S. Aug., in Ps. Lxxxiv, n. 10, tom. IV, col
Et certes pour être heureux, selon les maximes de ce même saint, il faut n'être point trompé, ne rien souffrir, ne rien crainire. Car, comme la vérité est si précieuse, quelque bien que l'homme possède d'ailleurs, il n'est pas assez riche s'il est trompé, et il manque d'un grand trésor : encore qu'il connoisse la vérité, sans doute il n'est point content pour cela s'il souffre; et quoiqu'il ne souffre pas, il n'est pas tranquille s'il craint. Là donc, dans le royaume des cieux, dans la céleste Jérusalem, il n'y aura point d'erreur, parce qu'on y verra Dieu; il n'y aura point de douleur, parce qu'on y jouira de Dieu; il n'y aura point de crainte ni d'inquiétude, parce qu'on s'y reposera à jamais en Dieu : si bien que nous y serons éternellement bienheureux, parce que nous aurons dans cette vue le véritable et le plus noble exercice de nos esprits; nous goûterons dans cette jouissance le parfait contentement de nos cœurs: nous posséderons dans cette paix l'immuable affermissement de notre repos. Voilà trois sublimes vérités que saint Augustin nous propose, et que je tâcherai de rendre sensibles, si vous me donnez vos attentions ; afin que vous soyez convaincus que comme il n'y a rien de plus libéral que Dieu qui nous offre de si grands dons, il n'y a rien aussi de plus ingrat ni de plus aveugle que Thomme qui ne sait pas profiter d'une telle munificence.
PREMIER POINT
Si l'apôtre saint Paul a dit que les fidèles sont un spectacle au monde, aux anges et aux hommes > , nous pouvons encore ajouter qu'ils sont un spectacle à Dieu même. Nous apprenons de Moïse que ce grand et sage architecte, diligent contemplateur de son propre ouvrage, à mesure qu'il bâtissoit ce bel édifice du monde, en admiroit toutes les parties : « Vidit Deus lucem quod esset bona ' : » « Dieu vit que la lumière étoit bonne; » qu'en ayant composé le tout, parce qu'en effet la beauté de l'architecture parolt dans le tout, et dans l'assemblage plus encore que dans les parties détachées, il avoit encore enchéri etl'avoit trouvé parfaitement beau : « Et erant valde bona » ; » et enfin qu'il s'étoit contenté lui-même en considérant dans ses créatures les traits de sa sagesse et l'efflision de sa bonté. Mais comme le juste et l'homme de bien est le miracle de sa grâce et le chef-d'œuvre de sa main puissante, il est aussi le spectacle le plus agréable à ses yeux : « Oculi <x Domini super justos^ : » « Les yeux de Dieu, dit le saint Psalmiste, sont attachés sur les justes; » non-seulement parce qu'il veille sur eux pour les protéger, mais encore parce qu'il aime à les regarder du plus haut des cieux , comme le plus cher objet de ses complaisances. « N'avez- vous point vu, dit-il, mon serviteur Job, comme il est droit et juste, et craignant Dieu; comme il évite le mal avec soin, et n'a point son semblable sur la terre * ? »
Que le soldat est heureux qui combat ainsi sous les yeux de son ca-
1. / Cor. IV, 9. — 2. Ge7i. i, 4. — 3. Ibid., 31. — 4. Ps. xxxiiu 15. 5. Job. I. 8.
pitaine et de son roi, à qui sa valeur invincible prépare un si Leau spectacle ! Que si les justes sont le spectacle de Dieu, il veut aussi à son tour être leur spectacle; comme il se plaît à les voir, il veut aussi qu'ils le voient : il les ravit par la claire vue de son éternelle beauté, et leur montre à découvert sa vérité même, dans une lumière si pure qu'elle dissipe toutes les ténèbres et tous les nuages.
Mais qu'est-ce, direz-vous, que la vérité? quelle image nous en donnez-vous? sous quelle forme paroît-eile aux hommes? Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporellement; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. INe pourrai-je aujourd'hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs, qui sont cachés bien avant au fond de votre âme ; les détourner un moment de ces images vagues et changeantes que les sens impriment; et les accoutumer à porter la vue de la vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons. Je vous demande pour cela, Messieurs, que vous soyez seulement attentifs à ce que vous faites, et que vous pensiez à l'action qui nous rassemble dans ce lieu sacré. Je vous prêche la vérité, et vous l'écoutez ; et celle que je vous propose en particulier, c'est que celui-là est heureux qui n'est point sujet à l'erreur et qui ne se trompe jamais. Cette vérité est sûre et incontestable : elle n'a pas besoin de démonstration, et vous en voyez l'évidence. Mais, Messieurs, où la voyez-vous? Ce peut-être dans mes paroles : nullement, ne le croyez pas. Car où la vois-je moi-même ? Sans doute dans une lumière intérieure qui me la découvre, et c'est là aussi que vous la voyez. Je vous prie, suivez-moi. Messieurs, et soyez un peu attentifs à l'état présent où vous êtes. Car comme si je vous montre du doigt quelque tableau ou quelque ornement de cette chapelle royale, j'adresse votre vue; mais je ne vous donne pas la clarté, ni je ne puis vous inspirer le sentiment : je fais à peu près le même dans cette chaire. Je vous parle, je vous avertis, j'excite votre attention; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi : sans quoi toutes mes paroles ne feroient que battre l'air vainement et étourdir les oreilles. Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs et les autres sont auditeurs ; selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples : si bien qu'à ne regarder que l'extérieur, je parle, et vous écoutez: mais au dedans, dans le fond du cœur, et vous et moi écoutons la vérité qui nous parle et qui nous enseigne. Je la vois, et vous la voyez; et tous ensemble nous voyons la même, puisque la vérité est une; et la même se découvre encore par toute la terre à tous ceux qui ont les yeux ouverts à ses lumières.
On ne peut donc déterminer où elle est, quoiqu'elle ne manque nulle part. Eile se présente à tous les esprits; mais elle est en même temps au-dessus de tous. Que les hommes tombent dans l'erreur, la vérité subsiste toujours; qu'ils profitent ou qu'ils oublient, que leurs conncissances croissent ou décroissent, la vérité n'augmente ni ne diminue. Toujours une, toujours égale, toujours immuable, elle juge
de tout et ne dépend du jugement de personne, a Chaste et fidèle, propre à chacun, quoiqu'elle soit commune à tous : » a Et omnibus a communis est, et singulis casta est, » dit saint Augustin', On est heureux quand on la possède; on ne nuit qu'à soi-même quand on la rejette. Elle fait donc également la béatitude et le supplice de tous les hommes; parce que a ceux qui se tournent vers elle sont rendus heureux par ses lumières, et que ceux qui refusent de la regarder sont punis par leur propre aveuglement et par leurs ténèbres : v « cum ina tegra et incorrupta, et converses laetificet lumine, et aversos puniat •c caecitate^ »
Voilà ce que c'est que la vérité; et, mes Frères, cette vérité, si nous /entendons, c'est Dieu même. 0 vérité! ô lumière! ôvie ! quand vous verrai-je ? quand vous connoltrai-je ? Connoissons-nous la vérité parmi les ténèbres qui nous environnent? Hélas! durant ces jours de ténèbres, nous en voyons luire de temps en temps quelque rayon imparfait. Aussi notre raison incertaine ne sait à quoi s'attacher, ni à quoi se prendre parmi ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens, elle n'aperçoit que l'écorce; si elle s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond. Les plus doctes à chaque pas ne sont-ils pas contraints de demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien entendre, ou ils se trompent visiblement et succombent sous le faix.
Dans les affaires même du monde, à peine la vérité est-elle connue. Les particuliers ne la savent pas, quoique toutefois ils se mêlent de juger de tout, parce qu'ils n'ont pas l'étendue et les relations nécessaires. Ceux qui sont dans les grandes charges, étant élevés plus haut, découvrent sans doute de plus loin les choses; mais aussi sont-ils exposés à des déguisements plus artificieux. « Que vous êtes heureux, disoit un ancien à son ami tombé en disgrâce ! oui , que vous êtes heureux maintenant de n'avoir plus rien en votre fortune qui oblige à vous mentir et à vous tromper! » « Felicem te, qui nihil habes pro[)ter «f quod tibi mentiatur M » Que ferai-je, où me tournerai-je, assiégé de toutes parts par l'opinion ou par l'erreur? Je me défie des autres et je n'ose croire moi-même mes propres lumières. A peine crois-je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens, tant j'ai trouvé souvent ma raison fautive I
Ah! j'ai trouvé un remède pour me garantir de l'erreur. Je suspendrai mon esprit, et, retenant en arrêt sa mobilité indiscrète et précipitée, je douterai du moins, s'il ne m'est pas permis de connoltre au vrai les choses. Mais, ô Dieu! quelle foiblesse et quelle misère : de crainte de tomber, je n'ose sortir de ma place, ni me remuer I Triste et misérable refuge contre l'erreur, d'être contraint de se plonger dans l'incertitude et de désespérer de la vérité ! 0 félicité de la vie future ! Car écoutez ce que pTomet Isaie à ces bienheureux citoyens de la Jé-
I. De lih. arhi:.. lib. II, n. 37, tom. T, col. 601. — 2. Ibid., 3i, col. ÔOO. <. Sciicc. ail Lucil. eoist. XLVi.
rusalem céleste : a Non occidet ultra sol tuus, et luna tua non mia nuetur * : * a Votre soleil n'aura Jamais de couchant, et votre lune ne décroîtra pas ; » c'est-à-dire non-seulement que la vérité vous luira toujours, mais encore que votre esprit sera toujours uniformément et également éclairé. G qaelle félicité de n'être jamais déçu, jamais surpris, jamais tourné, jamais détourné, jamais ébloui par les apparences, jamais prévenu ni préoccupé !
Je ne m'étonne pas, Chrétiens, si saint Grégoire de Nazianze les appelle dieux ', puisque ce titre leur est bien mieux dû qu'aux princes et aux rois du monde à qui David l'attribue. « Je l'ai dit, vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut : » « Ego dixi, dii a estis, etfilii Excelsi omnes'. » Mais remarquez ce qu'il dit ensuite. Toutefois, ajoute-t-il, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de terre et de poussière, ne vous laissez pas éblouir par cette divinité passagère et empruntée; « car enfin vous mourrez comme des hommes, et vous descendrez du trône au tombeau : » a Yerumtamen sicut homines moa riemini, et sicut unus de principibus cadetis. » La majesté, je Ta- Youe, n'est jamais dissipée ni anéantie, et on la voit tout entière aller revêtir leurs successeurs. Le roi, disons-nous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle; mais cependant l'homme tombe, meurt, et la gloire ne le suit pas dans le sépulcre. Il n'en est pas de la sorte des citoyens immortels de notre céleste patrie : non-seulement ils sont des dieux, parce qu'ils ne sont plus sujets à la mort; mais ils sont des dieux d'une autre manière, parce qu'ils ne sont plus sujets au mensonge, et ne pourront plus tromper ni être trompés.
David a dit en son excès : « Tout homme est menteur ♦ ; » tout homme peut être trompeur et trompé; il est capable de mentir aux autres et de mentir à soi-même. Vous donc, ô bienheureux esprits, qui régnez avec Jésus-Christ, vous n'êtes plus simplement des hommes, puisque vous êtes tellement unis à la vérité, qu'il n'y aura plus désormais ni aucune ambiguïté, aucune ignorance qui vous l'enveloppe, ni aucun nuage qui vous la couvre, ni aucun faux jour, aucune fausse lumière qui vous la déguise, ni aucune erreur qui la combatte, ni môme aucun doute qui l'afifoiblisse. Aussi dans cet état bienheureux ne faudra-t-il point la chercher par de grands efforts, ni la tirer de loin comme par machines et par artifice, par une longue suite de conséquences, et par un grand circuit de raisonnements. Elle s'offrira d'ellemême, et, toute pure, toute manifeste, sans confusion, sans mélange, a nous rendra, dit saint Jean, semblables à Dieu, parce que nous le verrons tel qu'il est : » a Cum apparuerit, similes ei erimus; quia videa bimus eum sicuti est '. »
Mais écoutez la suite de ce beau passage : a Celui qui a en Dieu cette espérance, se conserve pur, ainsi que Dieu même est pur : » a Omnis qui habet hanc spem in eo, sanctificat se, sicut et iUe sanctus « est^. » Rien de souillé n'entrera dans le royaume de Dieu. Il faudra
1. /•. X, 20. — 2. Orat. XL. — 3. Ps. LXXXI, 6, 7. — k. Ibid., CXV, 2. 5. I Joan. m, 2. — 6. Ibid., in, 3.
passer par l'épreuve d'un examen rigoureux; afin qu'une si pure beauté ne soit vue, ni approchée que des esprits purs: et c'est ce qui fait dire au Sauveur des âmes dans l'Évangile de ce jour : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu M » Écoutez, esprits téméraires et follement curieux, qui dites : iNous voudrions voir, nous voudrions entendre toutes les vérités de la foi. C'est ici le temps de se purifier, et non encore celui de voir. Laissez traiter vos yeux malades, souffrez qu'on les nettoie, qu'on les fortifie : après, si vous ne pouvez pas encore porter le grand jour, vous jouirez du moins agréablement de la douceur accommodante d'une clarté tempérée. Que si toutes les lumières du christianisme sont des ténèbres pour vous, faites-vous justice à vous-mêmes. De quoi vous occupez-vous? Quel est le sujet ordinaire de vos rêveries et de vos discours ? Quelle corruption ! quelle immodestie! Oserai-je le dire dans cette chaire, retenu par le saint Apôtre? « Que ces choses ne soient pas même nommées parmi vous ', » Quoi ! pendant que vous ne méditez que chair et que sang, comme parle l'Êcritare sainte, les discours spirituels prendroni-iis en vous ? Par ou s'insinueront les lumières pures et les chastes vérités du christianisme ? La sagesse, que vous ne cherchez pas, descendra-t-elle de son trône pour vous enseigner? Allez, hommes corrompus et corrupteurs, purifiez vos yeux et vos cœurs, et peu à peu vos esprits s'accoutumeront aux lumières de l'Évangile.
Vivons donc chrétiennement, et la vérité nous sera un jour découverte. Jamais vous n'aurez respiré un air plus doux : jamais votre faim n'aura été rassasiée par une manne plus déhcieuse, ni votre soif étanchée par un plus salutaire rafraîchissement. Rien de plus harmonieux que la vérité; nulle mélodie plus douce, nul concert mieux entendu : nulle beauté plus parfaite et plus ravissante. Quoi ! me vanterez-vous toujours l'éclat de ce teint ? Vous vous dites chrétienne, et vous étalez avec pompe cette fragile beauté, piège pour les autres, poison pour vous-même, qui se vante de traîner après soi les âmes captives, et qui vous fait porter à vous-même un joug plus honteux. Jetez, jetez un peu les yeux. Chrétiens, sur cette immortelle beauté que le chrétien doit servir. Cette beauté divine ne montre à vos yeux ni une grâce artificielle, ni des ornements empruntés, ni une jeunesse fugitive, ni un éclat, une vivacité toujours défaillante. Là se trouve la grâce avec la durée : là se trouve la majesté avec la douceur : là se trouve le iVieux avec l'agréable : là se trouve l'honnêteté avec le plaisir et I '/ec la joie. C'est ce que nous avons à considérer dans la seconde trrtie.
DBUXIÊMB POINT.
De toutes les passions, la plus pleine d'illusion c'est la joie; et le Sage n'a jamais parlé avec plus dé sens, que quand il dit dans l'Êcclésiaste, qu'il « estimoit le ris une erreur, et la joie une tromperie : »
l. UuLUi. V, b. i. Eitluë. V, 8.
a Risum reputavi errorem, et gaudio dixi . Quid frustra deciperis»? » Depuis notre ancienne désobéissance, Dieu a voulu retirer à soi tout ce qu'il avoit répandu de solide contentement sur la terre; et cette petite goutte de joie qui nous est restée pour rendre la vie supportable, et tempérer par quelque douceur ses amertumes infinies, n'est pas caoable de satisfaire un esprit solide. Et certes il ne faut pas croire qua ce lieu de confusion, où les bons sont mêlés avec les mauvais, puisse être le séjour des joies véritables. « Autres sont les biens que Dieu abandonne pour la consolation des captifs; autres ceux qu'il a réservés pour faire la félicité de ses enfants : » « Aliud solatium captivorum, a aliud gaudium liberorum^. »
Mais pour vous donner une forte idée de ces plaisirs véritables qui enivrent les bienheureux, philosophons un peu avant toutes choses sur la nature des joies du monde. Car, mes Frères, c'est une erreur de croire qu'il faille indifféremment recevoir la joie, de quelque côté qu'elle naisse, quelque main qui nous la présente. Que m'impoite, dit l'épicurien, de quoi je me réjouisse, pourvu que je sois content? soit erreur, soit vérité, c'est toujours être trop chagrin que de refuser la joie, de quelque part qu'eLe vienne. Ceux qui le pensent ainsi, ennemis du progrès de leur raison, qui leur fait voir tous les jours la vanité de leurs joies, estiment leur âme trop peu de chose, puisqu'ils croient qu'elle peut être heureuse sans posséder aucun bien solide, et qu'ils mettent son bonheur, et par conséquent sa perfection, dans un songe (remarquez qu'il ne faut pas distinguer le bonheur de l'âme d'avec sa perfection : grand principe). Mais le Saint-Esprit prononce au contraire que celui-là est insensé, qui se réjouit dans les choses vaines; que celui-là est abandonné, maudit de Dieu, qui se réjouit dans les mauvaises; et qu'enfin on est malheureux, quand on n'aime que les plaisirs que la raison condamne ou qu'elle méprise.
Il faut donc avant toutes choses considérer d'où nous vient la joie, et quel en est le sujet. Et premièrement. Chrétiens, toutes les joies que nous donnent les biens de la terre sont pleines d'illusion et de vanité. C'est pourquoi, dans les affaires du monde, le plus sage est toujours celui que la joie emporte Je moins. Ecoutez la belle sentence que prononce l'Ecclésiastique : « Le fou, dit-il, indiscret, inconsidéré, fait sans cesse éclater son ris; et le sage à peine rit-il doucement : » a Fatuus a in risu exaltât vocem suam; vir autem sapiens vix tacite ridebit^. » En effet, quand on voit un homme emporté, qui, ébloui de sa dignité ou de sa fortune, s'abandonne à la joie sans se retenir, c'est une marque certaine d'une âme qui n'a point de poids, et que sa légèreté rendra le jouet éternel de toutes les illusions du monde. Le sage au contraire, toujours attentif aux misères et aux vanités de la vie humaine, ne se persuade jamais qu'il puisse avoir trouvé sur la terre, en ce lieu de mort, aucun véritable sujet de se réjouir. C'est pourquoi il rit en tremblant, comme disoit lËcclésiastique; c'est-à-dire qu"il supprime
1. Eccle. n, 2. — 2. S Aiieç., in Ps. cx.vxvi, n. 5, tom. IV, coL i516. 3 Eccli. îxi, 23.
lui-même sa joie indiscrète par une certaine hauteur d'une àme qui désavoue sa foiblesse, et qui, sentant qu'elle est née pour des biens célestes, a honte de se voir si tort transportée par des choses s méprisables.
Après avoir regardé d'où nous vient la joie, il faut encore considérer où elle nous mène. Car, ô plaisirs, où nous menez-vous? à que^ oubli de Dieu et de nous-mêmes ! à quels malheurs et à quels désordres ! Ne sont-ce pas les plaisirs déréglés qui ont conseillé tous les crimes? car quel en est le principe universel, sinon qu'on se plaît où il ne faut pas? Donc la raison nous oblige à nous défier des plaisirs : flatteurs pernicieux, conseillers infidèles, qui ruinent tous les jours en nous l'âme, le corps, la gloire, la fortune, la religion et la conscience.
Enfin il faut méditer combien la joie est durable : car Dieu, qui est la vérité même, ne permet pas à l'illusion de régner lonç^temps. C'est lui, dit le Roi-prophète, qui se plaît, pour punir l'erreur volontaire de ceux qui ont pris plaisir à être trompés, « d'anéantir dans sa cité sainte toutes les félicités imaginaires, comme un songe s'anéantit quand on se réveille, et qui fait succéder des maux trop réels à la courte imposture d'une agréable rêverie : » « Velut somnium sura gentium. Domine, in civitate tua imaginem ipsorum ad nihilum a rédiges '. »
Concluons donc, Chrétiens, que si la félicité est une joie, c'est une joie fondée sur la vérité : « gaudium de veritate, » comme la définit saint Augustin 2. Telle est la joie des bienheureux, non une joie seulement, mais une joie solide et réelle, dont la vérité est le fond, dont la sainteté est l'effet, dont l'éternité est la durée.
Telle est la joie des bienheureux, dont la plénitude est infinie, dont les transports sont inconcevables et les excès tout divins. Loin de notre idée les joies sensuelles qui troublent la raison, et ne permettent pas à l'âme de se posséder; en sorte qu'on n'ose pas dire qu'elle jouisse d'aucun bien, puisque sortie d'elle-même elle semble n'être plus à soi pour en jouir. Ici elle est vivement touchée dans son fond le plus intime, dans la pariie la plus délicate et la plus sensible; toute hors d'elle, toute à elle-même; possédant celui qui la possède; la raison toujours attentive et toujours contente.
Mais, mes Frères, ce n'est pas à moi de publier ces merveilles, pendant que le Saint-Esprit nous représente si vivement la joie triomphante de la céleste Jérusalem, par la bouche du prophète Isaïe- a Je créerai, dit le Seigneur, un nouveau ciel et une nouvelle terre; et toutes les angoisses seront oubliées et ne reviendront jamais : » « Obliavioni traditaesuntangusliae priores et non ascendent super cor*.» « Mais vous vous réjouirez , et votre âme nagera dans la joie durant toute l'éternité dans les choses que je crée pour votre bonheur : ■ « Gaudchitis et exultabitis usque in sempiternum in bis quae ego creo. » « Car je ferai que Jérusalem sera toute transportée d'allégresse , et que son peuple sera
1. Ps. I.XXII. — 2. Confess., lib. X, cap. 23, tom. I, col. 182 3. Is. Lxv, m et seq.
dans le ravissement : » « Quia ecce ego creo Jérusalem exultationem, <r et populum ejus gaudium. » a Et moi-même je me réjouirai en Jérusalem, et je triompherai de joie dans la félicité de mon peuple : » « Et exultabo in Jérusalem, et gaudebo in populo meo. »
Voilà de quelle manière le Saint-Esprit nous représente les joies de jes enfants bienheureux. Puis se tournant à ceux qui sont sur la terre,
l'Église militante, il les invite en ces termes à prendre part aux transports de la sainte et triomphante Jérusalem : « Réjouissez-vous, dit-il, avec elle, ô vous qui l'aimez; réjouissez-vous avec elle d'une grande joie, et sucez avec elle par une foi vive la mamelle de ses consolations divines, afin que vous abondiez en délices spirituelles; parce que le Seigneur a dit : Je ferai couler sur elle un fleuve de paix, et ce torrent se débordera avec abondance : toutes les nations de la terre y auront part : et avec la même tendresse qu'une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, dit le Seigneur : » «c Laetamini cum Jecc rusalem, et exultate in ea, omnes qui diligitis eam : gaudete cum ea « gaudio,... ut sugatis et repleamini ab ubere consolationis ejus : ut a mulgeatis et deliciis affluatis ab omnimoda gloria ejus. Quia haec a dicit Dominus : Ecce ego declinabo super eam quasi fluvium pacis, a et quasi torrentem inundantem gloriam gentium.... Quomodo si cui « mater blandiatur, ita ego consolabor vos». » Quel cœur seroit insensible à ces divines tendresses? Aspirons à ces joies célestes, qui seront d'autant plus touchantes qu'elles seront accompagnées d'uu parfait repos; parce que nous ne les pourrons jamais perdre. Quittons, mes Frères, tous nos vains plaisirs; c'est la maladie qui les désire, a Hélas 1 que cet artisan de tromperies nous joue d'une manière bien puérile, pour nous empêcher, malgré toute notre avidité pour la joie, de discerner d'où nous vient la véritable joie 1 » a Heu! quam puerilia ter nos ille decipiendi artifex fallit,... ut non discernamus, gaudendi a avidi, unde verius gaudeamus^l » Que de désirs différents sentent les malades ! La santé revient, et tous ces appétits déréglés s'évanouissent. Ne mettons point notre bonheur à contenter ces appétits irréguliers que la maladie a fait naître. Qu'a le monde de comparable à ces ineffables douceurs? Mais s'il se vante de donner des joies, il n'ose pas même promettre de vous y donner du repos : c'est l'héritage des saints, c'est le partage des bienheureux; et c'est par où je m'en vais conclure.
TROISIÈME POINT
Le repos éternel des bienheureux nous a été figuré dès l'origine du monde, lorsque Dieu ayant tiré du néant ses créatures, et les ayant arrangées dans une si belle ordonnance durant six jours, établit et sanctifia le jour du repos, dans lequel, comme dit la sainte Écriture, « il se reposa de tout son ouvrage^. » Vous savez assez. Chrétiens, que