‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 99 sur 221 · Exod. XV, il. — 4. Joan. i, Ik · texte numérisé non relu

Exod. XV, il. — 4. Joan. i, Ik

socier à lui-même d'une manière incompréhensible, au delà de ce que nous pouvons et croire et penser. Car étant infiniment bon, il est infiniment communicatif , infiniment unissant; de sorte qu'il ne faut pas s'étonner qu'il puisse unir la nature humaine à sa personne divine. Il peut élever l'homme autant qu'il lui plaît, et jusqu'à être avec lui la même personne. Et il n'y a rien en cette union qui soit indigne de lui; parce que, comme dit le grand saint Léon, « en prenant la nature humaine, il élève ce qu'il prend, et il ne perd point ce qu'il communique : i> « Et nostra suscipiendo provehit, et sua communiec cando non perdit. » Par là il témoigne son amour, il exerce sa munificence et conserve sa dignité : « Et nostra suscipiendo provehit, et « sua communicando non perdit'. »

Encore plus avant : l'orgueil est la cause de notre ruine. Le genre humain est tombé par l'impulsion de Satan. Comme un grand bâtiment qu'on jette par terre, en accable un moindre sur lequel il tombe; ainsi cet es{)rit superbe en tombant du ciel est venu fondre sur nous, et nous a entraînés après lui dans sa ruine. Il a imprimé en nous un mouvement semblable à celui qui le précipite lui-même : « Unde cecia dit, inde dejecit'. » Étant donc abattu par son propre orgueil, il nous a entraînés en nous renversant dans le même sentiment dont il est poussé. Superbes aussi bien que lui, nous voulons nous égaler à Dieu avec lui. L'homme par son orgueil a voulu se faire Dieu; et pour guérir cet orgueil Dieu a voulu se faire homme.

Saint Augustin définit l'orgueil une perverse imitation de la nature divine ^. Car il y a des choses où il est permis d'imiter Dieu. Il est vrai qu'il est excité à jalousie, lorsque l'homme se veut faire Dieu et entreprend de lui ressembler; mais il ne s'offense pas de toute sorte de ressemblance; au contraire, il y a de ses attributs dans lesquels il nous commande de l'imiter. Considérez sa miséricorde, dont le Psalmiste a écrit a qu'elle surpasse ses autres ouvrages*; j» il nous est ordonné de nous conformer à cet admirable modèle : « Estote miseria cordes sicut et Pater vester misericors est * : » a Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Dieu est patient sur les pécheurs, et les invitant à se convertir, il fait luire en attendant son soleil sur eux, et prolonge le temps de leur pénitence. Il veut que nous nous montrions ses enfants, en imitant cette patience à l'égard de nos ennemis : «Utsitis filii Patris vestri* : » a afin que vous soyez les enfants de votre Père. » Il est saint : et encore que sa sainteté semble être entièrement incommunicable, il ne se fâche pas néanmoins que nous osions porter nos prétentions jusqu'à l'honneur de lui i ressembler dans ce merveilleux attribut; au contraire, il nous le commande : « Sancti estote, quia ego sanctus sum ' : » « Soyez saints, parce que je suis saint. » Ainsi vous pouvez le suivre dans sa vérité, dans sa fidélité et dans sa justice. Quelle est donc cette ressembbnce qui lui cause de la jalousie? C'est (jue nous lui voulons ressembler

1. Serm. rv, de Nal., c. m. —2. S. Aug., Serm. clxiv, n. 8, tom. v, col. 788. S. De Civ. Uei, lib. XIX, cap. 12, tom. VU, OOL tM. — 4. P». cxuv, ». 5. Lac. VI, 36. — b. Matth. v, 45. — 7. Ltivit. lIjMs.

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dans l'honneur de l'indépendance, en prenant notre volonté pour loi souveraine, comme lui-même n'a point d'autre loi que sa volonté absolue. C'est là le point délicat, c'est là qu'il se montre jaloux de ses droits, et repousse avec violence tous ceux qui veulent ainsi attenter à la majesté de son empire. Soyons des dieux, il nous le permet, par l'imitation de sa sainteté, de sa? justice, de sa vérité, de sa patience, de sa miséricorde toujours bienfaisante. Quand il s'agira de puissance, tenons-nous dans les bornes d'une créature, et ne portons pas nos désirs à une ressemblance si dangereuse.

Voilà, mes Sœurs, la règle immuable que nous devons suivre pour imiter Dieu. Mais, ô voies corrompues des enfants d'Adam ! ô étrange corruption du cœur humain ! nous renversons tout l'ordre de Dieu. Nous ne voulons pas l'imiter dans les choses où il se propose pour modèle, nous entreprenons de le contrefaire dans celles où il veut être unique et inimitable, et que nous ne pouvons prétendre sans rébellion. C'est sur cette souveraine indépendance que nous osons attenter; c'est ce droit sacré et inviolable que nous afiFectons par une audace insensée. Car comme Dieu n'a rien au-dessus de lui qui le règle et qui le gouverne , nous voulons être aussi les arbitres souverains de notre conduite; afin qu'en secouant le joug, en rompant les rênes, et rejetant le frein du commandement, qui retient notre liberté égarée, nous ne relevions point d'une autre puissance, et soyons comme des dieux sur la terre. Et n'est-ce pas ce que Dieu lui-même reproche aux superbes , sous l'image du roi de Tyr ? Ton cœur, dit-il , s'est élevé, et tu as dit : Je suis un Dieu, et a tu as mis ton cœur comme le cœur d'un Dieu: » a Dedisti cor tuum quasi cor Dei '. » Tu n'a?, voulu ni de règle ni de dépendance. Tu as marché sans mesure, et tu as livré ton cœur emporté à tes passions indomptées. Tu as aimé, tu as haï, selon que te poussoient tes désirs injustes; et tu as fait un funeste usage de ta liberté par une superbe transgression de toutes les lois. Ainsi notre orgueil aveugle nous remplissant de nous-mêmes, nous érige en de petits dieux. Eh bien! ô superbe, ô petit dieu, voici le grand Dieu vivant qui s'abaisse pour te confondre. L'homme se fait dieu par orgueil, et Dieu se fait homme par condescendance. L'homme s'attribue faussement la grandeur de Dieu, et Dieu prend véritablement le néant de l'homme.

Mais voici encore un nouveau secret de la miséricorde divine. Elle ne veut pas seulement confondre l'orgueil, elle a assez de condescendance pour vouloir en quelque sorte le satisfaire. Elle veut bien donner quelque chose à cette passion indocile qui ne se rend jamais tout à fait. L'homme avoit osé aspirer à l'indépendance divine : on ne peut le contenter en ce point; le trône ne se partage pas : la majesté souveraine ne peut souffrir ni d'égal ni de compagnon. Mais voici un conseil de miséricorde qui sera capable de le satisfaire. L'homme ne peut devenir indépendant ; Dieu veut bien devenir soumis. Sa souverain? grandeur ne souffre pas qu'il s'abaisse, tant ftu'il demeurera dans lui-

i. Ezech. xxviUt 2.

même ; cette nature infiniment abondante ne refuse pas d'aller à l'emprunt, pour s'enrichir en quelque sorte par l'humilité; « afin, d' saint Augustin, que Thomme qui méprise cette vertu, qui l'appell simplicité et bassesse quand il la voit dans les autres hommes, ne dédaignât pas de la pratiquer quand il la voit dans un Dieu *. «

« Et hoc vobis signum. » 0 homme , tu n'as fait que de vams efi"ortf: pour t'élever et te faire grand : tu peux bien Remporter, mais non t'é^ ever; tu peux bien t'enfler, mais non t'agrandir : viens chercher danr ce Dieu-homme, dans ce Dieu enfant, dans ce Sauveur qui naît aujourd'hui, la solide élévation et la grandeur véritable.... D'où vient qu'un Dieu se fait homme ? pour nous faire approcher de lui, traiter d'égal avec lui. C'est pourquoi saint Augustin attribue la cause du mystère de l'incarnation « à une bonté populaire : » « Populari quac dam clementia *. » De même qu'un grand orateur plein de hautes conceptions, pour se rendre populaire et intelligible, se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs : comme un grand environné d'un éclat superbe qui étonne le simple peuple, et ne lui permet pas d'approcher, se rend populaire et familier par une facilité obligeante, qui sans affoiblir l'autorité rend la bonté accessible : ainsi la sagesse incréée, ainsi la majesté souveraine se dépouille de son éclat, de son immensité et de sa puissance, pour se communiquer aux mortels, et relever le courage et les espérances de notre nature abattue. Approchez donc, ô Fidèles, de ce Dieu enfant. Tout vous est libre, tout vous est ouvert.

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