui, selon les occultes dispositions de la Providence, étoit un nom de majesté, étoit incompatible avec le nom de chrétien, qui devoit être alors un nom d'opprobre. Les fidèles de ces temps-là, regardant les empereurs de la sorte, n'avoient garde de corrompre leur simplicité à la cour : il ne falloit pas craindre que les faveurs des empereurs fussent capables de les tenter; et leurs mains, qu'ils voyoient trempées et encore toutes dégouttantes du sang des martyrs, leur rendoient leurs offres et leurs présents non-seulement suspects, mais odieux. Pour ce qui regardoit leurs menaces, il falloit à la vérité beaucoup de vigueur pour n'en être pas ému; mais ils avoient du moins cet avantage, qu'une guerre si déclarée les déterminoit à la résistance, et qu'il n'y avoit pas à délibérer si on s'opposeroit à une puissance qu'on voyoit si ouvertement armée contre l'Évangile.
Mais après la paix de l'Église, après que l'Empire s'est uni avec elle, les choses peu à peu ont été changées. Comme le monde a paru ami, les fidèles n'ont plus refusé ses présents. Ces chrétiens sauvages et durs, qui ne pouvoient s'apprivoiser avec It cour, ont commencé à la trouver belle; et la voyant devenue chrétienne, ils ont appris à en briguer les faveurs. Ainsi les douceurs de la paix ont amolli ces courages mâles, que l'exercice de la guerre rendoit invincibles; l'ambition, la flatterie, l'amour des grandeurs se coulant insensiblement dani l'Église, ont énervé peu à peu cette vigueur ancienne, même dans l'ordre ecclésiastique, qui en étoit le plus ferme appui; et comme dit saint Grégoire ', on a cherché l'honneur du siècle dans une puissance que Dieu avoit établie pour l'anéantir.
Dans cet état du christianisme, s'il arrive qu'un roi chrétien, comme Henri d'Angleterre, entreprenne contre l'Église, ne faudra-t-il pas, pour /.ui résister, une résolution extraordinaire? Combien a désiré notre saint prélat, puisqu'il plaisoit à Dieu qu'il souffrît perséculiou
I. Àpolog., n. 2i. — 2. Paslor., part. I, cap. vin. lova. Il, col. 0.
pour la justice, que Dieu lui envoyât un Néron, ou quelque monstre semblable pour persécuteur ? Il n'eût pas eu à combattre tant de fortes considérations qui le retenoient contre un roi enfant de l'Église, son maître, son bienfaiteur, dont il avoit été le premier ministre. De plus, un ennemi déclaré, à qui le prétexte du nom chrétien n'auroit pas donne -e moyen de tromper .les évêques par de belles apparences, auroit-il pu détacher tous ses frères les évêques, pour le laisser seul et abandonné dans la défense de la bonne cause ? Voici donc une nouvelle espèce de persécution, qui s'élève contre saint Thomas; persécution formidable, à qui la puissance royale donne de la force, à qui la profession du christianisme donne le moyen d'employer la ruse. N'estce pas en de pareilles rencontres que la justice a besoin d'être soutenue avec toute la vigueur ecclésiastique : d'autant plus qu'il ne suffit pas de résister seulement à ce roi superbe; mais il faut encore tâcher de l'abattre, mais de l'abattre pour son salut par l'humilité de la pénitence?
Notre saint évêque n'ignore pas qu'il n'est rien de plus utile aux pécheurs, que de trouver des obstacles à leurs desseins criminels. Il ne cède donc pas à l'iniquité, sous prétexte qu'elle est armée et soutenue d'une main royale : au contraire, lui voyant rendre son cours d'un lieu éminent, d'où elle peut se répandre avec plus de force, il se croit plus obligé de s'élever contre, comme une digue que l'on élève à mesure que l'on voit les ondes enflées. Ainsi le désir de sauver le r l'oblige à lui résister de toute sa force. Mais que dis-je, de toute sa force? Est-il donc permis à un sujet d'avoir de la force contre son prince; et pensant en faire un généreux, n'en ferons-nous point un rebelle? Non, mes Frères, ne craignez rien, ni de la conduite de saint Thomas, ni de la simplicité de mes expressions. Selon le langage ecclésiastique, la force a une autre signification que dans le langage du monde. La force, selon le monde, s'étend jusqu'à entreprendre ; la force, selon l'Église, ne va pas plus loin que de tout souffrir : voUà les bornes qui lui sont prescrites. Écoutez l'apôtre saint Paul : «Nondum usque ad sanguinem restitistis*: » comme s'il disoit : Vous n'avez pas tenu jusqu'au bout, parce que vous ne vous êtes pas défendus jusqu'au sang. Il ne dit pas, jusqu'à attaquer, jusqu'à verser le sang de vos ennemis, mais, jusqu'à répandre le vôtre.
Au reste, saint Thomas n'abuse pas de ces maximes vigoureuses. Il ne prend pas par fierté ces armes apostoliques, pour se faire valoir dans le monde : il s'en sert comme d'un bouclier nécessaire dans l'extrême besoin de l'Église. La force du saint évêque ne dépend donc pas du concours de ses amis, ni d'une intrigue finement menée. Il ne sait point étaler au monde sa patience pour rendre son persécuteur plus odieux, ni faire jouer de secrets ressorts pour soulever les esprits. Il n'a pour lui que les prières des pauvres, les gémissements des veuves et des orphelins. Voilà, disoit saint Ambroise^, les défenseurs des évêques; voilà leurs gardes, voilà leur armée. Il est fort, parce qu'il
\. Heb. ïii. 4. — 2. Serm, contra Auxent., n. 33 tom, II, col. S73.
a un esprit également incapable et de crainte et de murmure. Il peut dire véritablement à Henri, roi d'Angleterre, ce que disoit Tertullien , au nom de toute l'Église, à un magistrat de l'Empire, grand persécuteur de l'Église : « Non te terremus, qui nec timemus '. » Apprends à connoître quels nous sommes, et vois quel homme c'est qu'un chrétien : a Nous ne pensons pas à te faire peur, et nous sommes inca- « pables de te craindre. » Nous ne sommes ni redoutables ni lâches : nous ne sommes pas redoutables, parce que nous ne savons pas caba- 1er; et nous ne sommes pas lâches, parce que nous savons mourir.
C'est ce que semble dire le grand saint Thomas; et c'est par ce sentiment qu'il unit ensemble les devoirs de Tépiscopat avec ceux de la sujétion, a Non te terremus, » voilà le sujet toujours soumis et respectueux : « qui nec timemus; » voilà l'évêque toujours ferme et inébranlable. « Non te terremus; » je ne médite rien contre l'État : « qui a nec timemus; » je suis prêt à tout soufftir pour l'Église. J'ai donc eu raison de vous dire qu'il résiste de toute sa force, mais cette force n'est point rebelle, parce que cette force c'est sa patience. Encore n'étale-t-il pas au monde cette patience avec une contenance fière et un air de dédain, pour rendre son persécuteur odieux : au contraire sa modestie est connue de tous, selon le précepte de l'Apôtre'. C'est par là qu'il espère convertir le roi : il se propose de l'apaiser, du moins, en lassant sa fureur. Il ne désire que de souffrir, afin que sa Tengeance épuisée se tourne à de meilleurs sentiments. Quoiqu'il voie jueses biens ravis, sa réputation déchirée, les fatigues d'un long exil, l'injuste persécution de tous les siens, n'aient pu assouvir sa colère, il sait ce que peut le sang d'un martyr; et le sien est tout prêt à couler pour amollir le cœur de son prince. Il n'a pas été trompé dans son espérance : le sang de ce martyr, le sacrifice sanglant de Thomas, a produit un autre sacrifice, sacrifice d'humilité et de pénitence; il a amené à Dieu une autre victime, victime royale et couronnée.
Je vous ai représenté l'appareil du premier sacrifice : que celui-ci est digne encore de vos attentions! Là, un évêque à la tête de son clergé; et ici, un roi environné de toute sa cour : là, un évêque nous a paru revêtu de ses ornements ; ici, nous voyons un roi humblement dépouillé des siens : là, vous avez vu des épées tirées, qui sont les armes de la cruauté; ici une discipline et une haire, qui sont les in- Tuistruments de la pénitence. Dans le premier sacrifice, si vous avez «u de l'admiration pour le courage, vous avez eu de l'horreur pour le •sacrilège : ici, tout est plein de consolation. La victime est frappée; mais c'est la contrition qui perce son cœur : la victime est abattue; mais c'est l'humilité qui la renverse. Le sang qui est répandu, ce sont |es larmes de la pénitence : « Quidam sanguis animae'; l'autel du sacrifice, c'est le tombeau même du saint martyr. Le roi se prosterne devant ce tombeau, il fait une humble réparation aux cendres du grand saint Thomas; il honore ces cendres, il baise ces cendres, il