‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 68 sur 221 · Gsn. Ti · texte numérisé non relu

Gsn. Ti

Dieu , qui fait tout sans peine par sa volonté , n'a pas besoin de se délasser de son travail; et vous n'ignorez pas non plus, qu'en consacrant ce jour de repos, il n'a pas laissé depuis d'agir sans cesse. cMon Père, dit le Fils de Dieu, agit sans relâche >. » Et, s'il cessait un moment de soutenir l'univers par la force de sa puissance , le soleil s'égareroit de sa route, la mer forceroit toutes ses bornes, la terre branleroit sur son axe; en un mot toute la nature seroit en un moment replongée, je ne dis pas dans l'ancien chaos, mais dans une perte totale et dans le non être. Quand donc il a plu à Dieu de sanctifier le septième jour, et d'y établir son repos, il a voulu nous faire comprendre, qu'après la continuelle action par laquelle il développe tout l'ordre des siècles, il a désigné un dernier jour, qui est le jour immuable de l'éternité, dans lequel il se reposera avec ses élus : disons mieux, que ses élus se reposeront éternellement en lui-même. Telle est le sabbat mystérieux, tel est le a jour de repos qui est réservé au peuple de Dieu, » selon la doctrine de l'Apôtre : « Itaque « relinquitur sabbatismus populo Dei, » dit la savante Épître aux Hébreux '.

Le fondement de ce repos des prédestinés, c'est que l'éternité leur est assurée. Car, mes Frères, l'Éiemel médite des choses éternelles; et tout l'ordre de ses conseils, par diverses révolutions et par divers changements, se duit enfin terminer à un état immuable. C'est pourquoi après ces jours de fatigue, après ces jours de l'ancien Adam, jours pénibles, jours laborieux, jours de gémissement et de pénitence, où nous devons subsister et gagner le pain de vie par nos sueurs; nous serons conduits à la u cité sainte que Dieu, dit le même Apôtre, nous a préparée^, d et où le Saint-Esprit nous assure que a nous nous reposerons à jamais de toutes nos peines <. j>

C'est en vue de l'éternité de cette cité triomphante, que saint Paul l'appelle une « cité ferme et qui a un fondement : » a fundamenta haa bentem civitatem *. » INul fondement sur la terre. Nous pensons nous reposer; et cependant le temps nous enlève, et nous sommes la proie de notre propre durée. Fixez un peu vos yeux, et vous verrez tout en mouvement autour de vous. Est-ce donc que tout tourne, ou bien si nous-mêmes nous tournons? Tout tourne, et nous tournons tout ensemble, parce que la figure de ce monde passe. Et si nous ne sentons pas toujours celte violente agitation, c'est que nous sommes emportés avec tout le reste par une même rapidité. Où est donc la solidité et la %isistance? En vous, ô sainte Siou, cité éternelle a dont Dieu est architecte et le fondateur : » « cujus artifex et conditor Deus *. »

û vous est la consistance; parce que sa main souveraine est votre .#)utien immuable, et sa puissance invincible votre inébranlable fondement

a Efforçons-nous donc, dit le saint Apôtre, d'entrer dans ce repos éterueP. » Qui de nous ne désire pas le repos? Et celui qui agit dans

i, Joan. u, 2 — 2. Heb. i?, ». — 3. Ibid., xi, 16. — 4. Apoc. xrv, 13. 6. tiab. XI, 10 — 6. Lbid. — 7. Ibid., rv, li.

sa maison, et celui qui travaille à la campagne, et celui qui navigue sur les mers, et celui qui négocie sur la terre, et celui qui sert dans les armées, et celui qui s'intrigue et s'empresse dans les cours; tous aspirent de loin à quelque repos : mais nous le voulons honnête; mais surtout nous le voulons assuré.

S'il est ainsi, Chrétiens, ne le cherchez pas sur la terre, a Levezvous, marchez sans relâche, dit le prophète Michée, parce qu'il n'y a point ici de repos pour vous : » a Surgite et ite, quia non habetis hic ce requiem >. » Entrez un peu avec moi en raisonnement sur cette matière importante ; ou plutôt entrez-y avec vous-mêmes; et pendant que je parlerai, consultez votre expérience. Je laisse les grandes paroles, j'abandonne les grands mouvements de l'art oratoire, pour peser avec vous les choses froidement et de sens rassis.

Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de violentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge; et sans cela, Chrétiens, nous sommes trop exposés aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Par exemple, vous vivez ici dans la cour : et sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires, je veux croire que la vie TOUS y semble douce; mais certes vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée, que vous osiez vous fier tout à fait à cette bonace. Et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite, qu'il regarde de loin comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort; et si loin que vous étendiez votre prévoyance, jamais vous n'égalerez les bizarreries. Vous penserez vous être muni d'un côté, la ruine viendra de l'autre. Vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice fondra tout à coup par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre vient d'en haut qui renversera tout de fond en comble. Je veux dire simplement et sans figure, que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, enfants, amis, dignités, emplois, qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore ne puisse nous tourner en une amertume infinie; et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous avions encore besoin qu'on nous prouvât cette vérité. Posons donc ce qui peut arriver, ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres, vous arrive aussi à vous-mêmes. Car sans doute, mes Frères, vous n'avez point parmi vos titres de sauvegarde contre la fortune : vous n'avez ni de privilège, ni d'exemptions contre les communes foiblesses. Faisons donc qu'il arrive que l'espérance de votre fortune, que votre bonheur, vos établissements soient troublés, renversés par quelque disgrâce imprévue, votre famille désolée par quelque mort désastreuse, votre santé ruinée par quelque cruelle maladie ; si vous n'avez quelque lieu d'abri où vous vous mettiez à couvert,

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vous essuierez tout du long la fureur des vents et de la tempête. Mais où trouverez-vous cet abri ? Jetez les yeux de tous côtés ; le déluge a inondé toute la terre; les maux en couvrent toute la surface; et vous ne trouverez pas même où mettre le pied. Il faut chercher donc le moyen de sortir de toute l'enceinte du monde.

Il est vrai qu'il y a une partie de nous-mêmes sur laquelle la fortune n'avoit aucun droit; notre esprit, notre raison, notre intelligence. Et c'est la faute que nous avons faite : ce qui étoit libre et indépendant, nous l'avons été engager dans les biens du monde; et par là nous l'avons soumis, comme tout le reste, aux prises de la lortune. Imprudents! la nature même a enseigné aux animaux poursuivis, quand le corps est découvert, de cacher la tête : nous dont la partie principale étoit naturellement à couvert de toutes les insultes, nous la produisons toute au dehors, et nous exposons aux coups ce qui étoit inaccessible et invulnérable. Que reste-t-il donc maintenant, sinon que démêlant du milieu du monde cette partie immortelle, nous l'allions établir dans la cité sainte que Dieu nous a préparée ?

Peut-être que vous penserez que vous ne pouvez vous établir où vous n'êtes pas, et que je vous parle en vain de la terre et de la sûreté du port, pendant que vous voguez au milieu des ondes. Eh quoi ! ne voyez-vous pas ce navire qui, éloigné de son port, battu par les vents et par les flots, vogue dans une mer inconnue? Si les tempêtes l'agitent, si les nuages couvrent le soleil, alors le sage pilote, craignant d'être emporté contre des écueils, commande qu'on jette l'ancre : et cette ancre fait trouver à son vaisseau la consistance parmi les flots, la terre au milieu des ondes, et une espèce de port assuré dans l'immensité et dans le tumulte de l'océan. Ainsi dit le saint Apôtre : a Jetez au ciel votre espérance, laquelle sert à votre âme comme d'une ancre ferme et assurée : » « Quam sicut anchoram habemus animae tutam « ac firmam '. » Jetez cette ancre sacrée, dont les cordages ne rompent jamais, dans la bienheureuse terre des vivants; et croyez qu'ayant trouvé un fond si solide elle servira de fondement assuré à votre vaisseau, jusqu'à ce qu'il arrive au port.

Mais, Messieurs, pour espérer il faut croire. Et c'est ce qu'on nous dit tous les jours. Donnez-moi la foi, et je quitte tout; persuadez-moi de la vie future, et j'abandonne tout ce que j'aime pour une si belle espérance. Eh quoi ! homme, pouvez-vous penser que tout soit corps et matière en vous? Quoi! tout meurt, tout est enterré? Le cercueil vous égale aux bêtes, et il n'y a rien en vous qui soit au-dessus? Jf le vois bien, votre esprit est infatué de tant de belles sentences, écrites si éloquemment en prose et en vers, qu'un Montaigne, je le nomme^ vous a débitées; qui préfèrent les animaux à l'ho-mme, leur instinct à notre raison, leur nature simple, innocente et sans fard, c'est ains' qu'on parle, à nos raffinements et à nos malices. Mais, dites-moi^ subtd philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imaginç être quelque chose, compterez-vuus encore pour rien de connoUre

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