S. Aug., serm. cccLi, n. 7, tom. v, col. I3>d
arrose ces cendres de larmes; il mêle ses larmes au sang du martyr, il sanctifie ces larmes par la société de ce sang ; et ce sang qui crioil vengeance, apaisé par ces larmes d'un roi pénitent, demande protection pour sa couronne. Il affermit son trône ébranlé, il relève le courage de ses serviteurs; il met le roi d'Ecosse, son plus grand ennemi, entre ses mains; il fait rentrer son fils dans son devoir qu'il avoit oublié; enfin, dans un même jour, il rend la concorde à sa maison, la tranquillité à son État, et le repos à sa conscience. Voilà ce qu'a fait la mort de Thomas, voilà la seconde merveille qu'elle a opérée, la conversion des persécuteurs : la dernière dépend en partie de nous; c'est, mes Frères, que notre zèle pour la sainte Église soit autant échauffé, comme il est instruit par l'exemple de ce grand homme.
TROISIÈME POINT
A la mort de Thomas, le clergé d'Angleterre commença à reprendre cœur : le sang de ce martyr ranima et réunit tons les esprits pour soutenir, par un saint concours, les intérêts de l'Église. Apprenons aussi à l'aimer et à être jaloux de sa gloire. Mais, Messieurs, ce n'est pas assez que nous apprenions du grand saint Thomas à conserver soigneusement son autorité et ses droits : il faut qu'il nous montre à en bien user, chacun selon le degré où Dieu l'a établi dans le ministère; et vous ne pouvez ignorer quel doit être ce bon usage que je vous degoande, si vous écoutez un peu la voix de ce sang. Car considérons seulement pour quelle cause il est répandu, et d'où vient que toute ^Église célèbre avec tant de dévotion le martyre de saint Thomas. C'est qu'on vouloit lui ravir ses privilèges, usurper sa puissance, envahir ses biens ; et ce grand archevêque y a résisté.
Mais si l'on ne se sert de ces privilèges que pour s'élever orgueilleusement au-dessus des autres; si l'on n'use de cette puissance que pour faire les grands dans le siècle; si l'on n'emploie ses richesses que pour contenter de mauvais désirs ou pour se faire considérer par une pompe mondaine : est-ce là de quoi faire un martyr? Étoit-ce là un digne sujet pour donner du sang, et pour troubler tout un grand royaume? N'est-ce pas pour faire dire aux politiques impies, que saint Thomas a été le martyr de l'avarice ou de l'ambition du clergé ; et que nous consacrons sa mémoire, parce qu'il nous a soutenus dans des intérêts temporels ?
Voilà, direz-vous, un discours d'impie; voilà un raisonnement digne d'un hérétique ou d'un libertin. Je le confesse. Messieurs; mais répondp'ns à cet hérétique, fermons la bouche à ce hbertin, justifions le martyre du grand saint Thomas de Cantorbéry : il ne sera pas difficile. Nous dirons que si le clergé a des privilèges, c'est afin que la religion soit honorée; et que s'il possède des biens, c'est pour l'exercice des saints ministères, pour la décoration des autels et pour la subsistance des pauvres; que s'il a de l'autorité, c'est afin qu'elle serve de frein à la licence, de barrière à l'iniquité, d'appui à la discipline. Nous ajouterons qu'il est peut-être à propos que le clergé ait quelque
force même dans le siècle, quelque éclat même temporel quoique modéré, afin de combattre le monde par ses propres armes, pour attirer ou réprimer les âmes infirmes par les choses qui ont coutume de les frapper. Cet éclat, ces secours, ces soutiens externes de l'Église, empêchent peut-être le monde de l'attaquer, pour ainsi dire, dans ses propres biens, dans cette divine puissance, dans le cœur même de la religion; et ce sont, si vous voulez, comme les dehors de cette sainte Sion, de cette belle forteresse de David, qu'il ne faut point laisser prendre ni abandonner, et moins encore livrer à ses ennemis. D'ailleurs, comme le monde gagne insensiblement, quand saint Thomas n'auroit fait qu'arrêter un peu son progrès, le dessein en est toujours glorieux. Voilà une défense invincible, et sans doute on ne pouvoitpas répandre son sang pour une cause plus juste.
Mais si le monde nous presse encore, s'il convainc un si grand nombre d'ecclésiastiques de faire servir ces droits à l'orgueil, cette puissance à la tyrannie, ces richesses à la vanité ou à l'avarice; si cette apologie et notre défense n'est que dans notre bouche et dans DOS discours, et non dans nos mœurs et dans notre vie, ne dira-t-on pas qu'à la vérité notre origine étoit sainte, mais que nous nous sommes démentis nous-mêmes ; que nous avons tourné en mondanité la simplicité de nos pères, et que nous couvrons du prétexte de la religion nos passions particulières? N'est-ce pas déshonorer le sang du grand saint Thomas, faire servir son martyre à nos intérêts, et exposer aux dérisions injustes de nos ennemis la cause si juste et si glorieuse pour laquelle il a immolé sa vie?
Fasse donc ce divin Sauveur, qui a établi le clergé pour être la lumière du monde, que tous ceux qui sont appelés aux honneurs ecclésiastiques, en quelque degré du saint ministère qu'Usaient été établis, emploient si utilement leur autorité, qu'on loue à jamais le grand saint Thomas de l'avoir si bien défendue; qu'ils dispensent si saintement, si chastement les biens de l'Église, que l'on voie par expérience la raison qu'il y avoit de les conserver par un sang si pur et si précieux' Qu'ils maintiennent la dignité de l'ordre sacré par le mépris des grandeurs du monde, et non pour la recherche de ses honneurs; par l'exemple de leur modestie, plutôt que par les marques de la vanité; par la mortification et la pénitence, plutôt que par l'abondance et la délicatesse des enfants du siècle : que leur vie soit l'édification des peuples; leur parole, l'instruction des simples; leur doctrine, la lumière des dévoyés ; leur vigueur et leur fermeté, la confusion des pécheurs ; leur charité, l'asile des pauvres ; leur puissance, le soutien desfoibles; leur maison, la retraite des affligés; leur vigilance, le salut de tous. Ainsi nous réveillerons dans l'esprit de tous les fidèles cette ancienne vénération pour le sacerdoce ; nous irons tous ensemble , nous et les peuples que nous enseignons, recevoir avec saint Thomas la couronne d'immortalité qui nous est promise. Au nom du Père, el lu Fils, et du Saint-Esprit. « Amen. »
Dédit illi scientiam sanctorum.
Il lui a donné la science des saints. Sap. x, 10.
Encore que l'ennemi de notre salut ne se désiste jamais de la folle et téméraire entreprise de renverser l'Église de Dieu, toutefois bous voyons par les Écritures qu'il n'agit pas toujours par la force ouverte. Souvent il paroît en tyran, il persécute les fidèles; mais souvent; dit saint Augustin ' , il fait le docteur, et il se mêle de les enseigner : de sorte qu'il ne suffit pas que Dieu ait opposé à ses violences la victorieuse armée des martyrs, dont le courage invincible a épuisé la cruauté de tous les supplices; mais il est également nécessaire qu'il éclaire aussi des docteurs, pour combattre les dangereuses maximes par lesquelles son ennemi tâche de corrompre la simplicité de la foi, et de détruire la vérité de son Évangile.
C'est un grand miracle. Messieurs, qu'une fille de dix-huit ans ait osé marcher sous les étendards de cette armée laborieuse et entreprenante , dont la discipline est si dure , qu'elle ne doit l'emporter sur ses ennemis qu'en les lassant par sa patience : mais je ne crains point d'assurer que c'est quelque chose encore de plus admirable, qu'elle tienne rang parmi les docteurs; et que Dieu unissant en elle, si je puis parler de la sorte, toute la force de son Saint-Esprit, elle ait été aussi éclairée pour annoncer la vérité, qu'elle a paru déterminée à mourir pour elle. Un tel prodige, Messieurs, n'est pas proposé en vain à l'Église; et nous en tirerons de grandes lumières pour la conduite de notre vie, si Dieu, fléchi par la sainte Vierge, dont nous implorons le secours, daigne diriger nos pensées, et bénir nos intentions. Disons donc avant toutes choses. Ave.
Je n'ignore pas, Chrétiens, que la science ne soit un présent du ciel , et qu'elle n'apporte au monde de grands avantages : je sais qu'elle est la lumière de l'entendement, le guide de la volonté, la nourrice de la vertu, l'âme de la vérité, la compagne de la sagesse, la mère des bons conseils; en un mot, l'âme de l'esprit, et la maîtresse de la vi-e humaine. Mais comme il est naturel à l'homme de corrompre les meilleures choses, cette science, qui a mérité de si grands éloges, se gâte le plus souvent en nos mains par l'usage que nous en faisons. C'est elle qui s'est élevée centre la science de Dieu; c'est elle qui, promettant de nous éclaircir, nous aveugle plutôt par l'orgueil ; c'est elle qui nous fait adorer nos propres pensées sous le nom auguste de la vérité; qui, sous prétexte de nourrir l'esprit, étouffe les bonnes affec-