‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 96 sur 221 · Matth. VI · texte numérisé non relu

Matth. VI

chesses; mais la pauvreté m'est insupportable : je n'envie pas le crédit de ceux qui sont dans les grandes intrigues du monde; mais il est dur de demeurer dans l'obscurité : je me défendrai bien des plaisirs; mais je ne puis souflfrir les douleurs. Le monde gagne les uns, et il épouvante les autres. Tous deux s'écartent de la droite voie ; et tous deux enfin viennent à ce point, que celui-ci pour obtenir les plaisirs sans lesquels il s'imagine qu'il ne peut pas vivre, et l'autre pour éviter les malheurs qu'il croit qu'il ne pourra jamais supporter, s'engagent entièrement dans l'amour du monde.

Mon Sauveur, faites tomber ce masque hideux par lequel le monda se rend si terrible; faites tomber ce masque agréable par lequel il semble si doux : désabusez-nous. Premièrement faites voir quelle est la vanité des biens périssables, a Et hoc vobis signum : » a Voilà le signe que l'on vous en donne. » Venez à l'étable, à la crèche, à la misère, à la pauvreté de ce Dieu naissant. Ce ne sont point ses paroles, c'est son état qui vous prêche et qui vous enseigne. Si les plaisirs que vous recherchez, si les grandeurs que vous admirez étoient véritables, quel autre les auroit mieux mérités qu'un Dieu? qui les auroit plus facilement obtenus, ou avec une pareille magnificence ? Quelle troupe de gardes l'environneroit ! quelle seroit la beauté de sa cour ! quelle pourpre éclateroit sur ses épaules ! quel or reluiroit sur sa tête ! quelles délices lui prépareroit toute la nature, qui obéit si ponctuellement à ses ordres ! Ce n'est point sa pauvreté et son indigence qui l'a privé des plaisirs : il les a volontairement rejetés. Ce n'est point sa foiblesse, ni son impuissance, ni quelque coup imprévu de la fortune ennemie qui l'a jeté dans la pauvreté , dans les douleurs et dans les opprobres . mais il a choisi cet état, o II a jugé, dit TertuUien ' , que ces biens, ces contentements, cette gloire étoient indignes de lui et des siens : » « In- « dignam sibi et suis judicavit. » Il a cru que cette grandeur étant fausse et imaginaire, elle feroit tort à sa véritable excellence. Et ainsi, dit le même auteur, « en ne la voulant pas, il l'a rejetée : ce n'est pas assez; en la rejetant, il l'a condamnée : il va bien plus loin, en la condamnant, le dirai-je? oui. Chrétiens, ne craignons pas de le dire, il l'a mise parmi les pompes du diable auxquelles nous renonçons par le saint baptême : » « Igitur quam noluit, rejecit; quam rejecit, damnavit; « quam damnavit, in pompa diaboli deputavit'. » C'est la sentence que prononce le Sauveur naissant contre toutes les vanités des enfants des hommes. Voilà la gloire du monde bien traitée : il faut voir qui se trompe, de lui, ou de nous. Ce sont les paroles de TertuUien qui sont fondées sur tctte raison. Il est indubitable que le Fils de Dieu pouvoit naître dans la grandeur et dans l'opulence; par conséquent, s'il ne les veut point, te n'est point par nécessité, mais par choix; et TertuUien a raison de iire qu'il les a formeUement rejelées : « Quam noluit, rejecit. » Mais tout choix vient du jugement : il y a donc un jugement souverain par •equel Jésus-Christ naissant a donné cette décision importante : que les grandeurs du siècle n'étoient pas pour lui, qu'il les devoit rejeter

i. Tertull. de Idololat., n. 18. — u. Ibid.

bien loin. Et ce jugement du Sauveur, n'est-ce pas la condamnation de toutes les pompes du monde? a Quam rejecit, damnavit. » Le Fils de Dieu les méprise; quel crime de leur donner notre estime! quel malheur de leur donner notre amour l Est-il rien de plus nécessaire que d'en détacher nos affections? Et c'est pourquoi TertuUien dit que nous les devons renoncer, par l'obligation de notre baptême. «« Et hoc a. vobis signum : » c'est la crèche, c'est la misère, c'est la pauvreté de ce Dieu enfant, qui nous montrent qu'il n'est rien de plus méprisable que ce que les hommes admirent si fort.

Ah ! que la superbe philosophie cherche de tous côtés des raisonnements contre l'amour désordonné des richesses, qu'elle les étale avec grande emphase; combien tous ses arguments sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : Jésus-Christ est pauvre, un Dieu est pauvre? Et que nous sommes bien insensés de refuser notre créance à un Dieu qui nous enseigne par ses paroles, et confirme les vérités qu'il nous prêche, par l'autorité infaillible de ses exemples! Après cela je ne puis plus écouter ces vaines objections que nous fait la sagesse humaine : Un Dieu ne devoit pas se montrer aux hommes, qu'avec une gloire et un appareil qui fût digne de sa majesté. Certes notre jugement, Chrétiens, est étrangement confondu par les apparences et par la tyrannie de l'opinion , si nous croyons que l'éclat du monde ait quelque chose digne d'un Dieu, qui possède en lui-même la souveraine grandeur. Mais voulez-vous que je vous dise au contraire ce que je trouve de grand, d'admirable, ce qui me paroît digne véritablement d'un Dieu conversant avec les hommes? C'est qu'il semble n'être paru sur la terre que pour fouler aux pieds toute cette vaine pompe, et braver, pour ainsi dire, par la pauvreté de sa crèche, notre faste ridicule et nos vanités extravagantes. Il a vu, du plus haut des cieux, que les hommes n'étoient touchés que des biens sensibles et des pompes extérieures. Il s'est souvenu, en ses bontés, qu'il les avoit créés au commencement, pour jouir d'une plus solide félicité. Touché de compassion, il vient en personne les désabuser, non par sa doctrine, mais par ses exemples, de ces opinions non moins fausses et dangereuses qu'elles sont établies et invétérées. Car voyez où va son mépris : non-seulement il ne veut point de grandeurs humaines; mais pour montrer le peu d'état qu'il en fait, il se jette aux extrémités opposées. Il a peine à trouver un lieu assez bas par où il fasse son entrée au monde : il rencontre une étable à demi ruinée; c'est là qu'il descend. Il prend tout ce que les hommes évitent, tout ce qu'ils craignent, tout ce qu'ils méprisent, tout ce qui fait horreur à leurs sens; pour faire voir combien les grandeurs du siècle lui semblent vaines et imaginaires. Si bien que je me représente sa crèche, non point comme un berceau indigne d'un Dieu, mais comme un char de triomphe, où il traîne après lui le monde vaincu. Là sont les terreurs surmontées, et là les douceurs méprisées; là les plaisirs rejetés, et ici les tourments soufferts : rien n'y manque, tout est complet. Et il me semble qu'au milieu d'un si beau triomphe, il nous dit avec une contenance assurée : «Prenez courage, j'ai vaincu le monde : » a Confidiîe : ego vici mun-

m. dum '; » parce que par la bassesse de sa naissance, par l'obscurité de sa vie, par la cruauté et rignominie de sa mort, il a effacé tout ce que les hommes estiment, et désarmé tout ce qu'ils redoutent. « Et a hoc vobis signum : » « Voilà le signe que l'on nous donne pour reconnoître notre Sauveur, »

Accourez de toutes parts, Chrétiens, et venez connoltre à ces belles marques le Sauveur qui vous est promis. Oui, mon Dieu, je vous reconnois, vous êtes le libérateur que j'attends. Les Juifs espèrent un autre Messie, qui les comblera de profpérités, qui leur donnera l'empire du monde, qui les rendra contents sur la terre. Ah! combien de Juifs parmi nous ! combien de chrétiens qui désireroient un Sauveur qui les enrichît, un Sauveur qui contentât leur ambition, ou qui voulût flatter leur délicatesse! Ce n'est pas là notre Jésus-Christ. A quoi le pourrons-nous reconnoître? Écoutez; je vous le dirai par de belles paroles d'un ancien Père : a Si ignobilis, si inglorius, si inhonorabi- « lis, meus erit Christus' : » « S'il est méprisable, s'il est sans éclat, s'il est bas aux yeux des mortels; c'est le Jésus-Christ que je cherche. » Il me faut un Sauveur qui fasse honte aux superbes, qui fasse peur aux délicats de la terre, que le monde ne puisse goûter, que la sagesse humaine ne puisse comprendre , qui ne puisse être connu que des humbles de cœur. Il me faut un Sauveur qui brave, pour ainsi dire, par sa généreuse pauvreté nos vanités ridicules, extravagantes; qui m'apprenne par son exemple que tout ce que je vois n'est qu'un songe; que je dois rapporter à une autre et mes craintes et mes espérances; qu'il n'y a rien de grand que de suivre Dieu, et tenir tout le reste au-dessous de nous; qu'il y a d'autres maux que je dois craindre et d'autres biens que je dois attendre. Le voilà, je l'ai rencontré, je le reconnois à ces signes; vous le voyez aussi, Chrétiens'. Reste à considérer maintenant si nous le croirons.

Il y a deux partis formés : le monde d'un côté, Jésus-Christ de l'autre. On va en foule du côté du monde, on s'y presse, on y court, on croit qu'on n'y sera jamais assez tôt. Jésus est pauvre et abandonné : il a la vérité, l'autre l'apparence : l'un a Dieu pour lui, l'autre a les hommes. Il est bien aisé à choisir. Mais ce monde a de magnifiques promesses : là les délices, les réjouissances, l'applaudissement, la faveur : vous pourrez vous venger de vos ennemis; vous pourrez posséder ce que vous aimez; votre amitié sera recherchée : vous aurea de l'autorité, du créd-t; vous trouverez partout un visage gai et un accueil agréable : il n'est rien tel, il faut prendre parti de ce côté-là. D'autre part Jésus-Christ se montre avec un visage sévère. Mon Sauveur, que ne promettez-vous de semblables biens? qu^^ vous seriez un grand et aimable Sauveur, si vous vouliez sauver le monde de la pauvreté l L'un lui dit : Vous seriez mon Sauveur, si vous vouliez me

1. Joan. XVI, 33. — 2. Terlull. adc. iîarcion., lib. III, n. 17.

3. Vous l'avez connu, mes chères Sœurs, puisque vous avez aimé son cfépouillement; puisque ea pauvreté vous a plu j puisque vous l'avez épousé avec tous ses clous, toutes ses épines, avec toute la bassesse de sa crèche et toutes les rigueurs de sa croix. Mais nous, mes Frères, que cboisiron»-aou3?

tirer de la pauvreté : Je ne vous le promets pas. Combien lui disent en secret : Que je puisse contenter ma passion : Je ne le veux pas : Que je puisse seulement venger cette injure : Je vous le défends : Le bien le cet homme m'accommoderoit : je n'y ai point de droit; mais j'ai du îrédit : N'y touchez pas, ou vous êtes perdu. Qui pourroit souffrir un iaaître si rude? Retirons-nous; on n'y peut pas vivre. Mon Sauveur, :^e vous êtes rude'! Mais du moins que promettez-vous? de grands îiens. Oui; mais pour une autre vie 1 Je le prévois, vous ne gagnerez pas votre cause : le monde emportera le dessus : c'en est fait, je le vois bien, Jésus va être condamné encore une fois. On nous donne un signe pour vous connoître, mais c'est un signe de contradiction. Il s'en trouvera, même dans l'Église, qui seront assez malheureux de le contredire ouvertement par des paroles et des sentiments infidèles : mais presque tous le contrediront par leurs œuvres. Et ne le condamnonsnous pas tous les jours? Quand nous prenons des routes opposées aux siennes, c'est lui dire secrètement qu'il a tort, et qu'il devoit venir comme les Juifs l'attendent encore. S'il est votre Sauveur-, de quel mal voulez -vous qu'il vous sauve? Si votre plus grand mal c'est le péché, Jésus-Christ est votre Sauveur : mais s'il étoit ainsi, vous n'y tomberiez pas si facilement. Quel est donc votre plus grand mal ? c'est la pauvreté, c'est la misère? Jésus-Christ n'est plus votre Sauveur; il n'est pas venu pour cela. Voilà comme l'on condamne le Sauveur Jésus.

Où irons-nous, mes Frères, et où tournerons-nous nos désirs? Jusqu'ici tout favorise le monde, le concours, la commodité, les douceurs présentes. Jésus-Christ va être condamné : on ne veut point d'un Sauveur si pauvre et si nu. Irons-nous? prendrons-nous parti? Attendons encore : peut-être que le temps changera les choses. Peut-être ! il n'y a point de peut-être; c'est une certitude infaillible. Il viendra, il viendra ce terrible jour , où toute la gloire du monde se dissipera en fumée; et alors on verra paroître dans sa majesté ce Jésus autrefois né dans une crèche, ce Jésus autrefois le mépris des hommes, ce pauvre, ce

1. Mon Sauveur, vous êtes trop incompatible, on ne peut s'accommoder avec vous, la multitude ne sera pas de votre côté. Aussi, mes Frères, ne la veutil pas. C'est la multitude qu'il a noyée par les eaux du déluge, c'est la multitude qu'il a consumée par les feux du ciel; c'est la multitude qu'il a abîmée dans les flots de la mer Rouge; c'est la multitude qu'il a réprouvée, autant de fois qu'il a maudit dans son Évangile le monde et ses vanités : c'est pour engloutir cette malheureuse et damnable multitude dans les cachots éternels, que « l'enfer, dit le prophète Isaïe *, s'est dilaté démesurément ; et les forts et « les puissants, et les grands du monde s'y précipitent en foule. » 0 monde ! ô multitude I ô troupe innombrable ! je crains ta société malheureuse. L» nombre ne me défendra pas contre mon juge ; la foule des témoins ne me justiliera pas; ma conscience ( m'accuse^ ; je crains que mon Sauveur ne se changa en juge implacable]: « Sicut laetatus est Dominus super vos benè vobis faciens, « vosque multiplicans ; sic lietabitur disperdens vos atque subverteua ** ; » « Comme le Seigneur s'est plu à vous bénir et à vous multiplier, ainsi se « plaira-t-il à vous détruire et à vous ruiner. » Quand Dieu entreprendra d'égaler sa justice à ses miséricordes, et de venger ses bontés si indignement méprisées, je ne me sens pas assez fort pour soutenir l'effort redoutable, ni les coups incessamment redoublés d'un main si rude et si pesante. Je me ria des jugements des hommes du monde et de leurs folles pensés.

* isai. V, 14. — ** Deut. xxvm, 63.

misérable, cet imposteur, ce samaritain, ce pendu. La fortune de ce Jésus est changée. Vous Favez méprisé dans ses disgrâces; vous n'aurez pas de part à sa gloire. Que cet avènement changera les choses! Laces heureux du siècle n'oseront paroître; parce que se souvenant de la pauvreté passée du Sauveur, et voyant sa grandeur présente, la première sera la conviction de leur folie, et la seconde en sera la condamnation. Cependant ce même Sauveur laissant ces heureux et ces fortunés, auxquels on applaudissoit sur la terre, dans la foule des malheureux, il tournera sa divine face au petit nombre de ceux qui n'auront pas rougi de sa pauvreté, ni refusé de porter sa croix. Venez, dira-t-il, mes chers compagnons, entrez en la société de ma gloire, jouissez de mon banquet éternel.

Apprenons donc, mes Frères, à aimer la pauvreté de Jésus : soyons tous pauvres avec Jésus-Christ. Qui est-ce qui n'est pas pauvre en ce monde, l'un en santé, l'autre en biens; l'un en honneur, et l'autre en esj rit? Tout le monde est pauvre; aussi n'est-ce pas ici que les biens abondent : c'est pourquoi le monde pauvre en effet ne débite que des espérances; c'est pourquoi tout le monde désire, et tous ceux qui désirent sont pauvres et dans le besoin. Aimez cette partie de la pauvreté qui vous est échue en partage, pour vous rendre semblables à Jésus- Christ; et pour ces richesses que vous possédez, partagez-les avec Jésus-Christ. Compatissez aux pauvres, soulagez les pauvres; et vous participerez aux bénédictions que Jésus a données à la pauvreté. Chrétiens, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, a qui étant si riche par sa nature, s'est fait pauvre pour l'amour de nous, pour nous enrichir par sa pauvreté'.» Détrompons-nous des faux biens du monde. Comprenons que la crèche de notre Sauveur a rendu pour jamais toutes nos vanités ridicules. Oui certainement, ô mon Seigneur Jésus- Christ! tant que je concevrai bien votre crèche, vos saintes humiliations, les apparences du siècle ne me surprendront point par leurs charmes, elles ne m'éblouiront point par leur vain éclat; et mon cœur ne sera touché que de ses richesses inestimables, que votre glorieuse pauvreté nous a préparées dans la félicité éternelle, a Amen. »

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